- Activities:alpine snow, ice, mixed climbing
- Maximum altitude:1344m
- Altitude of access point:680m
Chutes de neige la semaine précédent notre arrivée. La situation avalancheuse s'améliorait rapidement avec le redoux.
Limite pluie-neige sous le refuge.
Other conditions on the same day in the same range or massif
Environ 2h30 refuge/refuge
Départ en début d'après-midi.
Ben Nevis. Les costumes sont toujours de Donald Cardwell et les décors de Roger Hart. Le bon goût d'outre-manche. La distribution a pris du volume par rapport aux années précédentes et la mise en scène a été un peu bousculée. Dans l'ordre d'apparition à l'état civil:
Claude. Glaciairiste auvergnat. Bucheron, donc. Alias « le Grand Haricot » en raison de sa corpulence, « Mr Serre-cul » en raison de sa profession, « Lingette » en raison de ses problèmes hémorroïdaires – sans lien avec le serre-cul, soit dit en passant. L'air faussement aride et vraiment flegmatique, Claude est exterminateur de microbe dans sa vie professionnelle et incubateur d'innovation dans ses loisirs. A réussi à introduire le poker dans la belote coinchée, le golf sur la table à manger du refuge (avec un pop corn et un piolet traction), de la verveine et du whisky dans son stilnox. N'a pas réussi à introduire de Y dans mon vocabulaire, en dépit d'attaques répétées. Parle à son partenaire de cordée comme à un demeuré. Faits cordée avec Philippe.
Nanard.Alias «mon-nanard-de-poche-de-compet-à-manivelle». Glaciairiste auvergnat. Bucheron, donc. Héros bien connu d'épisodes passés (par exemple là). Distille la prune. Se fend la poire. Ne tombe pas dans les pommes, mais se tient l'épaule depuis le jeudi 24 février 2011. Sait faire des omelettes en cassant des œufs. Et se casser la gueule quand les boites sont pleines.
Philippe. Glaciairiste auvergnat. Bucheron, donc. Alias « Léon, le nettoyeur. » Récolte et s'approprie tout matériel potentiellement recyclable dans les voies (cordelette de 20 ans d'âge, friends, nuts, papier de mars, mégots...), autant qu'il en perd (masque, broche, mousqueton...). A un impérieux besoin de sandwich à 12h17 et de goûter à 16h03. « Tu es joie », lui a dit un maître Yogi quand il avait 7 ans. Depuis, il arbore placidement le regard de l'illuminé et le sourire béat du lama révélé. Alcoolique à ses heures. Excellent cuisinier. Adepte du soliloque mais préfère l'hypnose verbale en réunion. Au prix de fourvoiements phonétiques (mais c'est peut être l'explication), est capable de traduire à un sujet de sa majesté une chanson d'insulte française au Royaume d'Angleterre sans se prendre un retour de flamme. Parle à son partenaire de cordée comme à un demeuré. Fait cordée avec Claude. A récemment découvert que des progrès avaient été faits depuis les Pulsar. Lime tous les soirs. Son matériel.
Chéri-chéri. Béarnais exilé un peu partout ailleurs. N'a pas envie d'être auvergnat. Adepte de la charité. A offert à l'Écosse 6 broches Grivel toutes neuves et 2 exploses. Joue à gagner à la belotte, avec le Grand Haricot.
Force Roz'. Rose pâle, rose foncé, ça dépend des jours. Grenobloise parisienne d'origine italo-pyrénéenne. Aime les guly-guly. Les crack crack aussi. Et Chéri-chéri. Se réveille la nuit pour aller pisser, à cause qu'elle boit trop le fenèque (tisane d'Albion, perfide, forcément).
Eric. Glaciairiste auvergnat. Bucheron, donc. Est reconnaissant aux anglais d'avoir inventé le punk. Mort aux vaches, mort aux condés. Se tient tout le temps le bras. Soit par solidarité avec Nanard. Soit pour palier l'absence de sa femme. Soit pour arracher des poils et les coller sur ses tempes dégarnies. De fait, il a toujours les jambes qui bougent. A mettre devant, chargé, pour faire la trace. Lui demander d'attendre le reste du groupe de temps en temps.
Pierre-Lo. Glaciairiste auvergnat. Charpentier (c'est un peu comme bucheron, mais plus biblique). Mange. Beaucoup. Soit par ce qu'il va en montagne. Soit parce qu'il ne peut pas y aller. Joue à perdre à la belotte, avec Eric.
Pierre. N'est pas glaciairiste. Travaille dans le BTP. Un peu bûcheron, quoi. Aurait rêvé d'être auvergnat. Excelle dans le mixte belledonien en pantalon de Kway. Normal, il est tombé dedans quand il était petit. N'est pas opposé à l'alcoolisme. Mais ses tendances border-line le stressent dès qu'il roule à gauche.
Dimanche matin. Le temps est indigène. Il ne pleut pas mais Fort-William est humide. L'eau transpire de partout. Les nuages accrochent les montagnes. L'organisation est désormais rodée. Alan nous monte en 4x4 jusqu'au second parking. "Have a nice week!" qu'il nous dit le bonhomme avec une ample sourire. Le week, ça dure toute la semaine, n'est-ce pas? Un, deux, trois sacs sur le dos. Nous franchissons l'escalier en bois aux très (trop) hautes marches qui permet de franchir la clôture et nous foulons de nos pas lourds le sol spongieux. On nous double. Le plafond s'abaisse plus vite que nous ne nous élevons. On nous double. Le grésil apparaît. On nous double. Le vent se faufile. On nous double. Un peu. On nous double. Beaucoup. On nous double. Trop. On nous double. Les rafales nous font perdre l'équilibre. On nous double. Un temps à mettre beaucoup d'écossais dehors manifestement. Nous bataillons contre le vent qui envoie des gifles en aller-retour. C'est plus le bateau ivre que la trace directe. Nous serrons les capuches, arrimons au mieux les sacs, plissons les yeux et courbons l'échine au gré du sens du vent. Se mettre face à lui pour rester debout. On nous double toujours. Joyeusement. La porte du refuge s'ouvre enfin et la chaleur du poêle nous apaise.
Nous nous accordons la pause nécessaire pour vérifier que le cheddar fond toujours sur le lard lorsqu'on le passe au grill, les œufs au plat n'accrochent pas avec du beurre, la bouilloire reste chaude sur le poêle , et les MacVities valent bien les Princes de Lu. Mais puisqu'on n'est pas venus pour la gastronomie (croyons-nous), nous ressortons pour une promenade dominicale sur Ledge Route. Dans la tempête de vent.
47 kilos de plumes pèsent moins que 70 kilos de plomb. Le vent n'est pas mon ami. Ni celui du Grand Haricot d'ailleurs qui n'est guère plus enthousiasmé que moi par les efforts d'équilibre que requiert la lutte contre le vent. Sauf que lui ne connaît pas l'itinéraire. Nous sommes encore à l'abri, au-dessus de Curtain, mais ça va bastonner une fois sur l'arête. La traversée au dessus de la cascade est en bonnes conditions. Mais la puissance de rafales de vent m'incite à m'encorder avec mes 70 kilos de plomb. Je crains le vol plané sur une bourrasque plus violente que les autres. Le Grand Haricot en fait de même. Nous remontons le court couloir parsemé d'un peu de glace. Les accumulations sont importantes mais la neige transforme rapidement. Virage à droite. Ca bastonne. Virage à gauche. A l'abri derrière les rochers. Et c'est l'arête neigeuse. Et c'est la tempête.
Oui, je sais, à chaque fois que j'ai écrit dans un CR du Ben que c'était la tempête, je me suis dédite. J'admets. Il y a trois ans, le premier jour j'avais estimé que c'était tempête. Mais quand le second jour était arrivé, nous avions réalisé que la veille ce n'était rien. La tempête, c'était aujourd'hui. Mais le troisième jour, nous avions convenu que finalement non. La vraie tempête c'était aujourd'hui. Et puis, non de non de non. Nous n'avions en réalité rien compris à ce qu'est une tempête. La vraie tempête c'était le quatrième jour. Bref. Au final, il faut le reconnaître, tout ça était erroné. La vraie tempête c'était aujourd'hui [les garçons évalueront après-coup la vitesse du vent à 120-130 km/h (..?)]. Première rafale. Je suis au sol. Deuxième rafale. Je suis au sol. Troisième rafale. Qui dure. Je suis au sol et je ne peux pas me relever. Et on fait quoi quand on ne peut pas se relever? Vous n'avez jamais regardé les nourrissons?!
J'ai découvert ce jour, le reptilisme : le piolet traction à l'horizontal. A quatre patte. Ancrer un piolet. Le second. Tirer. Ramener un genou. Le second. Réancrer le piolet. Resserrer la bretelle du sac à dos qui fait prise au vent. Lutter, lutter, lutter contre ce put@#£ d'enc%&#!! de vent. Nanard, Philippe, Pierre Lo et Pierre sont devant. Je ne les vois plus. Le Grand Haricot est à la peine. Il vacille souvent mais parvient à garder la station verticale. Je me traine en dépensant une énergie folle relativement à la distance parcourue et au temps passé. Je sens les batteries se vider à grande vitesse. Heureusement que je connais l'itinéraire et sais qu'il est court. Sans quoi, cette vulnérabilité serait particulièrement angoissante. Chaque tentative pour me relever se solde par un échec. Je suis obligée par moments de me déplacer comme un crabe, perpendiculairement à l'arrête pour faire face au vent. Heureusement qu'on est dans le brouillard, j'imagine le ridicule de la posture (une variante de la souris qui encule le mammouth que j'avais déjà éprouvée à Cogne) sur une montagne en plein soleil...
Sur le plateau la furie du vent perd en chaos. Féroce mais moins quinteux. Une lumière jaune transperce la brume. Le soleil n'est pas loin mais pas là. Nous cahotons jusqu'à Number 4, chargé mais apparemment stabilisé. Passer la tête sous la corniche est une délivrance. Tout s'apaise. On s'enfonce dans un écrin blanc. Plus de vent. Plus de bruit. Plus de grésil griffant le visage. Beaucoup de monde dans la descente. « Ledge Route was a busy route today! » me dit un Écossais. Qui l'eut cru à part un écossais...?