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- Categories :stories
- Activities :
- Article type :personal article
-Auteur: Nicolas « strider » Bobier
-Texte publié sur le forum alpinisme en aout 2006
« Ha quel bonheur l'estive dans son chalet, dans le foisonnement verdoyant des alpages ! Quel plaisir d'entendre roucouler le ruisseau au bords des pâtures ! Et de contempler les hautes cîmes, là où jamais la main de l'homme n'a mis le pied !! »
Notable bernois du 19ème siècle.
- P*#§¤§ de merde! Non mais t'as vu la facture ??!!
- Oui, je sais, elle est salée.
- Ca se voit que c'est pas lui qui paie!
- Et encore, c'est seulement la troisième de l'année que nous envoie la commission des refuges...
- Je n'en peux plus, je ne sais plus quoi faire de ce type, il va bientôt faire couler mon CAF si ça continue! Un problème de plomberie cramée, de plomberie cramée, bordel, un gardien de refuge qui fait pas la différence entre une gouttière et un fil électrique, t' as déjà vu ça toi? Et c'est quoi cette histoire de renard- fantôme qui terrorise les clients ?
- Il était probablement ivre comme d'habitude...
- Non écoute y en a marre de ses conneries. Faut envoyer ce vieux schnoque aviné à la retraite. T'es le trésorier, donc tu peux contacter un gars de la commission des refuges pour qu'il l'exhorte à demissionner, OK ?
- Bon je vais voir ce que peux faire, président...et pour son remplacement, comment on fait ?
- Ha c'est vrai que j'avais pas pensé à cela! Le désastre !
- La saison vient juste de commencer pour ce refuge, l'équipe est là, faut une reprise sur le champ !
- Bon écoute démerdes-toi, la seule chose que je veux, c'est que cet alcoolo irresponsable soit renvoyé du plancher des vaches.
- Je crois que j'ai une idée.
*
Dring !!
- Allo ?, répondit Albert Miépreux
- Albert, c'est toi ?
- Oui, c'est moi.
- Salut, c'est Justin Doubri, de la commission des refuges du CAF de *****. Si j'ai bien compris t'as passé le relai du refuge du Crocodile en haute montagne et là tu cherches un nouveau refuge pour la saison qui soit en alpage?
- Ouais mais on m'en propose un nouveau et encore au délà de 3000m.
- Ecoute j'ai un super plan pour toi!!
- Ha bon?
- Ouais, ouais, tu verras, l'i-dé-al. Tu vois le vieux Roger du refuge de Prébaveux? Hé ben il vient de démissionner pour prendre sa retraite.Il laisse vacant le gardiennage de ce refuge superbe dans les alpages où tu sais, tu vois le Mont Blanc, la Verte et tout...
- Il a démissionné en tout début de saison, comme ça, par un coup de tête?
- Non, disons qu' on l'a aidé à démissionner, il n'arrivait pas à régler quelques petits problèmes internes au refuge et comme on sait que t'es un gars d'expérience...
- Quels problèmes?
- Bah disons qu'il paraît qu'il y aurait un fantome, ou encore un renard, voire les deux...en tout cas une chose qui fouterait le bordel dans le refuge mais bon comme le vieux Roger est un peu alcoolo, c'est probablement des fadaises, tout ça, donc pas de souci, hein?
- Si tu le dis...
- C'est ok pour toi?
- On prend rendez-vous pour en discuter.
- Le plus tôt sera le mieux, faut reprendre le refuge au pied levé!
*
Albert Miépreux, gardien de refuge depuis 20ans, est le genre de type qui a roulé sa bosse dans le métier.Il en aura vu des chose en 20ans! Les réveils matinaux avec des têtes enfarinées d'alpinistes , les touristes en tennis à la mi-journée, le service à diots du soir, les ronfleurs à 80 décibels sans parler du ballet des casse-pieds qui fouillent dans leur sac toute la nuit et qui font miroiter la lumière de leur frontale dans ta tronche. Et malgré cela il était toujours attaché à son sens de l'accueil, jamais offert à la tête du client. D'ailleurs, il était du genre consciencieux. Avec le temps, il avait développé une intuition infaillible du profil d'un client de refuge : il pouvait deviner en moins de cinq minutes s'il avait affaire à un touriste du dimanche, un cafiste à vin rouge, un alpiniste à terrain à chamois ou un grimpeur-gymnaste qui va encore te trouver des nuances entre le 6c+ et le 7a-. Cette intuition avait taillé la réputation d'Albert Miépreux. Son dernier refuge en date, celui du Crocodile, perché à 3400m au-dessus d'une barre de séracs qui grogne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avait fini par le lasser au bout de dix ans. Ras le bol d'entendre couiner les piolets, se fracasser les cubes de glaces, rouler des blocs de granit aussi gros que son refuge, ras le bol de devoir crotter dans la caillante au petit matin.
*
Début avril. Albert Miépreux était sur le sentier de son nouveau refuge escorté d'un paysan qui faisait paturer ses bêtes à proximité.
- L'r'fuge est juste au-d'sus de la limite des neiges en ce moment!
- C'est quoi la fréquentation? Skieur, raquettistes?
- Ha bah les deux, mon bon m'sieur!
Ha le renouveau du printemps! Ces odeurs de fleurs fraîches à l'orée des alpages! Ses neiges pures au parfum d'altitude!!Albert emplie ses narines de ce qui semblait être les dons les plus généreux de la nature.
- Tiens qu'est-ce que c'est cette odeur? Pouah!!!
- Ha bah c'est le vieux bouc qu'est crevé! Trop vieux, trop froid, pas pu redescendre, crevé à p'tits feux.
- La pauvre bête! Elle pue maintenant.
- Déjà que ces bêtes-lô ça cogne quand c'est vivant, mais alors quand c'est crevé, vains dieux!!
- Vous allez quand même l'enlever j'espère, demanda Albert en se bouchant le nez
- Pas la peine, mon bon m'sieurs, il est d'jà trop décomposé! La s'maine dernière, il était tout gonflé, il a laché les gazs il y a deux jours et le gypaète et les asticots vont finir le travail!
- En effet!, se retourna Albert, dégouté.
- V'là la neige, juste au-d'sus!
Quelques frémissements de raquettes plus tard, le refuge apparu sur son petit promontoire. La vieille batisse de bois encore un brin enneigée sentait la poussière et le vieux chiffon mais apparamment cela n'empêchait pas les gens de venir. Les trois employés de l'équipe du refuge faisaient nonchalament la sieste sur la terrasse, grillant au soleil comme des cotelettes d'agneaux.
- Quelle vue sur le Mont Blanc!, se dit Albert
Que dire d'autre?Le seigneur des Alpes était auréolé de ce vent rabattant qui prolongeait délicatement ses crêtes dans le firmament.
- Bonjour!
- Bonjour, je suis Albert Miépreux, votre nouveau gardien, je remplace Roger au pied levé.
- Super! C'était pas trop tôt, quand le vieux schnoque s'est barré hier, ça faisait des vacances!
- Hep, hep, respect du gardien, les gars!
- Je crois que ce gardien-là, on va bien l'aimer, souffla Sébastien à ses potes Damien et Fabien.
- On vous fait visiter la baraque?
- Avec plaisir mais attention! On ne dit pas la « baraque », les gars, on dit « le refuge » c'est plus professionnel.
- Ok, chef!
Albert entra dans la cuisine.Une bonne surprise pour lui, c'était propre et bien rangé.
- On l'a lavé ce matin exprès pour vous!
- Ha bon et c'était dans quel état avant?
- Ben disons que c'était truffé de cadavres de beaujolais et de vinasse renversée. Le vieux Roger qui..heu...
- Ok, j'ai compris, dit Albert
Albert entra dans le dortoir principal.
- C'est quoi ce bordel!
Des polochons entremélés, des couvertures à même le sol, des matelas renversés, bref, un vrai foutoir.
- Pas possible!, dit Damien, on a tout remis en ordre ce matin!
- Moi je sais qui est derrière tout ça, dit Fabien
- C'est quoi, un client?, supposa Albert
- Non c'est le fantôme, dit Sébastien
- Le fantôme?
- Oui, oui, on vous jure que c'est un fantôme, le vieux schnoque n'a jamais réussi à le faire partir.
- En 20ans de carrière en refuge, j'ai jamais vu de fantôme!
- Nous non plus en 3 ans, mais dans ce refuge-là c'est pas pareil.
- Ecoutez je veux bien croire que c'est pas vous qui avait fait cela, mais un fantôme, là je crois que vous avez sérieusement abusé du pinard de c'vieux Roger!
- Quand verrez le fantôme, vous y croirez.
Le soir vint, avec le tant attendu coucher de soleil sur le Mont Blanc.Les vents rabattants étaient tombés, seul subsistait l'éclat doré des radiations célestes sur cette grande barrière blanche aux allures de cathédrales.
Dring!!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!, dit Albert
- Oui bonjour, c'est Jean Loup le Tavernier du CAF d'******.
- Salut! C'est Albert, je viens de reprendre le refuge.
- Ha bon, il y a plus Roger qui faisait de la raquette?
- Il a pris sa retraite.Je le remplace au pied levé.
- Bon je compte dormir au refuge demain soir, j'emmène un groupe de 5 raquettistes à la cime de la glandouille après-demain.
- 6 demi-pensions?
- C'est ça.
- Tu n'oublieras pas au moins une paire de raquettes de rechange au cas où, hein?
- J'en ramène 2 de rechange, on sait jamais dans les dévers à 45°...
- Ok, bon alors à demain alors.
- A demain...Au fait tu as reglé le problème du renard dont parlaient les responsables des refuges duCAF?
- Je sais pas, moi, on m'a dit que c'était un fantôme alors je ne sais plus quoi croire.
- Un fantôme? On m'a parlé d'un renard, moi. Bon, faut vite que je mette un post sur c2c à propos de ça.
- Cédeucé, c'est quoi ça?
Le repas fini et les premiers ronflements se manifestant, Albert Miépreux réunit son équipe dans la cuisine pour faire un briefing.
- Bon donc conclusion : cette semaine Damien tu t'occuperas des lits à 8h30 du mat puis tu fais le service midi et soir.Tu ne te réveilleras ni à 5h, ni à 6h. Sebastien tu fais le réveil à 5h et à 6h avec moi, et tu as repos l' après midi. Fabien tu fais le midi et t'es en cuisine avec moi le soir. Maintenant parlons de cette histoire de fantôme, qu'est-ce qui vous fait dire que c'est un fantôme?
- Vous avez entendu parler de Clément le berger?
- Qui ça?, demanda Albert
- C'est du folklore local, dit Fabien
- L'histoire se passe dans les années 20, dit Damien, à la place du refuge actuel, il y avait une bergerie pour l'estive.Un grand berger aux mains crasseuses et cornées y habitait. Alors que l'exode menaçait partout les alpages alentours, l'Clément, lui, y résistait comme un acharné. Les conditions se firent rudent, la misère gagnait son foyer. Juste avant l'hiver 1923, suite à un différent avec des gars du village lors d'une chasse, il fut forcé de s'enfuir et de se parquer comme un boeuf dans son chalet délabré. Les gars assaillirent son chalet tandis que c'vieux Clément se planquait derrière ses fenêtres
- Tu passeras pas l'hiver là-dedans, Clément, rend-nous le gibier que t'as piqué!, qui disaient les gars
- Je vous préviens, bande de chacals, si vous touchez à mon chalet, si y faîtes quoique que ce soit, je vous maudis! Mon âme hantera ces alpages et ce chalet jusqu'à ce que sonneront les trompettes du jugement dernier et que ce bon Dieu me donnera raison, qu'il hurlait l'Clément
- Tant pis pour toi, Clément, la neige va tomber, tu seras coincé!
- Cassez-vous, tas de batards galeux!!
En effet la neige tomba la nuit suivante alors que les autres redescendaient et en quelques jours le couloir d'accès en dessous devint avalancheux, puis tout le long de l'hiver.L'Clément était prisonnier dans sa cabanne. Les gars firent croire que c'était délibéré de sa part, personne n'en parlait, l'Clément n'avait plus de famille depuis longtemps. Il n'eut pas assez de provision pour passer l'hiver.
- Et alors?, demanda Albert
- Et voilà qu'en automne 1924, le CAF de ***** décida de construire un refuge à la place de sa bergerie peu après une préemption communale. Bien entendu, la batisse fut reconstruite mais l'esprit épouvanté de Clément subsista et la malédiction des alpages du Prébaveux s'opéra de longues années durant.
- Vous y croyez à ces histoires, ha, ha!!, ricana Albert
- Comment croyez-vous que le vieux bouc il est mort? Qui l'a empêché à redescendre alors qu'il y avait des chiens?
- Je ne vois pas le rapport, le berger m'a dit qu'il était vieux!
- Comment expliquez-vous ces actes de zizanie dans le refuge, fait exprès pour nuire?
- Peut être un petit rigolo du village qui sème la pagaille de temps en temps dans le refuge pour rigoler et le raconter à ses potes..., pensa Albert
- Ce fantôme est un « esprit frappeur », c'est le fantôme de Clément, il est revenu ici car il refuse qu'il y ait du monde dans son chalet, que son alpage soit truffé de touristes l'été, il sème la malédiction.
- Jusqu'au jugement dernier, ha, ha!!, dit Albert, bon allez les enfants, gros dodo ce soir, on aura l'esprit plus frai demain.
*
Il n'y eut aucun incident pendant la nuit, ni même le matin suivant, ni même le midi qui lui succèda.
- Alors il est où vot' fantôme?
- Il y a des jours où il ne se montre pas.
Le refuge mena son petit train-train quotidien et Albert entrepris une remise en ordre de circonstance.Il y applica ses vieux principes de gardiennage quelque peu draconiens mais dont l'efficacité était prouvée. Il ne vit pas de traces de Clément le fantôme ni de renards ou autres crétures mystérieuses. Mais comme c 'était un gros refuge de 87 places, il n'avait peut être pas pu tout voir.
17h30.
D'insistants frémissements de raquettes dans la neige se firent entendre... Un vrai pas de yéti avec une cadence militaire.
Toc, toc.
Ca venait de la porte de la cuisine.
- Oui?
- Salut!
- Ha c'est toi, Jean Loup! Comment vont les raquettes?
- Bien, tout comme les cinqs raquettistes que je trimballe en rando!
- Ca va, pas trop de treinards?
- Ils sont pas très montagnards, c'est plus des touristes, mais bon..Tiens les voilà!, dit Jean Loup
- Bonjour, m'sieur le gardien, vous avez du rouge dans votre cave j'espère?, dit un gars
- Et des diots? Qu'on se soit pas fait chier à monter pour rien, hein?
Albert reconnu le profil-type du cafiste à vin rouge qui essaie d'occuper son ouiquende. Ce genre d'individu ne carbure que moyennant ce type d'alimentation qui se distingue avant tout par ses effets secondaires. De motivation très variable, cette variété de cafistes, intégrée à la grande famille , se distingue des autres par son côté très sympa à défaut de briller par la lucidité. De toute évidence, ce bon vieux Jean Loup le Tavernier allait se coltiner quelques phénomènes imprévisibles... Encadrer une petite rando comme la cime de la Glandouille pouvait vite basculer vers une épopée.
- J'ai vu des traces du renard en contrebas, dit Jean-Loup
- Ha bon?, dit Albert, surpris
- Mais non, Jean Loup, dit l'autre gars, c'était les traces du clébard du berger!
- C'était celle d'un renard, elle faisait 2,57cm
- On a vu le chien dans les parages, c'était le chien.
- Je te dis que c'étais les traces d'un renard, dit Jean Loup
- Ca change rien pour moi, assura Albert, bon je vous montre vos places dans le dortoir.
*
Peu après le repas du soir, alors que la clameur dans la salle à manger résonnait très fort dans la cuisine, Albert sortit dehors pour ranger les quelques transats que des clients avaient laissé sur la terrasse.
Un frémissemment sur la surface de la neige attira son attention. Quelque chose déséquilibrait le silence de la montagne.Une chose qui se mouvait. Un être.
Albert s'avança, bien décidé à percer ce mystère
Voyons voir si Clément pointe son nez, pensa-t-il
Le frémissement se rapprochait prudemment. L'être semblait compter ses pas.Si près...si près...
C'est le moment de faire le coup de théâtre
Albert sorti soudainement de sa planque.
- Bouh!!, cria-t-il
Il vit un renard prendre la poudre d'escampette le long d'un névé. Il y avait de quoi rire et Albert ne s'en priva pas.
En tout cas force est de constater que Jean Loup avait raison, pensa-t-il
Il entra dans la salle à manger sans trop rien dire mais avec un sourire malicieux.
*
Au fur à mesure que la nuit avançait, augmentait exponentiellement le nombre de ronfleurs et de décibels produites.Albert s'était retiré dans ses quartiers, c'est à dire la petite pièce du gardien dont il avait peine à faire disparaître les relents acres de beaujolais.Il ne restait plus que deux silhouettes mystérieuses dans la salle à manger. Elles s'éclairaient avec la lumière rouge de petites bougies posées sur la table, à côté de cadavres de mondeuse.
- Le Jean Loup, il nous réveille à quelle heure?dit un des gars
- 5 heures, je crois, dit l'autre
- Quoi?!! Nous mais il est fou, moi je me lève à 11heures le dimanche!
- C'est bien connu, les montagnards se lèvent tôt!
- Hé dis-donc t'as vu on a fini la potion magique, il y a plus rien!!
- Il me faudrait un truc pour arriver à dormir, je risque d'avoir la gorge sèche.
- T'as pas vu, l'gardien, il est parti pioncer... Il y aura pas de grog, ni de génépy, tu te rends compte?
- Je sais ce qu'il nous reste à faire!
Une des deux silhouettes partit vers le dortoir, montant les escaliers dans le noir. A peine la porte du dortoir ouverte, le choeur des gorges raclées se fit entendre avec cette ferveur que l'on connait.
- P*#§¤§ que ça ronfle, la dedans!, gloussa le gars
Au cantique des cantiques se méla bientôt ce bruit famillier d'un sac plastique trituré de tous les côtés suivi de « clings » bouteilleux qui annoncèrent fièrement les objets convoités. Le bonhomme revint triomphant dans la salle à manger, brandissant ses trophées à la douce lumière des bougies.
- Bon et maintenant au travail, hé, hé!!
Tchou!!!
Glou, glou, glou, glou, glou...
- A la tienne!
Cling!
- A la tienne.
*
Minuit allait bientôt sonner.Des braillements résonnaient sourdement dans la salle à manger, toujours plongée dans une lumière rouge très feutrée.
- Beuh, dis-don'..t'as vu...celle-ci, hé ben...hé ben...elle est...elle est à moitié vide!
- Euh...j'crois que je suis bourré!
- Ah bon, t'es sur?
- Faut j'ailles dormir!
- Moi je suis bien ici, il faut finir, faut jamais gacher, c'est pas bien de gacher!
- Ho et puis merde! Je reste aussi!
- Hé ben? Elle est parti où la bouteille?
- Laquelle?
- Celle qu'était à moitié vide.
- Chais pas, j'la vois pas!!
- Tu l'as piqué, salaud!
- Je te dis que non!
- T'as tout bu, t'as rien laissé!
- Je te dis que non!
- Ha, ha, ha, ha, ha!!, fit une nouvelle voix
Un silence pesant s'instaura.
- J'ai cru entendre quelque chose!
- T'as trop bu, mon gars!
Il y eut des grincements de parquets dans la zone d'ombre qui semblait étendre son emprise.
Cling!!
Tchou!!
Glou, glou, glou, glou.
- Ha, ha, ha, ha, ha!!
C'était une voix squelettique des plus glacantes.
- Moi aussi, j'ai entendu un truc bizarre!!
- Ha qu'est ce que j'te disais!
- A la vôtre, messieurs, ha, ha, ha, ha!!!, ricana la voix
- Et si c'était un mirage, hein, t'as bu autant que moi, pas vrai?
- Crois pas!!Vaut mieux qu'on s'tire d'ici!!
Un des gars essaya de marcher mais fit une chute brutale sur la parquet.
- Cht'a, j'crois qu' mes chaussures sont liées!
- Ho t'as trop bu toi!!!
L'autre gars tomba de la même manière l'instant suivant.
- Moi aussi, nom de diots!
Il se fit soudainement un noir complet dans la pièce. Des bougies avaient été renversées.
- Merde j'y vois plus rien!Peux pas me relever!
- Moi aussi!
Le silence tomba comme un filtre absorbant.
- T'as vu, la voix, hé ben, elle est parti!
- J'crois que vaut mieux pas trop bouger, on sait jamais elle est p'têt encore là!!
- J'crois qu't'as raison!
Le noir avait avalé les bruits, les contours, les couleurs, les odeurs, les pensées...
*
4h45 du matin. Albert entra dans la salle à manger en allumant la lumière.
- Houlàlà, non mais quel foutoir??!!
Les mots sont vains pour exprimer un tel spectacle de désolation : des sacs de randos renversés avec tout ce qu'il contenait sur toute la surface du plancher, des cadavres de mondeuse jonchés dégageant une odeur épouvantable, des bougies renversés avec des éclats de cire partout. Une vraie macédoine de tout ce qu'on peut trouver dans un refuge.
Albert perçu de vagues ronflements provenant d'une table dans le coin gauche de la pièce. A peine étonné vu les circonstances, il vit deux gars endormis à même le parquet, un de chaque côté de la table, symétriquement.
- C'est les deux gars du groupe de Jean-Loup!!A en juger par l'odeur, inutile de chercher à savoir ce qu'ils ont fait hier soir, d'ailleurs mes pas sur le parquet ne les ont même pas réveiller...Quel bande de cons!! pensa-t-il.
Il vit soudain qu'ils avaient tous les deux les pieds ligotés dans de la cordelette à machard, avec un noeud assez sophistiqué.
Tiens,tiens, impressionnant de créativité
Albert monta les escaliers pour le reveil. Il y avait une très forte clameur dans les dortoirs.
- Où sont passés les sacs??!!
- Je trouve pas le mien!
- Jean Loup, j'ai perdu ma brosse à dent, qu'est-ce que je fais?
Albert ouvrit la porte.
- Je sais où sont partis vos sacs.
*
- Quoi??!!
Les clients contemplaient le spectacle de la salle à manger.
- C'est une vrai décharge publique, dit Jean Loup, il y a des mêmes des vieilles paires de raquettes!!
- Mon sac, ho et ma brosse à dent, j'ai retrouvé ma brosse à dent!!
Il y eut un vacarme assourdissant, les gens s'affairant à retrouver leurs affaires tout en insultant le ou les responsables.
- Si je retrouve le gars qu'a fait ça, je lui fais avaler tous les cadavres de mondeuse que je vois ici, bouchons compris!!!
- Et moi je lui fais rentrer ma brosse à dent dans le pif!
Bientôt tous les yeux se tournèrent vers les deux malheureux ligotés lamentablement jonchés sur la parquet, tels deux asticots qui n'avaient pas la force de se tortiller. Ils commencaient à peine à se réveiller.
- Heuh, ha, ho....j'ai mal à la tête, dit un des gars, le plus frai visiblement
- C'est vous les responsables!! lança une dame
- Attendez, dit Albert, j'ai retrouvé ces gars-là les pieds ligotés. Comment ils auraient pu faire cela à deux et ce complètement beurrés?
- C'est forcément eux!!
- C'est pas quand on est complètement aviné qu'on arrive à soudoyer des sacs icognito dans le dortoir et à les renverser partout dans la salle à manger!
- Ils l'ont fait avant de se beurrer!
- Impossible, dit Sébastien, comment se seraient-ils ligoté mutuellement de toute manière!Le noeud est hyper complexe!
- Je...me...suis...pas...ligoté!, dit le plus frai des gars
- Ah ça...non!, dit l'autre
- I' y'avait la voix, elle a ligoté mais...rien senti!!après...chais plus trop!!, dit le plus frai
- Ouais, la voix!, dit l'autre
- La voix?, dit Albert
- L'esprit frappeur, dit Sébastien
- Probablement un parmi nous qu'a voulu faire une sale blague!, supposa Albert
- C'est l'esprit frappeur qu'a frappé c'te nuit, dit Sébastien, c'est tout à fait ce qu'un esprit frappeur est capable de faire. Il a fait un vilain tour à ces deux gars et il a voulu nous faire croire que c'était eux qui l'avait fait.Il ne voulait pas que les deux gars viennent le déranger quand il revient dans la salle à manger pendant la nuit, alors il s'est vengé.C'est pas la première fois qu'il fait ça.
- Ha ça y est, c'est reparti avec la malédiction de Clément, on aura tout vu!Quelqu'un a-t-il entendu quoique ce soit en haut? Personne n'a bougé du dortoir?
Il n'y eut pas de réponse pendant un petit moment.
- En tout cas c'est pas un renard, dit Jean Loup, c'est quoi cet histoire de malédiction?
- Cest la malédiction de Clément, dit Sébastien,et il en entreprit l'effroyable récit, le même, mot pour mot qu'il avait adressé à Albert.
- Je crois que je vais en parler sur c2c !, dit Jean Loup
- C'est quoi, ça....cédeucé?, dit le plus frai des gars
- Ouais c'est quoi?, dit l'autre
- Ne vous inquiétez pas, je relate les faits, je ne juge pas, je ne donne pas de noms, parole de Jean Loup!
Albert ouvrit la porte de la terrasse pour tenter d'évacuer les relents de vitriols qui empoisonnaient l'athmosphère. Dehors, il y avait une impénétrable brume. Le bulletin météo s'était une nouvelle fois fourvoyé. La cime de la Glandouille ne reçut pas de visite ce matin-là sauf peut être du renard, qui sait?
*
Les réactions à ce fait divers exceptionnel ne se firent pas attendre. Quelques jours plus tard, un article était paru sur le Dauphiné Libéré, sans compter les sujets-fleuve sur les forums internets. La surcharge d'internautes donna beaucoup de peine aux modérateurs martyrisés par la tache.
- Si ça continue, à cause de Clément, on va perdre toute notre clientèle, dit Fabien
Albert s'abstint de tout commentaire. Il était en train de préparer une crèpe au nutella pour le doyen du village d'en bas qui fêtait sa 294ème montée au refuge de Prébaveux.
Quelques bizarreries se produisaient de temps en temps, comme le bouchage inopiné des toilettes, le déplacement des tables pendant la nuit, l'ouverture de robinet de la cuisine, le clacage des volets du dortoir à une heure du matin, des ricanement sinistres dans le lointain,et j'en passe...En bref, ce bon vieux Clément avait l'air de bien rigoler.
- Au fait j'ai vu que des boîtes de diots au vin blanc avaient disparu, quasiment une chaque jour, c'est bizarre, non?, dit Sébastien
- Un fantôme ça mange pas des diots quand même? ironisa Albert, Bon va falloir surveiller ça, je m'en charge.
- Je vous le dit, l'Clément, il a réussi, il y aura bientôt plus personne dans le refuge, dit Fabien
Ho combien il se trompait! En effet dès que cette maudite brume installée depuis 3 jours s'en alla et que le Mont Blanc scintilla comme un phare au lointain, le refuge fut littéralement bombardé d'appels et de réservations parfois un mois à l'avance.
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...oui, trois personnes...demi-pension...pour le?...le 15 aout, ok...le fantome, quel fantôme?...pour le 15 aout?...hou, là je peux pas vous garantir qu'il y aura le fantôme le 15 aout!...non, non il ne vient pas tous les jours, vous savez...oui, oui, c'est ça, puisque vous viendrez, il sera là, je vais l'avertir...c'est ça, c'est ça...au revoir!!
Clac!!
- Ouf, je resprire!
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...demain?...de la demi-pension pour voir le fantome? euh c'est pas garanti, vous savez...7personnes?...heu, non je suis désolé, il ne reste plus que deux places...non, il ne reste plus que deux places!...le refuge est complet le jour suivant, le jour d'après aussi...il est complet je peux pas vous dire mieux!!!...quel rapport avec le fantome?..non je l'ai pas vu moi, j'en sais rien!...oui c'est ça, au revoir
Clac!!
- Quelle aille au diable, celle-là avec sa troupe de boyscout!!
Dring!!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...Vous êtes quoi? j'ai pas compris...un attrapeur de fantôme?..avec un micro-onde?...ha bon....bah, il faut 2h de montée, 750 mètres de dénivelée...ha bon, ça ne vous intéresse plus?...vous êtes sur?...ha bon, au revoir.
Clac!!
- On aura tout vu!!
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!(....)
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!(....)
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!(....)
....
*
Et c'est ainsi que se passa une bonne partie de la saison estivale. Le refuge devint saturé et ce qu'il fasse beau ou qu'il fasse mauvais, car de toute façon il y avait toujours une bonne raison de venir, le fantôme n'ayant pas l'air de choisir une météo favorable pour se manifester. Et Dieu sait si la météo n'a pas été favorable en ce début du mois de septembre. Il avait beaucoup neigé dès 2000m et le refuge avait retrouvé son look hivernal.Un comble dans un été de caniard.
- Dis-donc tu trouves pas que ça sent le beaujo un peu partout dans le refuge?, dit
Fabien
- Ouais c'est bizarre, dit Albert, bah de toute façon, dans deux semaines, on ferme les volets, on est plus à cela près!
- Vivement que ça se termine, j'en ai trop marre de voir des tronches de touristes vingt-quatre heures sur vingt-quatre...Ho la vache, t'as vu le troupeau qui arrivent là-bas avec ce temps de merde!!
- Hé bien tu vas les accueillir avec l'honneur qu'ils méritent, celui de venir même lorsqu'il fait mauvais, juste pour passer un bon moment avec Clément si ils ont la chance de le voir, c'est courageux, non?
- C'est des gars du CAF d'******.Ils sont en raquettes
- Ho, non! Me dis pas qu'il y a encore les deux autres lascars, ils sont déjà revenus quatre fois cet été!!
- Non, ils se sont dégonflés, Clément n'est plus venu leur dire bonjour les autres fois.
- Les pauvres, vraiment à plaindre...Tu leur enverras deux bonbons au génépy de ma part. Bon allez file-donc accueillir le troupeau là-bas.
Dring!!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...ben chez nous il neige...ha ben, c'est pas comme dans les Pyrénées, ici c'est les Alpes!...c'est pour quand?...lundi?...ok...combien de personne?...deux demi-pensions....comment???j'ai pas compris...ha ça vous êtes bien du Sud, vous, j'en doute pas!...comment, vous venez avec qui?...ha, Jean Loup le Tavernier...oui, oui, bien sur que je le connais, un pote du CAF d'*****...en raquette?...comme vous voulez...des spantiks?c'est quoi ça?...vous êtes sur?...des godasses de trek suffisent largement....oui, oui, vous pouvez laisser vos spantks dans le placard, il y a pas de souci...ok..à lundi!
Albert reposa tranquillement le téléphone dont les touches on/off étaient sérieusement usées.
Quand je pense que c'était du matériel neuf!, pensa-t-il.
Il y eut soudain une grande clameur dans la salle à manger. Des cris d'épouvantes surgirent.
C'est encore ce fantôme à la con!.
Il entra rapidement dans la salle à manger. Un gars était étendu, le dos sur le parquet, avec le rictus de quelqu'un qui s'est cassé le cocsis.
- Qu'est ce qu'il s'est passé?, demanda Albert
- Il est tombé tout à coup comme si on lui avait crocheté les pieds!, dit Fabien
- Mais non, j'ai juste raté la marche puis j'ai du frotté l'parquet mouillé avec mes après-skis!!, dit le gars
- Ha bon? Vous êtes montés avec ça?!
- Ben oui, les conditions sont hivernales, non?
- Hé ben, on n'arrête pas le progrès au CAF d'******!Bon, ça pas l'air d'être bien méchant, tout ça!
- Je vois avoir des bleues aux fesses et je me suis cogné la trogne, dit le gars
- Fabien, essaie de l'installer là-bas sur le canapé, je vais lui préparer une tisane à la menthe!
- Ok, chef!!
- Aie!!!Hahou!!!!Aie, aie, aie!!!Attention mes bleues!
Avec des après-skis, ha on aura tout vu!!, se dit Albert en mettant la bouilloire au feu, Le pauvre Clément, pour une fois qu'il n'a rien fait! Merde, où sont les tisanes?
En fouillant les placards, il s'aperçu que les sachets à tisane avait été badijonné dans les pots de confitures.
- Et ça l'amuse, hein?!
*
Lundi pointa, toujours plongé dans la brume.
- Ha bah bravo météo france!!Le jour où ils feront de bons bulletins, Clément aura débarasser le plancher de ce refuge!
D'insistants frémissements de raquettes dans la neige se firent entendre...Un vrai pays de yéti avec une cadence militaire suivi de petits pas de renards.
Toc, toc.
On venait de frapper à la porte de la cuisine.
- Oui?
- Salut!
- Ha c'est toi Jean Loup!...Et toi, tu es Pat, le gars du sud qui m'a appelé c'est ça?
- Oui et finaleumint je suis venu avèqueux mes Spann'tiques!
- Vous allez à la cime de la Glandouille demain?
- Ha bé, il paraieu que c'est la cimeu préféré dé Jé-Lou!, dit le catalan
Albert vit tout à coup ses deux énormes godasses toutes flamboyantes à la lumière des néons de la cuisine.
- Alors c'est ça les Spantiks! Hé ben, tu vas pouvoir marcher sur la Lune avec ça!
- N'empèch', ça va vachement bien avec les raquettes!!, assura Jean Loup
*
La mousse au chocolat s'estompa très rapidement devant la bestialité des gosiers affamés. Quelques sirotements de tisanes plus tard, les gens commençaient à remonter machinalement vers les dortoirs. Soudain, à la place des choeurs de gorges raclées, se fit entendre un choeur de manifestants du premier mai.
- A bas, le fantôme!
- Il a tout renversé, ce salaud!!
- T'as retrouvé mes chaussettes?
Clément avait encore frappé. Ce coup-ci, il s'en était pris au dortoir. Inutile de décrire le spectacle, vous avez bien compris.
- Bon, les gars, au travail!, dit Albert en retroussant les manches
*
Albert venait de redescendre dans la salle à manger, tout content de sa performance en technicité de surface, quand Pat vint l'accoster.
- Bah qu'est-ce qu'il t'arrive? Tu as l'air au bord de faire une syncope!, demanda Albert
- Ha mais c'est que jé crois que j'ai perdu mes Spann'tiques!, qu'il répondit
- Ha bon? Tu es sur?
- Rienne à faireu, je ne les trouveu pouint!
- Elles ne doivent pas être bien loin!Tu les as laissé dans le séchoir avant de les perdre?
- Oui mais plus dé Spann'tiques dans lé séchoir!Volatilisé, les Spann'tiques!
*
Albert employa les grands moyens : toute l'équipe fut mise à contribution, sans compter l'oeil aiguisé de Jean Loup le Tavernier.
- Si vous voyez Clément avec des Spantiks au pied, surtout ne vous étonnez de rien, dit Albert en ricanant
Tout y passa : le grenier, le dortoir, le débarras, les poubelles, la terrasse, la cuisine. Deux heures plus tard, après six mètres cube de poussière délogée, Jean Loup fit ce constat navrant :
- Hé bien il ne reste plus que les chiottes du bas à fouiller!
Toute l'équipe avança en procession vers les toilettes au fond du refuge. Ces toilettes-là n'étaient fréquentés que dans la journée, et le soir, Albert les fermaient à clé pour inciter les gens à aller aux toilettes de l'étage afin de ne pas faire de foutoir dans les escaliers.Dix ans de refuge de haute montagne avec deux étages et des toilettes en extérieur lui avait montré quelle torture c'était d'entendre marteler les marches toute la nuit.
Albert s'avança vers la porte. Il sortit les clés et l'ouvrit avec le plus de discrétion possible. Il faisait un noir de nuit de Novembre là-dedans. Parmi les cinq sens communément admis, le seul rudement mis à contribution était le sens olfactif.
- Attention, j'allume la lumière!
Clac!
Au beau milieu de la pièce, situées exactement à mi-chemin entre les éviers et les cabinets, fièrement posées sur le parquet, gisaient les Spantiks du catalan.
- Mes spann'tiques!!
- Qu'est-ce qu'elles foutent-là? Il n'y a que moi qu'ait la clé de ces toilettes!, dit Albert
- C'est encore un coup de Clément, ça!
- Curieux quand même, un esprit ça passe à travers les surfaces mais comment a-t-il pu faire passer les Spantiks à travers la porte?, demanda Jean Loup
- Bon allez récupère les spantiks et on se tire, dit Albert, c'est l'heure de dodo.
Pat courru à la rencontre de ses chaussures. Lorsqu'il essaya de prendre la seconde spantks, il y eut une résistance.
- Hé mé qu'est cé que cé ce bordelleu?
- Attend, dit Jean Loup, c'est curieux, il y a un lacet coincé dans le parquet
- Bon les gars, ça presse, dit Albert, j'ai sommeil.
- Nom d'une raquette fondue!, dit Jean Loup, il y a une trappe en-dessous!
- Une trappe? dit Albert
- C'est pé être là la solution dé l'énigme, hé?
- Attention, je tire!, dit Jean Loup
Le grincement fut des plus stridents. Des effluves de beaujolais s'échappaient de cette trappe. Apparemment, une cave secrète.
- C'est rien, c'est la cave abandonnée, dit Albert
- Je n'ai jamais connu l'existence de cette cave, dit Fabien
On entendit tout a coup des « clings » bouteilleux en-dessous.
- C'est pas normal,ça bouge en dessous, dit Fabien, j'ai ma frontale, j'y vais. Qui vient avec moi?
Il descendit sans plus attendre. Jean Loup le suivit et puis finalement le reste de l'équipe, catalan compris, descendit dans ce réduit des plus sinistres.
L'athmosphère était confinée, le plafond semblait très bas.
- Ha qué qué cé qué ça cogne, ici, hé!!
- T'as vu tous ces cadavres de beaujo, on marche presque dessus!La même marque en plus, dit Albert
- Ho regardez, là bas c'est truffé de boîte de conserve à diots!, dit Fabien
- Le mystère s'éclaircit, les gars, dit Jean Loup
- Je crois qu'on a fait le tour de la pièce, non? dit Albert
Cling, cling, cling, cling!!!
C'était une avalanche de bouteilles et de boîtes de conserve apparemment localisée dans un des coins de la pièce.
- Un homme là-bas!!
- Ne me faîtes rien!J'y suis pour rien!!, cria une voix rocailleuse
- Le vieux Roger!
Le vieux gars, qui clignait des yeux à la lumière de la frontale, avait l'air légèrement aviné mais suffisamment lucide pour se rendre compte qu'il s'était mis dans un beau guêpier. Il avait un gros trousseau de clés à sa main.
- Ca alors? dit Albert
- Bah qu'est-ce que vous foutez-là? dit Fabien
- Moi?Je..hé ben...je..., dit Roger
- C'est très simple, dit Jean Loup en lui coupant la parole, c'est la clé de l'enigme et ça confirme ce que je pensais. La vérité est claire maintenant : le vieux Roger et Clément le fantôme ne font qu'un. Au lieu de redescendre dans la vallée quand il fut forcé de démissionné par les responsables du CAF, le vieux Roger a décidé de rester et de se planquer ici pour se venger et semer la zizanie dans le refuge. Il était très utile de prendre l'identité de Clément, laissant ainsi de côté tout soupçon à son égard. Il comptait faire échouer le nouveau gardien mais il obtint l'effet inverse et sa colère en fut de plus belle
- Et il est le responsable des disparitions des boîtes de diots au vin blanc qu'il prenait en repas, sans compter les vieilles réserves ici, dit Fabien, et pour ce qui est de l'odeur de vin rouge, elle s'est répandu en passant par cette bouche d'aération là-bas au fond de la pièce communiquant sur la cuisine.
- La journée, comme les toilettes étaient fréquentés, il ne bougeait pas, c'est la nuit que Roger le fantôme sortait de sa planque, dit Jean Loup
- Et regardez-là bas, du vieux matériel du montagne, c'est avec ces cordes-là qu'il a ligoté les pieds des deux gars complètement bourrés.
- Oui et apparemment il a utilisé la cape noir laissée ici sur le sol pour se fondre dans le noir!
- Pardonnez-moi, les gars, j'ai fait ce que j'ai pu!!, dit le vieux Roger
- Tu as fait tout ce que tu as pu, ça c'est clair!, dit Fabien
- Et mé Spann'tiques, qu'est-ce c'est que tu voulais en faireu, hé?
- Je suis désolé...des..des chaussures comme ça, bah..j'ai pas résisté...quand vous avez ouvert la porte des toilettes j'ai pas eu le temps de les reprendre, elles sont restées coincées!
- Voleureu!Ca vaut 4 cente euros, ces chaussureu-là!
- Stop, on arrête là les conflits!, dit Albert, on te pardonne Roger, et d'ailleurs on va étouffer l'affaire. Si tu redescends dans la vallée pour y passer tranquillement ta retraite sans semer la zizanie au refuge, on te promet que toute l'équipe ici ne dira rien de tout de cette affaire, et tu ne seras pas humilié.
- Pas d'infos, même sur cédeucé?, demanda Jean Loup
- Cédeucé inclu! Pas de sujets dessus, on s'engage tous!, dit Albert, c'est ok?
- Ok! dit le choeur
- Bon, allez relèves-toi Roger, demain matin à 5h, tu pars dans la vallée icognito tandis que les autres iront à la cime de la Glandouille. C'est compris?
- Ben...ben..ben..j'crois que j'ai compris!, dit le vieux Roger
- Bon allez, tout le monde au dodo!!, conclut Albert
- Moi du momént qué jé mes Spann'tiques, jé crois qué jé vais bienne dormir, hé!!
Les paroles d'Albert furent appliquées à la lettre. Roger descendit en clopinant le sentier en direction du village et quelques heures plus tard, Jean-Loup le Tavernier et Pat le catalan revinrent triomphant de la cime de la Glandouille.
- Ha bé c'est sur, hé! Ca ressembleu point aux Pyrénées!
- Et les spantiks, elles allaient bien?, demanda Albert
- Ha bé c'est de l'amoureu de godasseu que cetteu paireu de chaussurreu-là!
- Et tes raquettes, Jean Loup, pas de souci?
- Pas de problème même dans les devers à 50° face à la pente, dit Jean Loup, cet hiver je vais encore doubler en descente les skirandonneurs!
- Ha bon, avec cette paire de raquette?
- Les meilleurs du marché, les TSL « j2futuratrust », affirma Jean Loup, les plus chères aussi, près de 400 euros la paire!
- Houla, en effet!!, dit Albert scotché
- Ha bé c'est le prix d'uneu paireu de Spann'tiques!!
*
L'après midi suivante fut radieuse. Le Mont Blanc se pavanait dans un ciel bleu profond comme l'univers.
- Ils sont partis où, Jean Loup et le gars du sud?, demanda Fabien
- Ils sont redescendus, dit Albert
- Déjà?
Dring!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...non, on ferme le refuge ce ouiquende...c'est un refuge CAF, il y a toujours un local d'hiver!...il y a tout gaz, cuisinère...le fantôme? Quel fantôme, il y a un fantome dans ce refuge?...non, non je vous assure que le fantôme il va jamais dans le refuge d'hiver...pourquoi?bah, euh, il y fait trop humide, il aime pas ça, voilà pourquoi!..oui, oui, c'est ça...euh, au fait, vous n'oublierez pas de payer dans le tronc commun, hein!...aurevoir!
- Haha, j'espère qu'ils vont pisser dans leur froc, de peur du fantôme!!, ricana Damien
- Du moment que j'ai le chèque dans la petite boîte, pour le reste, ils se démerdent!, dit Albert
*
Deux jours plus tard, toute l'équipe était devant la trappe au beau milieu des toilettes.
- Bon les gars, au boulot! Et dans l'ordre, on enlève d'abord les cadavres de Beaujo, puis les boîtes de conserve, puis le reste et ensuite on nettoie le sol, ok? Le but : éradiquer la nuisance olfactive!! Bon je vous laisse quelques minutes vous démerdez avec tout ça, moi j'ai un truc à régler dans la cuisine, je reviens!
Albert courru rapidement vers la cuisine. Le vieux Roger était tranquillement assis sur la table. Albert ferma toutes les portes et déplaça un meuble sur la bouche d'aération
- Je n'ai pas envi de me prendre vot' poussière tandis que je traite avec les clients!, cria Albert à ses petits jeunes, alors que la lumière disparu de la bouche, scellée pour de bon.
- Ok , chef!
La dernière porte fermée, Albert se tourna vers le vieux Roger et lui servit un verre de Jurançon.
- ha ben c'est pas de refus!, qu'il fit, le vieux Roger
- Bon parlons affaire, dit Albert, je dois t'avouer que notre petit marché a fonctionné à merveille.
- T'as bien gagné ta saison hein, pas vrai?
- Quasiment deux fois plus que dans mon ancien refuge de haute montagne. C'est plus que je pensais quand je t'ai contacté bien avant que tu démissionnes et que vous avions conclu notre marché.
- Donc je récupère combien de pognon?
- Je te dirai la somme exacte bientôt, dit Albert, Je te ferai un chèque chaque mois pendant les cinq années qui viennent, comme dit sur notre contrat.Mais comme je te disais, c'est plus que la somme convenue.
- Ca va bien arrondir ma retraite, çô, hé, hé!!
- Tu as très bien joué ton rôle, je dois l'avouer et j'ai souvent bien rigolé, dit Albert, le coup des deux gars beurrés, c'était très drôle! Ils l'ont bien mérité d'ailleurs, à déconner comme ça dans mon refuge, non mais!
- J'ai tenu jusqu'à la fin de la saison!!
- Ouais, c'était presque inespéré! Maintenant grace à toi j'ai lancé la promo de mon refuge, c'est ça qui compte, dit Albert en lui servant un second verre de Jurançon, Tu sais que j'ai déjà la moitié de réservations pour l'année prochaine soit après dégonfle et annulations déjà trente pour cent de recettes assurées!
- Qu'il est bon ce Jurançon!
- Ha ce coup du fantôme, quand tu m'as parlé de cette légende, quelle idée, j'en reviens pas! Et tous ces dupes sur cédeucé, ha, ha, ha!, ricana Albert
- Ca marche toujours bien, ces histoires-lô!
- Au fait, dis-moi tu n'es quand même pas resté dans la pièce du bas à longueur de journée, non?
-Bien sur que non, pardi, je rentrai souvent chez moi en journée, tu sais par le chemin dans la gorge que personne ne connaît, tu vois? C'est le genre de ch'min que n'connaissent que ceux qui savent où il s'trouve!
- Ch'ta!! faudra que tu me le montres, c'est pas scabreux quand même?
- Point du tout d'puis que j'ai mis une petite corde fixe, hé, hé! Et tu gagnes plus d'une demi-heure à la montée.Le vieux Roger il a plus d'un tour dans son sac!
- Mais alors les boîtes de diots?
- Pour le renard, pardi! C'est un bon copain, ce renard! J'espère qu'il tiendra l'hiver, ct'asticot-lô!
- Ha,ha! Le renard!! Euh, par contre le matin où tu as fait pété des bouteilles dans la cave, là j'ai pas compris, mes gars ont flairé l'alcool, ils ont eu des soupçons!
- J'ai glissé sur le sol en me réveillant, tu sais, la chiure de chauve-souris! Et je me suis retenu sur l'étagère à bouteilles, elle s'est cassé la gueule mais j'ai eu l'temps d'esquiver.
- Heureusement c'était à 4h, ça ronflait tellement dans les dortoirs qu'ils ont rien entendu! Tu parles à à plus de 60 décibels par gorges!
- Ma réserve personnelle toute en miettes, p*#§¤§ de con! J'ai ragé sec!
- Allez un petit verre de Jurançon pour te consoler!
- C'est pas de refus!
- Albert?, demanda une voix depuis la salle à manger
- J'arrive!, dit Albert, et il s'adressa à Roger : Tires-toi!
Roger prit la bouteille, sortit du refuge en godillant, à la recherche de son raccouri par la gorge dont il me mit guère de temps à trouver, son orientation étant quelque peu instinctive étant donné le contexte.
Albert ouvrit la porte donnant sur la salle à manger.
- Oui?
C'était Damien. Le malheureux ressemblait à un spéléologue après trois jours d'exploration dans une cavité argileuse.
- On les met où les bouteilles?Il y en a qui sont pas pétées et c'est des crus qu'ont plus de vingt ans!
- Hé bien c'est simple, les crus on les laisse, les cadavres tu les mets dans le réduit derrière où on les redescendera progressivement. Je vous rejoins, les gars, pas de souci.
Albert pris de soin de finir le verre de Jurançon laissé par le vieux Roger.
- C'est vrai qu'il est bon ce Jurançon! Bon allez maintenant au boulot!
dring!!!
- Refuge de Prébaveux, j'écoute!...ha c'est toi Pat!
- Oui, dit le catalan au bout du fil, jé mé soui dit que jeu voudré revenir l'annéeu prochaineu!
- Ha mais il y a pas de souci!
- Je compteu vénir avec un ami boulanngé et un étoudient' deu Savoie, jeu ne leur point encoreu demandé mé jeu soui sureu qu'ileu vont accepter! Ca va allez, hé?
- Ho bah moi tout me va! Pour quand?
- Le quinzeu aout !
- Ha désolé Pat mais c'est complet!Le lendemain?
- Ha bé va falloir que je vois avecqeu mes erretété et l'Boulanngé et l'étoudiente mais j'réserv'eu quand mêm' !
- Ok pas de souci, pat!
- Bé jeu te dis à l'année prochaineu!
- C'est ça, à l'année prochaine!
- Aurévoir!
- Au fait, Pat, tu n'oublieras pas tes spantiks, on sait jamais, dans les Alpes, en aout, il peut toujours neiger!!
FIN






