Avalanche en versant N de la Punta Alta
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Information

activities
event_type: avalanche

elevation: 2920

nb_participants: 10

nb_impacted: 2

rescue: yes

severity: 1m_to_3m

author: Martin Gerbaux

quality: medium

participants

Location

Licence

description

Re-naissance

Le 4 avril 2004.

Ce matin, il fait grand beau, pas trop froid, pas un souffle de vent. Gaillards, nous nous dirigeons vers la Punta Alta que nous comptons gravir par son versant Nord et descendre par son versant Sud puis Ouest, directement sur le parking de Cavallers. Une belle façon de clore ce week-end qui compte déjà l'ascension et la descente du Montardo par une chaleur éprouvante.
Au départ du refuge, sans raison objective, j'ai pris la précaution d'attacher mes lunettes avec un bandeau alors que j'en ai perdu l'habitude depuis deux ans …
Depuis le matin, c'est la troisième plaque que nous rencontrons. Mais celle-ci, il nous faut la traverser : elle occupe toute la face Nord de la Punta Alta. Les deux premières plaques, nous avions pu les contourner, au prix de passages un peu acrobatiques à skis puis à pied.
Mais il avait fallu expliquer fermement aux Espagnols qui nous accompagnent la présence du danger ! Partis une heure avant nous du refuge, nous les avons rapidement rattrapés, heureusement avant la première plaque. Etrangement, depuis la veille, depuis notre retour du Montardo où Jean avait pourtant eu l'occasion de tester sans le moindre signal de fragilité une facette orientée au Nord, j'étais obsédé par la présence éventuelle d'un autre groupe sur la traversée de la Punta Alta. Par trois fois, j'étais allé m'en enquérir auprès du gardien de Ventosa. J'estimais que notre groupe, de sept, était déjà bien assez nombreux quoique de bon niveau. Et toujours cette réponse : "il y a un autre groupe, mais ils ne savent pas s'ils iront". Et sur les conditions ? "Oui, c'est bon, il fait beau depuis deux jours". Mais avant cela, il y a eu une semaine de mauvais temps avec le vent du Sud qui soufflait en tempête !
Alors, dans notre face Nord, nous brassons la neige fraîche. Nous progressons à pied, vu la raideur (jusqu'à 40°). Jean, devant, abat un travail de titan : la couche de fraîche atteint 1 mètre par endroits ! Encore 10 mètres et il sort sur l'arête, 40 mètres et il est au sommet. Nous sommes espacés d'une trentaine de mètres, plus par précaution que par nécessité : nous n'avons pas décelé de couche fragile, seulement un empilement de strates plus ou moins cohérentes entre elles et avec plus ou moins de cohésion, suite aux différents épisodes venteux de Sud. Type de structure que nous avons déjà traversée à maintes reprises dans le passé, rien de très alarmant en somme.
Je ferme la marche de notre groupe pour encorder si nécessaire un compagnon qui trouverait la pente un peu raide ou la neige trop dure sur l'arête. Derrière nous suivent les Espagnols qui ont visiblement du mal à respecter les espacements. Mais bon, doivent t'ils se dire, 7 personnes sont déjà passées, ça tiendra bien pour les suivants !
2920m à l'alti. Encore 90 mètres jusqu'au sommet, 60 pour l'arête. C'est quasiment sorti ! Je range mon appareil photo dans son étui en bandoulière et empoigne mon piolet en main droite, le bâton en main gauche. Au-dessus de moi, Jérôme progresse tranquillement. Jusqu'à l'arête, c'est tout bon, il n'aura pas besoin de moi. Je me tourne alors vers les Espagnols. Ils envisagent de redescendre par la face Nord, parce qu'ils n'ont probablement ni le niveau technique ni le matériel pour traverser le sommet et descendre par la face Sud. Cette perspective m'effraie : les quantités de neige sont trop importantes, cette pente est décidément toxique, il ne FAUT PAS la skier ! Ca a l'air de tenir à la montée, mais à la descente ... Alors dans ma tête, je cherche les mots pour leur expliquer qu'ils se sont mis dans un piège en nous suivant, pour les convaincre qu'il faut traverser avec nous et que nous les aiderons comme nous l'avons déjà fait pour la sortie au col dans la corniche. J'anticipe que la négociation sera longue, ils nous ont déjà démontré qu'ils avaient les idées bien arrêtées. Notre groupe en sera un peu ralenti, mais j'estime que la sécurité est à ce prix.
Inconsciemment, je laisse la fille se rapprocher - pour ne pas avoir besoin de crier ? Elle arrive à une dizaine de mètres, mais son copain la suit de près.

De trop près.
Soudain le bruit sourd de l'air qui s'en va …
Ce bruit tant redouté qui glace le sang …
Je suis littéralement aspiré vers le bas. Jamais je n'ai ressenti une telle accélération.
Au-dessus, j'entends crier Véro. Est-elle emportée, elle aussi ? Une angoisse sourde m'étreint. Celle de mourir, ici, maintenant. Je sais bien qu'il y a plus de 300 mètres de face sous nos pieds. La chute s'accélère. Le "film" commence. Mes proches m'apparaissent. Raphaël me sourit, tranquille, serein. C'est l'injustice qui prend le dessus ! Non, Raphaël et Marc n'ont pas le droit de ne plus avoir de Papa. Je dois me battre, tout donner dans ce corps-à-corps que m'impose la nature. J'ai la vision de la mort à côté de moi, à ma gauche, avec son sourire narquois. Mon piolet est en main droite, je change de main et dégomme le squelette d'un planté rageur !
La chute s'accélère encore. J'ai une incroyable sensation de vitesse. Mais les réflexes d'alpiniste reviennent. Freiner sur la vieille neige sur laquelle je glisse, freiner avec le piolet, et même avec les crampons, même si je sais bien que c'est extrêmement risqué, mais je veux tout tenter, tout donner, même l'impossible. Mais la cheville droite saute rapidement : fracture du péroné.
Freiner malgré tout, freiner sur la jambe qui me reste, freiner encore. J'y suis presque ! En tout cas j'ai la sensation de tomber beaucoup moins vite que les blocs de neige autour de moi. Je lève la tête. Juste le temps d'apercevoir un bloc gros comme une commode s'abattre sur moi. Je suis désarçonné. Ma jambe gauche lâche à son tour : entorse du ligament interne du genou. Les skis sont arrachés du sac. Je suis éjecté de la face, je retourne dans le tourbillon et la chute recommence. Je voudrais crier, mais la neige remplit ma bouche. Je ne suis plus qu'un fétu de paille tourbillonnant dans ce grand tumulte. Là, ça y est, c'est fini. Avec mes deux jambes pétées, comment s'en sortir ?
Mais les réflexes de l'alpiniste reviennent encore. Faire l'araignée pour arrêter ce mouvement de rotation, ça marche. Se retourner et faire face à la pente, ça marche encore. Remettre la tête en haut, ça marche toujours. Freiner avec le piolet ? Oui, mais sur quoi ? Autour de moi des monceaux de neige sont en mouvement : l'avalanche est maintenant dans sa phase d'écoulement. Vite, nager, remonter à la surface avant l'arrêt total ! Une brasse, encore une autre, encore, encore. Que c'est long ! Je désespère d'y arriver, de remonter à temps, je me prépare déjà à faire une poche d'air au cas où je resterais enseveli.
C'est à ce moment que j'entends crier, hurler à la mort. C'est la fille espagnole. J'entends crier ? C'est que j'y suis presque ! Encore une brasse et j'émerge à l'air libre.
Pour la deuxième fois les cris d'une femme me guident vers la lumière.

Je m'assois sur l'avalanche. Elle coule encore. La fille est quasiment cent mètres plus bas, elle est prise jusqu'au ventre et ne peut se dégager. L'avalanche la rapproche d'une rupture de pente, dernier rempart avant le grand saut jusqu'au lac de Cavallers. Elle s'en rend bien compte, mais elle ne peut rien faire. Elle hurle. Je regarde sur le côté : seulement 30 mètres me séparent du bord de l'avalanche. Aurais-je le temps de ramper avant la rupture de pente ?
Soudain, tout s'arrête, tout se fige. La fille n'est qu'à 30 mètres de la rupture de pente ! Je me lève. J'ai toujours en main mon piolet et mon bâton. Le piolet en main gauche et le bâton en main droite : j'ai bien changé de main dans l'avalanche …
Un regard vers le haut : stupéfiant ! C'est toute la face qui est partie ! Je suis vivant mais c'est un miracle ! L'alti indique 2560 m. 360 m de chute et je suis VIVANT !! Amoché mais vivant … Mais là-haut rien ne bouge. J'enlève la neige de mes lunettes (bien vu, le bandeau pour les attacher). Je regarde à nouveau. Rien ne bouge. Je réalise soudain que nous sommes deux miraculés et que nos huit compagnons sont ensevelis autour de nous. Peu leur importe l'état de mes jambes ! Je me prépare déjà à donner le maximum…
Mon Arva en réception ne capte rien ! Entre temps, la fille a réussi à se dégager, elle court dans tous les sens en tenant son Arva, visiblement elle n'a pas de signal non plus. C'est incompréhensible ! Certes, la zone de dépôt est immense, mais statistiquement je devrais avoir au moins un signal. A genoux, je fais péniblement quelques mètres vers le haut, toujours rien ! L'angoisse m'étreint, la panique n'est pas loin…
Si ! La radio ! Elle a l'air de marcher encore ! J'envoie un signal à Jean au cas où … Et il me répond ! Il est en haut et indemne, et il y a du monde avec lui. Le temps de compter et il me rappelle : en haut, ils sont bien 8, et donc personne n'est enseveli. Je hurle la nouvelle à la fille, mais elle ne comprend pas et continue à chercher. Tant pis, je la laisse faire. Mes nerfs sont sur le point de lâcher.
Ma cheville ! J'enlève la chaussure. Mon pied est tout tordu. On dirait une luxation. Enlever la chaussette, poser le strapping (initialement prévu pour la gauche), remettre la chaussure et tout serrer avant que ça enfle : ça fait attelle !
Encore quelques minutes et Jean arrive, puis les autres. C'est que là-haut, il a fallu gérer le sur-accident : il y avait une cassure de 1 m de haut, et en dessous c'était la vieille neige glacée. D'ailleurs le troisième Espagnol s'est pris une gamelle, heureusement sans conséquence.
On fait le bilan : la fille est blessée au bras, elle est en état de choc. Je n'ai plus qu'un seul ski, et de toutes façons je ne suis pas en état de redescendre par mes propres moyens. Il me faut donc me résoudre à appeler les secours. C'est la première fois que c'est pour quelqu'un de mon groupe … et c'est pour moi ! Jean et l'Espagnol qui a le plus la caisse vont foncer jusqu'au refuge, et Christine va encadrer les 5 autres pour rejoindre le refuge à leur rythme. Il faut évacuer le secteur : l'heure tourne et la neige chauffe, il ne faut pas traîner.
Assis sur nos sacs, avec le réchaud de Jérôme nous nous faisons de la soupe. Nous avons pris des antalgiques et, tout en attendant l'hélico, je tente d'expliquer à ma compagne d'infortune les erreurs que nous avons commises et la chance que nous avons eue. Mais mon espagnol est approximatif, et sa réceptivité doit être plutôt faible vu son état de choc. Elle à 23 ans, étudiante à Barcelone, c'est sa quatrième sortie en ski de rando ! Je lui parle de mes enfants, de Marc qui descend déjà les pistes rouges du haut de ses 4 ans, de mes neveux de 11 ans que j'ai emmenés en ski de rando cet hiver, qu'en comprend-elle ? Mais bon, au moins nous passons le temps sans trop stresser. C'est presque avec surprise que nous entendons le bourdonnement du gros hanneton jaune. Vite, poser skis et bâtons sur la neige, tout ranger dans les sacs et se coucher dessus, pour que rien ne s'envole et ne gêne la manœuvre du pilote.

C'est lorsque l'hélico s'éloigne de la montagne que je découvre l'ampleur de l'avalanche : elle est arrivé quasiment jusqu'au lac, elle a fait plus de 1000 mètres de dénivellée. Et c'est bien toute la face qui est partie ! Les secouristes me regardent : oui, aujourd'hui est un jour de chance.
L'hélico tourne derrière la montagne et plonge sur Vielha. Maintenant une autre phase commence.

Epilogue. Juillet 2005.

Teresa est arrivée de Barcelone. Lorsqu’elle m’a tendu le ski qu’elle avait pris la peine de redescendre après l’avoir trouvé l’été précédent, j’ai eu l’impression de retrouver une partie de moi-même. Une occasion de se retrouver avec Christine qui avait repéré l’annonce « ski trouvé à la Punta Alta » sur un forum de montagne.

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