Traité du bocage (par Jean Pierre Banville)

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Un délire autobiographique, d'après l'auteur, écrit peu de temps après qu'il ait visité les terres de ses lointains ancêtres en Normandie.
Cette chronique a été initialement publiée sur le blog de grimpeurs locaux, les Caffmeux

Avant Propos: Un grand merci à JPB, chroniqueur émérite ( grimper, camptocamp,...) pour nous offrir ce petit hommage à notre Normandie. JPB, pour la reconquête de ton fief, c'est quand tu veux!
Seb  




Je tiens à préciser qu’en cette journée de tempête de neige, je n’avais rien d’autre à faire que d’écrire sur la Normandie.
Par beau jour, j’aurais traité du Vaucluse. Par temps chaud, des environs de Nice. Par temps sec, des Gorges du Tarn. Les cumulus m’auraient inspiré les Pyrénées.
Étrangement, une tempête de neige me fait penser à la Normandie… étant loin de Domfront, je peux l’avouer. Pourquoi? Car ‘’Domfront, ville de malheur, arrivé à midi, pendu à une heure!’’ Vaut mieux être loin pour en parler en mal.
Franchement, je suis un pauvre type… je vis dans un désert de glace parce qu’un Normand de mes ancêtres s’est décidé – sans doute poursuivi par les sbires du clergé pour avoir engrossé la fille de l’évêque -  à émigrer au pays des Peaux-Rouges. Pire encore, on dût le jeter par-dessus bord car il a échoué au beau milieu de nulle part, loin de la protection des villes, avec pour toute jouissance un tromblon, une squaw et une corneille apprivoisée. La corneille était l’item le plus fiable du patrimoine, le tromblon ayant la fâcheuse tendance à s’enrayer et la squaw possédant une cuisse légère et des mocassins rapides.
Les De Banville étaient seigneurs et commandant de Vire, de Mortain, de Tinchebray, de … bref, vous voyez, mes ancêtres ont beaucoup pendu. La famille remonte à un des compagnons de Guillaume qui fit avec ce dernier la conquête de l’Angleterre. C’était sans doute le pauvre type marié à une jolie femme dont le Duc s’était épris… en récompense de quoi, il lui a donné la seigneurie de Banville.
Vous comprenez donc ma frustration d’être enseveli sous la neige alors que vous, chanceux, vous grimpez en shorts à Clécy.
Un médecin de mes amis, historien à ses heures, affirme que ma fixation maladive pour le rocher et la pénétration mécanique est un souvenir refoulé du temps où les Banville étaient (entre autres) Seigneurs de Pierres. Ce nom prédestiné serait resté dans notre subconscient familial pour ressurgir au présent, avec moi comme porte étendard de la perceuse.
Car loin de moi l’idée de trimbaler des tonnes de métal et potentiellement attirer les foudres de Jupiter lors de mes escapades au pays des loups et des ours. Je ne cherche pas à créer un dérèglement magnétique dû à la trop grande concentration de coinceurs sur mon baudrier. Non! Je perce donc je suis…
Mon ancêtre immigrant, celui de la fille de l’évêque, serait fier de moi! Je fais de beaux enfants à l’histoire de l’escalade.
Et comme on ne peut toujours se geler le doigt sur la gâchette, j’écris à mes heures. Depuis des lunes. Ce qui justifie quelques verres de vin en soirée pour stimuler mon imagination : le blanc éloigne le syndrome de la page blanche! J’écris de tout sur l’escalade et la montagne, depuis des récits coquins jusqu’à des brûlots polémiques sur des sujets sans importance.
On peut goûter à ma production littéraire à travers les sites web de grimpe et les magazines. Et, non, je ne suis pas riche : tout ce que j’écris est strictement gratuit, même les livres disponibles sur internet. Vous allez me demandez comment je fais pour manger! Simple… une diète de neige fraîche et de légumes lyophilisés.
En fait, je travaille –quand quelqu’un veut de moi- comme directeur des approvisionnements pour des entreprises de haute technologie. Et, non, la production de camembert n’est pas de la haute technologie…
C’est ainsi, il y a quelques années, que j’ai découvert l’escalade normande, faite de pluie et de crachin. Je travaillais alors pour Sagem et on me demandait de visiter les établissements lors de mes séjours en France. Je traîne toujours mon matériel de grimpe avec moi alors, un soir, je quitte Pontoise pour aller en Normandie. Arrivé à la frontière, il commence à pleuvoir. On ne voit plus rien. Ma carte routière date de 1908. Je roule à l’aveugle jusqu’à Caen puis, ne voyant pas la mer par tribord, je prends la première route à bâbord, celle marquée ‘’Alpes Normandes’’. Le nom évoquait des sommets se perdant dans les nuages : je n’y ait trouvé que les nuages et des montagnes de camembert.
Il faisait un temps de chien. On ne voyait rien de rien : tout était noir tellement que je me suis dit que le découvreur des trous noirs devait être Normand. Je traversais quelques villages sans même savoir ce qu’ils étaient, les volets clos, les portes fermées, vides d’habitants. La Transylvanie n’est pas plus sombre. On avait roulé et rangé les trottoirs pour la fin de semaine.
J’arrive à Domfront et je m’arrête à un Bed and Breakfast. Il restait une maigre chambre pour une nuit uniquement. L’aubergiste me demande si je suis en ville pour me faire pendre surtout que je traînais un soixante mètres de corde. Je tombe raide dans un lit fait pour un Hobbit et je me réveille au son des casseroles.
Durant cette fin de semaine prolongée, j’ai visité le site de Domfront, le site de Mortain et la Fosse Arthur. Ma meilleure expérience fut la Fosse où j’ai rencontré une Italienne qui grimpait comme un ange mais avait quelques difficultés avec les départs… je devais donc lui pousser sur le popotin qu’elle avait joli d’ailleurs. Si son mari n’avait pas été là… mais le rocher est superbe. Mortain? La vue de l’aiguille fièrement dressée m’a rappelé le souvenir de l’Italienne perdue à jamais. Je m’y suis agrippé avec délectation. Hélas, je ne suis pas mon ami La Mouche : mon gabarit demande de bonnes prises, genre bac de chargeuses…
Et Domfront? Je n’y ai vu personne! Jamais !! Est-ce le labeur à la fromagerie? Je ne peux croire que la météo effraie encore les habitants : il pousse de la mousse sur les automobiles tellement c’est humide! Je serais pour un retour en force un de ces jours surtout que j’y ai bien mangé.
Voilà!
Cette année, suite au décès de ma conjointe en septembre, j’ai amené mon fils en Normandie. Quoi de mieux que la pluie et le brouillard suite à un deuil? On allait y faire du surf alors être mouillé un peu plus ou un peu moins… et il y a toute l’histoire de la région que je souhaitais approfondir.
Vous allez me dire que nous aurions pu aller au Costa Rica ou à Hawaï. Bien entendu… mais tout le monde va au Costa Rica et à Hawaï et qui serait assez fou pour aller surfer en Normandie surtout que tout le monde me disait d’aller en Bretagne. Comme je suis le surfeur le plus risible de mon continent, Siouville en automne me semblait parfait : personne ou presque pour rire de mes efforts. Encore que les mouettes et les chiens errants semblaient estomaqués par mon savoir-faire.
Le Cotentin : j’y ai cherché des falaises mais je n’ai rien vu. On me dit que près de Cherbourg il y a des voies sur coinceurs qui ne demandent qu’à voir apparaître un gars avec une perceuse dans le silence du soir… mais je n’ai rien trouvé. Heureusement, j’ai découvert des biscuits sablés aux Pieux et des hurluberlus un peu partout sur la Côte.
Ce n’est que partie remise. À la vue du château de Bricquebec,  il me semble qu’on pourrait y tracer quelques belles lignes ! Reste à distraire les vigiles ou à soudoyer le maire.
Le plus surprenant dans cette aventure récente, c’est le nombre de vaches au pied carré. Ici, elles se font bouffer par les orignaux à dents de sabre mais en Normandie, elles pullulent comme des lapins. C’est pour le fromage?? Imaginez : même mon auto de location avait un moteur possédant un arbre à camembert. C’est le garagiste qui me l’a certifié. C’est pour dire l’importance des vaches dans le domaine du transport…
Il y a aussi les galettes. Mais elles sont plates donc je n’en parlerai pas.
Toutes ces aventures normandes m’ont donné l’idée de faire vivre quelques aventures locales à mon personnage fétiche, Dollard Falot. Originaire de Cavaillon, il ne pourra que prendre plaisir au climat du terroir. Et les grimpeurs du cru, vivant loin de la presse grimpante du grand sud, ne peuvent qu’être de parfaits exemples de crédulité quand vient le temps de se procurer du matériel et des conseils d’experts. Ils se feront donc détrousser tout habillés par ce retors de Falot.
Vais-je y revenir, en Normandie?
Je suis fier d’être ce que je suis bien que chaque fois que je me regarde dans le miroir, je suis un peu plus confus. Je suis Canadien, descendant d’une noble famille. Je suis Francophile sauf pour les taxes et impôts. Italophile pour les jeunes femmes mais je ne suis pas si difficile que votre sœur, bègue et borgne, ne m’intéresse un peu.
Franchement Francophile. Ma vie, j’aimerais bien la passer en Normandie. En ces temps de réchauffement climatique, c’est un des rares endroits à ne pas craindre la sécheresse. Et en prime, il y a ces falaises qui ne demandent qu’à être équipées – de nuit – et ces plages où les mouettes sont rieuses mais pas tant que ça.
Oui, je reverrai ma Normandie… et j’irai réclamer la Seigneurie de Banville si ce n’est que pour ouvrir le site d’escalade au public. Histoire vrai : mon fils et moi avons passé un après-midi à le chercher, le site, sans jamais le trouver. Sûr, c’est pas le Yosemite!
En fait, l’escalade semble diverse, en Normandie, et les distances sont très courtes ce qui permet d’imaginer un voyage alliant grimpe, surf et visites de sites historiques puis réhydratation massive dans les restaurants locaux. Rien à voir avec le désert d’ici… bien que je vous invite à venir essayer nos falaises et nos cascades qui peuvent être sympathiques si on choisit bien son guide. Par contre, pour les vaches, vous allez être déçus…leur avenir se termine le plus souvent chez McDo.
A bientôt!

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Version #2, date 26 December 2012