"Berhault" de Michel Bricola et Dominique Potard.

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categories: stories

article_type: personal

author: Thomas Ribière

quality: medium

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Ce livre à la couverture toilée rouge emblématique des éditions Guérin de Chamonix est un témoignage sur la vie de l’alpiniste Patrick Berhault.Ecrit à deux mains, il est pourtant initialement l’idée de Michel Bricola, ami de très longue date de l’alpiniste « monégasque ». Pourtant, "afin de faire la liaison entre [son] texte et les différentes étapes de la carrière de l’alpiniste" l’écrivain Dominique Potard (auteur du Port de la Mer de Glace aux mêmes éditions), se joindra au premier sous l’impulsion de Michel Guérin. Ce qui apporte au livre d’intéressantes précisions sur les réalisations alpines désormais historiques de Berhault, comme sa Traversée au fil de l’Alpe réalisée avec ses amis de montagne les plus proches. Ces passages donnent de l’air, de l’altitude, au récit de Bricola, qui dévoile en vieil ami les côtés les plus intimes de l'homme Berhault. Cependant, cette dualité d'écriture se ressent à la lecture, les styles sont très différents. Ce n’est pas toujours gênant, d’autant plus que chaque chapitre est en général écrit par un seul des auteurs ; ainsi le chapitre Retour aux Sources est visiblement de Bricola, alors que le suivant, Une histoire de Fous, doit être de Dominique Potard. Les différences de style passent alors plus facilement. Pourtant, Un Archipel de 82 Iles, ultime chapitre évoquant l’odyssée alpine de Philippe Magnin et de Patrick Berhault sur les 4000 des Alpes, semble avoir été écrit par les deux auteurs, ce qui est moins agréable.

Les illustrations de l’ouvrage, comme toujours dans la collection Texte et Image, sont belles, variées, elles renforcent le texte, elles invitent au voyage, elles font naître des rêves, elles provoquent des sourires ou des rictus de surprise ou d’effroi. Mais comme souvent, elles ne sont pas toujours légendées, et l’interrogation persiste de savoir quel sommet peut bien être représenté, quand a été pris le cliché. Le crédit est tout de même donné aux auteurs en fin d’ouvrage, comme il est d’usage. Il est à noter que contrairement aux premières éditions de Guérin dans cette collection, les coquilles orthographiques et de mise en page sont beaucoup moins présentes aujourd’hui, rendant la lecture plus agréable : de mémoire, le Carnets du Vertige de Lachenal ou le Camp 4 de Steve Roper en étaient truffées !

Ce qui nous intéresse tous pourtant, c’est la vie de Patrick Berhault. Les circonstances de sa mort aussi, j’y reviendrai plus tard. Michel Bricola a connu l’alpiniste jeune et s'impose naturellement comme son biographe. "Avec toutes ces histoires, il faut faire un bouquin" aurait dit un jour Bricola à Berhault, et lui de répondre "ah ça serait sympa que ce soit toi qui l’écrives !". Les deux s’aimaient, ça ne fait aucun doute. Le premier chapitre, Naissance d’une passion, s’ouvre sur un jeune Auvergnat de 13 ans, passionné d’apnée, déjà tête brûlée, alors voyou, provoquant la police monégasque sur sa mobylette. Ça finira au poste ; "désormais, il a « la haine », comme on ne le disait pas encore". Patrick découvre la montagne en compagnie de ses amis d’alors, Steve Poliakovic et Pierre Leschiera, grâce à leur prof d’anglais, Frère Alain ! Lors d’une sortie que celui-ci organisera au mont Gélas, Patrick et Steve tenteront de fausser compagnie à la troupe pour rejoindre seuls le sommet, avec une statique de 6 mm volée. Tancés, ils redescendront. Berhault reviendra et finira la voie quelques jours plus tard avec un autre acolyte! Ainsi commencent les captivantes aventures verticales de Berhault. Rapidement, il s’enhardit. Rapidement, il « engage », parfois en solo, rapidement il chute mais il se relève toujours et poursuit ! Epuisant ses amis, il rejoint le Club Alpin Monégasque, fait cordée avec Maurice Cardini. Ses aventures hivernales débutent, les temps des classiques explosent littéralement. Ses escalades rocheuses se poursuivent aussi, toujours avec une statique, on le surnomme "trompe-la-mort"…. Cette période est fascinante pour le lecteur : si la difficulté n’est pas encore élevée, le style de Patrick Berhault est déjà définitif dans cette période fondatrice.

Les chapitres suivants montre un Berhault de plus en plus à l’aise sur tous les terrains de montagne, dansant sur le rocher, faisant des solos, enchainant des centaines de mètres d’escalade tous les jours, courant, s’assouplissant. Sa vie n’est plus réglée que par l’escalade et l’alpinisme, jour et nuit. Il n’en vit pas, il survit et s’arrange toujours, "engageant" partout , pour manger comme pour trouver des moyens de locomotion : "l’intendance est assurée selon la méthode habituelle"…! A cette époque, il va rencontrer Patrick Edlinger, qui deviendra un ami : ils ne grimpent pas qu’au Verdon, image traditionnelle de cette cordée, ils font également de difficiles hivernales alpines, dans un style personnel. Puis toujours, il retourne à ses sources, son terrain de jeu, le sud, La Turbie, Le Baou de Saint-Jeannet. 1979, été de folies solitaires à Chamonix, Patrick Berhault rentre dans la légende de l’alpinisme, devient un produit d’appel pour les magazines de montagne. Ce chapitre, de Potard probablement, est riche de ses plus belles performances d’alors, saisissantes de vitesse et d’engagement. Le lecteur est fasciné et agacé à la fois par tant de facilité dans la difficulté, les connaisseurs aussi apparemment. "Beaucoup commencent à dire : Berhault expose.[…] Patrick, pour autant, ne cherche pas à bousculer le milieu de l’alpinisme. […] Chacun fait comme il veut." Berhault recherche avant tout la liberté, ce sera son unique moteur. C’est alors que les premiers méfaits de la notoriété semblent se dessiner : on le presse d’aller au Nanga Parbat, ce sera un échec. Il n’est pas préparé à la haute altitude, mais à la vitesse à des élévations plus modestes. Il y tombera gravement malade. Fin de l’épisode himalayen (il essaiera de nouveau en 1982, il échouera de nouveau) et retour aux souces classique : "le secteur d’escalade Loubière – Tête de Chien était son véritable jardin". Il libère une voie d’artif et la sous-cote de trois lettres, non conscient de son niveau ! Les années 1980 le voient non pas se ranger, mais s’adapter à la société qu’il appréhendait si difficilement : il fonde un foyer en Auvergne, sa terre d’origine, devient professeur à l’ENSA. A Chamonix tout de même… Dans les années 1990, il continue ses performances époustouflantes, voyage à travers le monde, refait cordée avec ses amis d’autrefois, fait de nouvelles rencontres humaines. L’une sera déterminante : en 1998, il rencontre ainsi Philippe Magnin, sorti major à l’ENSA, puis engagé comme professeur. "Le courant passe bien entre eux". Avec lui, il fera naturellement certaines escalades glaciaires de sa Traversée des Alpes, faisant avec Le Blond (Edlinger) les voies plutôt rocheuses. Toujours dans des temps canon. Toujours avec une approche pure : vélo, marche à pied , ski, lui qui détestait ça (" - Remarque, avec toute cette belle poudreuse, on va se faire la descente du siècle ! lui dit Magnin. - Non. On va faire la trace de montée à la descente ». C’est ainsi qu’ils vont descendre deux mille cinq cent mètres […] en grandes traversées et conversions"). Ensemble, ils grimperont très souvent. Le bivouac Eccles sera une de leurs maisons ! Cette cordée est belle, heureuse, gracieuse. Elle captive autant par son harmonie que par son efficacité.

Mais la notoriété le mine. Les courses engagées et exposées avec Magnin l’ont projeté au premier plan, il semble pouvoir faire face, alors qu’il est fragile. Au fil des 4000 en est l’illustration ultime. Cette idée, Magnin et Berhault l’ont eue il y a longtemps. Ils vont la concrétiser. Et la médiatiser. Il semble que le premier péché d’orgueil de Berhault ait été non pas de vouloir gravir les quatre-vingt-deux 4000 des Alpes, mais d’avoir caressé l’idée de les enchaîner en… quatre-vingt-deux jours ! Commence alors une course insensée de vitesse, un engagement toujours important (les deux sont très souvent désencordés, sortent miraculeusement indemnes d’avalanches ou de chutes). La fatigue les gagne. Le routeur Yan Giezendanner leur trouve heureusement souvent de bons créneaux météo en ce mois de mars 2004 perturbé. Ils vont s’engueuler. On aimerait qu’ils arrêtent, on sent l’épée de Damoclès au-dessus de leur cordée, les notes de Berhault font peur. Magnin va alors jeter l’éponge. Avant de revenir, charmé par Berhault. Pourtant, la fatigue accumulée et l’obnubilation de Berhault exaspèrent de nouveau Magnin, qui rumine sa colère et aimerait abandonner, sans pour autant laisser Berhault qui, il se sait, continuerait seul !. "Fais-moi une bonne trace, demande [Patrick à Philippe dans la descente de l’Obergabelhorn], que je n’aie qu’à la suivre". En fait de bonne trace, Philippe choisit d’aller le plus possible dans la ligne de pente. Il a un but très simple : que Patrick se torde un genou dans une chute. Une solution radicale à son dilemme". Mais "trompe-la-mort" passe toujours.

Désencordés sur l’arête du Täschhorn au Dom de Mischabel, Berhault basculera pourtant dans le vide le 28 avril 2004, laissant ses amis abattus mais pas complètement surpris. Le lecteur ne l’est pas non plus, les prises de risque et le rythme Berhault étaient si élevés. L'ouvrage ne se veut pourtant pas polémique, mais explicatif, à l'aune de l'amitié forte qui unissait Bricola à Berhault et au vu des témoignages de l'intéressé lui-même et de ses compagnons d'aventures et de liberté. Une bouffée d'oxygène, d'émerveillement, de tristesse aussi.

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