De nos jours, l’alpiniste ne se satisfait-il pas de confiner son accomplissement à l’intérieur du cadre étroit de pseudo-valeurs sportives, morales, sociales, économiques, esthétiques, voire idéologiques rebattues au point d’être désormais vides de tout substrat solide ?
D’abord, cette occupation apparaît comme un chant d’action de grâces consacré à la magnificence de l’être humain. Voilà une créature, à première vue insignifiante, qui confronte sa faiblesse avec les forces des plus hauts lieux escarpés et inhospitaliers de la Terre, dans un décor sublime dont les reliefs ultimes percent la voûte d’un ciel bleu sombre aux confins d’une altitude qui effleure les neuf mille mètres et qui triomphe pacifiquement de la nature comme de sa propre petitesse.
Ensuite, ça se complique un peu. Que montre véritablement la pratique de l’alpinisme à ceux qui en sont les témoins extérieurs, les spectateurs, les lecteurs, et non pas à ceux qui s’y livrent avec ardeur ? Leur offre-t-elle tous les signes franchement caractéristiques du réel dépassement de soi, de la sincère camaraderie, de la profonde solidarité gratuite de la cordée, de l’indubitable fraternité entre des hommes ayant en partage une passion commune et de l’avérée vaillance face aux contraintes naturelles, ou ceux d’une vaine futilité, d’une complète inconsistance, d’un rôle de composition quelquefois interprété jusqu’au trépas par magnifique ambition ou par aveugle orgueil ?
Enfin, ne pourrait-on pas émettre un doute : de nos jours, l’alpiniste ne se satisfait-il pas de confiner son accomplissement à l’intérieur du cadre étroit de pseudo-valeurs sportives, morales, sociales, économiques, esthétiques, voire idéologiques rebattues au point d’être désormais vides de tout substrat solide ?
Comme tous les autres, à grands frais gravir le Cervin, le Mont Blanc, le Kilimandjaro, l’Aconcagua, l’Everest, les quatorze huit mille, les sept plus hauts sommets des ‘sept continents’, les plus ardus sept seconds plus hauts sommets de ces mêmes ‘sept continents’, être le premier qui, la première qui, quitte à travestir la vérité, à abuser des forces et du courage de sherpas appâtés par l’argent roi, à se saouler d’oxygène en bouteilles, à recourir avec excès à l’aide de cordes fixes et d’échelles posées par des mercenaires, à se gaver de drogues diverses, à laisser de livides cadavres derrière soi, à tourner son regard vers la gauche quand un infortuné trépasse vers la droite, est-ce là que niche l’achèvement espéré, le suprême couronnement, la rédemption de l’homme ?
Comme tous les autres, j’interroge ma conscience.
Comme tous les autres.
La réponse est-elle dans le vent qui bat la cime neigeuse et brimbale ma tente d’altitude ?
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Marcel Maurice Demont © 2011
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