La sentinelle de pierre - partie 2

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La sentinelle de pierre: relation de voyage au pays des Andes centrales, parc provincial de l'Aconcagua et ascension du toit des amériques au cours du mois de février, de l'année 2010.



Au camp Nido de Condores 5590 m

Le lendemain matin je me réveillais avec l'intention d'effectuer une montée de reconnaissance en direction du sommet de l'Aconcagua. Je partais dans l'idée d'éprouver mon acclimatation et de tenter de monter à plus de 6000 mètres, lors d'une marche progressive et sans fatigue tout au long de cette journée. J'avais lutté pendant trois jours contre de pénibles maux de ventre qui m'avait un peu affaibli alors que je devais réalisé des portages conséquents de 30 kg sur le dos par deux fois entre 4300 et 5590. A cela c'était ajouté des maux de têtes dû a l'altitude qui n'ont duré heureusement que deux journées.

Dieu m'a donné la force. Voici les jours passés où je doutais. L'eau, les aliments me retournaient le ventre. Je me trouvais dans l'anxiété d'une énergie perdue, précieuse et ne pouvant la retenir. Puis j'ai gravi dans la légèreté de l'air, la pente courant vers l'azur. J'ai rencontré ta créature de souffrance. Cette pauvre mule laissée à l'abandon par la folie des hommes, des années passées, à cette altitude de 5800 m.

J'ai alors continué mon chemin pour éprouver mon corps aux ultimes altitudes. Tout me semblait léger à Independencia (6400 m), mais mon cœur battait la chamade et petit à petit mon crâne semblait ne plus pouvoir contenir la pression du muscle impétueux. Alors j'ai pris peur. Mais avec toute la raison qui me restait, j'ai contrôlé ma descente, guettant les signes intérieurs me permettant de reprendre pied, tout comme les bienfaits de l'extérieur. Tantôt je m'allongeais dans la poussière, bercé par la douce chaleur de l'astre rayonnant. Une part de mon malaise semblait du à une hypoglycémie, que je comblais en dégustant le restant de thé chaud et de biscuit. Je décidais de faire un brin de sommeil à 6300 m, alors que la pression crânienne baissait. Mais au cours de cette tentative, la pression ne faiblit pas suffisamment. Il me semblait alors ne pas avoir le contrôle de toute la situation. Pourtant cela ne ressemblait pas aux symptômes de l'œdème ou du mal des montagnes, enfin je l'espérais secrètement.

Par précaution je suis redescendu tout de même, et je reprenais peu à peu pied dans la réalité, même si mon mal de crâne était toujours aussi vif. Je suis revenu au bivouac où très doucement je me suis restauré, ressentant désormais la fatigue de l'effort accompli. Je crois que durant cette journée je suis monté de 5590m à 6400m dans l'euphorie de l'effort, à la simple vue de ce dernier bastion rocheux, si proche mais si inaccessible par sa hauteur suprême.

Quoiqu'il en soit le lendemain nous avons décidé avec Quique, en toute sagesse, de monter à Camp Berlin. En effet de Nido de Condores, le dénivelé semblait trop important et la réussite de l'ascension dépendait de notre état de forme physique. J'acquiesçais immédiatement à notre ami péruvien, ne serait-ce que par le souvenir de cette montée fort éprouvante à 6400. Pour diminuer mon mal de tête je prenais de l'aspirine. Par ailleurs je sentais cette vieille bronchite mal soignée avant mon départ reprendre quelque vigueur, et j'entamais un traitement préventif d'antibiotique, salutaire à ces hauteurs. Je tentais également d'attribuer ces maux de tête à une probable inflammation des sinus. Le lendemain tous ces effets s'étaient relativement estompés et je montais au camp supérieur, d'un pas alerte chargé d'une vingtaine de kilos sur le dos. Le compagnon parisien, Cédric, plus fatigué avait loué les services d'un porteur tout comme Giovanni le client de Quique. Nous montâmes également avec Andres, un nouveau compagnon de route, rencontré l'avant veille à l'arrivé au Nido. Il menait l'ascension en solitaire jusqu'à présent.


A Camp Berlin 5930 m

En arrivant à camp Berlin, nous décidâmes de dormir dans les casemnates en bois, relativement vétustes et malpropres, mais suffisantes pour les deux nuits où nous pensions dormir. Chacun devait donc se trouver une place. La plus grande cabane était occupée par six ukrainiens d'origine russe, relativement sympathique. Il me restait un petit coin à nettoyer dans la cabane pour y déposer ma paillasse et entamer un bel après-midi de repos à 6000 m d'altitude. Je laissais à Cédric le soin de s'occuper de son propre logement, après tout c'était un grand garçon. Il décida de demeurer avec nos nouveaux amis dans la tente dont il occupa une place.

Sur ces entrefaites une fois installé, deux gardiens du parc régional firent irruption dans la cabane où se trouvait les russes, prétextant, à juste titre, d'une opération de nettoyage. De ce fait il se déclarait prioritaire pour l'occupation des lieux. Il m'eut été difficile de ne pas comprendre immédiatement la situation. De mon propre chef je rangeais mes affaires et allais occuper en contrebas une cabane encore plus petite, non fermée, en partie obstruée par de la neige glacée et jonchée de détritus. Heureusement ces déchets n'étaient pas trop sale. C'est là que je formais mon repère pour la nuit, mon antre de petit ours, malodorant, pour la dernière nuit avant l'ascension finale. Les russes furent plus long à la compréhension de la situation, mais comme ils étaient munis d'une tente, ils purent la dresser rapidement. Ils furent donc bien contraints de quitter les lieux pour laisser place à nos deux gardes qui commencèrent leur travail.

Le soir dans mon abri précaire, je me réchauffais une soupe, avec un peu de pain, puis du thé. C'était un repas sommaire pour ne pas réveiller les maux de ventre des jours précédents. Tout cela semblait aller mieux, malgré une sous-alimentation chronique. Quique avait fixé notre heure de départ à 5 heures du matin.

El dia de la Cumbre : 23 de Febrero a la uno y media de la tarde, El Cerro Aconcagua 6962 m, sentinella di Piedra

Je me suis donc levé à 4 heures dans un froid glacial pour faire fondre la neige propre des alentours et réchauffer l'eau. Au bout de trois quart d'heures j'avais mon petit déjeuner prêt et mon thermos de thé rempli pour l'ascension finale. A 5 heures j'enfilais tout mon équipement grand froid et partait rejoindre Quique, Giovanni, Andres et Cédric déjà sur le départ une centaine de mètres plus haut. La nuit était fraîche et le vent glacial.

Au petit matin nous arrivâmes à Independencia où nous mîmes les crampons. Il devait être 7 heures du matin. J'attendais Cédric afin de lui placer les crampons. Il semblait fatigué lorsqu'il arriva à ma hauteur et quelque peu affecté par l'altitude. Je lui fixais solidement les crampons et lui proposais une tasse de thé chaud pour le réconfort. Puis nous repartîmes aussitôt vers la longue traversée en direction de la Cueva. Là ce fut terrible, car le vent glacé soufflait en rafale depuis le bas de cette immense pente de près de 2000 mètres de dénivelé, sans aucun obstacle pour diminuer son intensité. J'avançais de biais arque-bouté sur mes bâtons pour éviter que le vent me glace littéralement le visage, dans ses parties non protégées. Le matin il devait faire une température ressentie de près de -30°c à -35°c par un vent de 70/80 km/h. Malgré les nombreuses couches portées, je ressentais le frisson du froid m'envahir. Je grelottait tout en luttant contre les bourrasques. Cela dura plus de 3 heures d'une traversée interminable. N'étant pas muni d'une montre j'estime à 10 heures mon arrivée à la Cueva. Lors de la traversé j'avais largement distancé Cédric qui se trouvait à plus d'une heure de marche.

A la Cueva, j'étais dans un état de froid et de fatigue indescriptible, en même temps se déclenchait involontairement une hyperventilation, comme si tout mon corps était avide de cette oxygène raréfiée à cette altitude de 6700 m. J'étais incapable de me contrôler pendant au moins 15 minutes. Et je ne savais que faire. Cela m'angoissait de ne plus retrouver le contrôle de mon corps.  Je ne sais si l'effet était psychologique ou dû à l'altitude. Afin de ne rien risquer de ma vie, j'ai ingéré un dose de Diamox, et j'ai repris la marche finale jusqu'au sommet. L'hyperventilation s'est peu à peu estompé quelques minutes plus tard. Il était peu probable que l'effet du Diamox soit imputable à la disparition du phénomène, mais qu'en sais-je au fond. Ayant repris une respiration normale sur le couloir final de la Canaleta, tout c'est bien passé jusqu'au sommet.

La progression fut très longue, puisqu'elle dura au moins de 2 heures 30, mais sans angoisse. A l'instant même je n'en percevais pas la durée. C'était comme un temps suspendu à la volonté de Dieu, une progression sereine et inconsciente, au cours de laquelle je regardais la roche finale sans percevoir ni sa proximité ni son éloignement. La cime était là lorsque j'élevais le regard l'esprit empli de patience, elle était juste là immuable attendant ma venue. Puis j'ai franchi le dernier mètre, posé le pied sur la zone tabulaire sommitale, recherchant du regard cette croix bien connue, qui se situait légèrement plus bas que le véritable sommet. Il devait être 13 h 30, et j'avais atteint le sommet de toutes les Amériques, situé à la hauteur de 6962 m.

Humble en considérant le calvaire, j'ai remercié Dieu de m'avoir accordé ses bienfaits pour la montée et permis de fouler ses ultimes montagnes, dans toute la dimension de son éternité. Puis j'ai pensé intensément à mes enfants, et l'émotion m'a submergé, comme parfois cela m'arrive lorsque la douleur ou la joie sont trop fortes. J'ai pleuré de toute les larmes de mon corps en évoquant  leur souvenir, eux mes petits si loin de moi physiquement mais si proche en moi, sans cesse dans mon accompagnement. J'ai pleuré mon amour comme d'autres pleurent leur peine, j'ai pleuré mon envie de vivre pour eux et avec eux, à jamais jusqu'à mon oubli. J'ai pleuré mon hommage à leur innocence. J'ai pleuré leur amour, béni en pure simplicité.

Au cours de jours précédents, combien de fois ai-je pensé à ces instants du sommet. Combien de fois les ai-je répété comme une ritournelle obsédante, qu'il me fallait taire dans l'appréhension de l'insuccès. Je voyais dans ses projections vers le futur d'une hypothétique réussite, un mauvais augure.  Je souhaitais pouvoir réfréner mes espoirs, préférant garder mon esprit frais pour l'action le moment décisif. Toutefois cela me permettait aussi de vagabonder dans ces pensées positives lorsque je me voyais faiblir. J'avais ainsi décidé de lire deux poèmes que j'avais déjà écrit au camp de base, élaboré au cours d'une des montées de portage à Nido de Condores. Il faut dire que ces longues heures de progression sous le cime aveuglante de hauteur semblait propice à l'imagination. Le soir je rédigeais dans la tente ces deux poèmes, en corrigeant parfois longuement l'énoncé afin que les mots choisis parmi les plus simples soit aussi ceux qui portent au plus haut mon émotion. J'ai donc lu au sommet ce premier court écrit :

Je chante mon corps

Je chante mon corps divisé
d'infimes poussières
s'envolant dans le champ des cimes.

Je chante mon corps fatigué,
alangui sur la roche sèche,
attendant le mouvement vertical.

Je chante mon corps rassemblé
des énergies qui me fondent
et de toutes celles dont je me nourris.

J'ai dédié ce court poème à Chantal Mauduit, une alpiniste talentueuse qui avait su joindre mieux que personne auparavant l'action la plus extrême aux idées les plus sublimes. Lorsque la fée des glaciers s'est échappée de ce monde sous le grand blanc des montagnes, un peu de son esprit vient toujours nous frôler lorsque nous foulons les diadèmes d'azur.

J'aurais voulu réciter l'autre poème suivant, si tant est que l'on puisse appeler cela un poème, mais le temps me manqua pour réaliser la prise. L'angoisse de rester trop longtemps dans la solitude du sommet, et cela m'apparaissait comme un danger potentiel, m'a déterminé à redescendre au plus vite. La prise de vue fut trop courte pour que le poème y fut entendu, mais il fut clairement dit et se dilua dans le vent des cimes environnantes ainsi que mon esprit subjugué par ce séjour divin, le voici :

Le chemin

Le chemin est large.
Dans cette pente, à perte de vue,
il sinue.

Il court vers l'azur en feu,
vers un plus haut des hauts,
toujours plus inaccessible.

Il est poussierreux,
de ces poussières
que tant d'espoirs ont soulevé.

Pas après pas,
il est chargé de toutes nos intentions,
de cette poussière où la fatigue s'envole.

Il est un chemin,
sous le vent froid,
le soleil implacable,
sous la neige étincelante,
alors que le géant nous domine.

Puis je descendais le long de la canaleta d'un pas tranquille et l'esprit apaisé, mais à peine conscient de l'instant magique vécu. Avant d'atteindre la Cueva (6700), j'ai retrouvé mon compagnon d'ascension et je lui ai proposé de l'attendre. C'est bien ce que j'ai fait pendant plus d'une heure. Je prenais le soleil, tenter de me reposer en vain, subissant des malaises difficilement identifiables. Le soleil était implacable, brûlant même parfois lorsque le faible vent s'arrêtait. Tantôt c'était l'inverse lorsqu'une petite bourrasque venait glaciale me fouetter le visage. J'avais un soif terrible car il ne me restait plus d'eau. J'avais très peu bu, à peine un litre lors de l'ascension. Je sentais un forme instinctive de danger qui me fit prendre à contre-coeur la résolution de descendre au plus vite. Cela me gênait terriblement de me dédire, mais que pouvais-je faire dans la crainte qui m'étreignait. Au cours de la descente jusqu'à 6000m j'ai compris ce qu'il m'arrivait. Je faisais de l'hypoxie à cause de la bronchite qui s'était réveillé de façon fulgurante. Ma gorge avait été littéralement brulée par ce vent d'outre-tombe. Et chaque effort même à la descente devenait une fatigue supplémentaire. Tout au long de cette lente descente vers Berlin, je m'arrêtais souvent pour attendre Cédric, mais je ne voyais personne. J'espérais souvent qu'il apparaisse afin que je puisse le guider vers le retour, pensant qu'il ne connaissait pas bien le chemin. Qui sait si à ces hauteurs il avait encore tout son discernement, les effets de la haute altitude sont si surprenants. Mais personne ne venait, et je me disais aux quelques embranchements du chemin qu'il retrouverait par évidence le chemin, je me disais qu'il faisait beau, que le vent était tombé, qu'il subsistait encore quelques heures de jour avant la nuit. Mais Cédric ne m'a pas rejoins avant mon arrivée à Berlin, alors que la descente fut longue. Partant de 15h de la Cueva, j'atteignais le camp à 19 heures. En arrivant au camp je suis allé voir tout de suite Quique pour lui faire part de mon inquiétude et des raisons qui m'avait poussé à abandonner les lieux pour ma propre sauvegarde. Quique eut une parole apaisante, voyant mon état, il me dit de ne pas s'inquiéter et surtout d'aller tout de suite me reposer. La mort dans l'âme j'ai retrouvé mon antre glaciale, sans conviction j'ai réchauffé un peu d'eau pour boire un thé afin d'étanché ma terrible soif. Et puis une demi-heure plus tard, heureusement Cédric est arrivé, il est venu au devant de ma cabane pour me dire que tout allait bien, j'étais soulagé, mais mon premier réflexe a été de lui demander pardon, de l'avoir laissé, de n'avoir pu l'attendre. Je lui ai expliqué que je me sentais mal et que j'avais un peu peur. Il me sera la main, me dis des mots bienveillants et surtout exprima toute sa joie dans cette phrase toute simple : Henri nous l'avons fait, nous avons réussi. Oui, lui ai-je répondu, nous l'avons fait. Cela me paraissait incroyable mais c'était la réalité nous étions monté sur le plus haut sommet des Andes, le seigneur des Amériques. J'en remercie encore Dieu pour cela, et pour tous les bienfaits qu'il m'octroie. Puis Cédric a rejoint l'autre cabane. Quelques minutes plus tard il est revenu pour me proposer de venir dormir avec lui. Malgré l'extrême fatigue j'ai ramassé mes affaires, lentement reconstitué mon sac en vrac puis suis remonté vers le refuge principal. Cette simple montée d'à peine quelques mètres fut alors un calvaire, je m'arrêtais à de nombreuses reprises, à chaque fois au bord de l'asphyxie, faisant de terribles efforts,   comme si l'on m'arrachait les poumons. J'arrivais finalement devant la cabane au bord de la syncope, dans une plainte douloureuse pensant en moi-même que cela n'allait pas du tout. Cédric me vis et compris la réalité de mon problème. Chaque geste devenait un épreuve mais je parvins à rentrer et installait mon sac et mon couchage dans la pénombre froide. Lorsque je m'allongeais la situation empirait, je respirais comme un forcené dans le secret espoir que les voies naturelles ne resteraient pas indéfiniment obstrué. Et je pensais à ce documentaire sur une expédition au Népal qui avait mal tourné pour l'un des membres, atteint tout comme moi d'une forte bronchite, et dont l'infection n'avais pu être contenue. Dans la nuit le pauvre homme avait justement succombé d'une lente asphyxie, d'une lente agonie tant son système respiratoire était endommagé, et sans qu'aucun de ses compagnons n'ait pu le secourir efficacement.

Le soir au refuge Berlin, j'ai donc bien cru que j'allais mourir du manque de respiration. J'ai augmenté ma dose d'antibiotique et pris de l'aspirine comme anti-inflammatoire. Petit a petit en respirant comme un bœuf pendant plus d'une heure j'ai réussi à expectorer les secrétions gluantes qui m'encombraient. Le lendemain matin j'étais en meilleure forme. Après avoir rangé nos affaires éparses dans la cabane, chargé le sac de nouveau lourd, je suis redescendu avec Cédric, Quique, Andres et Giovanni au Nido de Condores. Là nous avons récupéré la tente et le reste de nos affaires. Une fois de plus le sac fut très lourd. Il contenait des restes de nourriture, toutes les affaires chaudes et le matériel d'alpinisme et de bivouac. Il faisait pas loin de 30 kg. Lorsque je le portais je ne ressentais pas ce poids. Mais lorsque qu'il me fallait le poser par terre, lors d'une pause, puis le reprendre, plus d'une fois dans la pente j'ai titubé en tentant vainement de le remettre. J'ai pu redescendre au camp de base très doucement par petites étapes. Le poids du sac, la fatigue accumulée, et la bronchite, tout cela faisait son œuvre.  Mais une fois arrivé au camp de base, je me sentais un  peu mieux, avec une faim terrible et une soif encore plus prononcée. La simple idée de me désaltérer d'une bière semblait le paradis. C'est ce que je fis après avoir récupéré mon sac. J'en sortis le salami acheté à Mendoza, la bière à la main je l'entamais vaillamment avec un féroce appétit. Là où quelques jours plus tôt, ces maux de ventre me faisaient voir cette nourriture sans plaisir, et la vague suspicion qu'elle pouvait en être la cause, maintenant je n'avais plus d'hésitation et le plaisir succédait à ses jours de privation. J'étais donc revenu au camp de base, avec l'ascension de l'Aconcagua réussi. Quel beau sommet, quelle épreuve aussi. Je savais désormais que je tenais relativement bien l'altitude après avoir passé 4 jours au dessus de 5500 m, dont trois au dessus de 6000 m. Quel froid, quelle fatigue, plus de 2h30 pour les derniers 200 mètres de dénivelé, un pas trop vite et l'on s'essouffle incroyablement. C'est une école de patience. Et que vous dire de plus : que la haute altitude est fascinante, divine. Le toit des Amériques, je n'en revenais toujours pas.

Nous décidâmes avec Cédric de ne pas remonter la tente, mais de dormir avec Quique, Andres et Giovanni dans la tente collective d'une autre organisation de trekking. Dans l'après-midi je descendais également voir les gardiens du parc pour régler un petit problème de sac poubelle. Inutile de vous dévoiler les démêlés du problème, toujours est-il que pour échapper à une amende potentielle de 150 dollars, on me confia un nouveau sac poubelle avec mission de ramasser le long du chemin de descente, ce que je pourrais trouver de détritus. Je convenais avec entrain de cet accord, trouvant ma foi l'idée fort bonne et bien écologique !

Le soir nous primes un repas avec nos amis.  Une nouvelle fois je dévorais du poulet accompagné par un bon petit vin argentin offert pas Quique. Le soir un nouvel épisode d'hypoxie me reprenait, mais plus faiblement Je repris mon traitement, arrivait plus rapidement à expectorer ces satanées sécrétions. Le lendemain à notre réveil, Cédric avait décidé de louer une mule pour descendre sur ce fier destrier, tandis que moi je préférais rentrer à pied la longue descente vers Horcones. Tandis qu'il négociait la prestation, je m'occupais de mon sac d'affaires, me chargeait d'un faible sac avec à peine un quart de litre d'eau, quelques barres de céréales et le reste du salami, tout cela pour une longue journée de marche. Mais je n'en avais cure, je n'avais qu'une seule envie que mon sac soit le plus léger possible. Je partis rejoindre bientôt Quique et les autres déjà sur la descente tandis que je laissais Cédric à ses occupations pécuniaires imaginant sans peine le prix à payer pour le service convoité.

Lors de cette journée de descente du camp de base vers l'entrée du parc régional de l'Aconcagua, ce fut encore une rude épreuve. J'ai du marcher pendant plus de 23 km avec des capacités respiratoires fortement restreintes. Chaque petite montée était un calvaire, où je croyais à chaque instant perdre ma respiration. Les poumons emplis de douleur. Mais bon c'était juste une épreuve de plus, dans ce voyage sur les hauteurs extrêmes des Andes. Je devais également scruter avec attention le sol pour y déceler les éventuels déchets parsemant de loin en loin le chemin. Inutile de vous dire qu'en ces lieux désertiques, il n'y avait pas foule de ses objets perdus. Mais je fis bonne figure, avec mon sac plastique bientôt rempli. Je trouvais même une boite de conserve, tombée là certainement d'un chargement de mule, intact. En compagnie de Quique, Andres et Giovanni, nous vîmes Cédric sur son fier destrier descendant le chemin poussiéreux puis il disparu vers sa destinée qui commençait ici tout d'abord vers un retour plus précipité en France.

Un quart de litre d'eau pour toute la descente, pour tout dire c'était bien peu, à la hauteur de confluencia, après 17 kilomètres de marche dans ce désert minéral, je commençais à avoir la glotte un peu sèche. Et je rêvais d'une bonne bière, une cerveza Andes bien désaltérante. Aussi je fis un petit détour de quelques minutes pour me procurer ces deux cannettes miraculeuses. La première je la bus d'un trait. La seconde je la gardais dans le sac. Aussi ce fut d'un air guilleret, à moitié épuisé, à moitié éméché que je continuais les deux dernières heures de marche vers Horcones. Au point de fatigue où j'en étais je préférais encore oublié pour un court moment l'infortune de mon état et avancer mécaniquement sans autre pensée que l'allégresse fugitive procurée par la boisson ferrugineuse. C'était bien assez ! Je parvenais dans un dernier pas avant le sinistre étalement dans la poussière au bureau des gardes du parc pour enregistrer ma sortie. Ce fut Andrea qui m'accueilli, jolie jeune fille au demeurant. Elle apposa le tampon de sortie, et je lui offrais la boite de conserve qu'elle déclina élégamment. Qu'avais-je d'autres à offrir à une si belle jeune fille, certainement pas ma personne, si sale et repoussante de fatigue, de sueur et de poussières. Mais Andrès fut très intéressé par ladite boîte de conserve, déclarant que le met, le modèle et la marque étaient réputés pour ses qualités gustatives. Ci fait il s'en trouva muni. Puis Andres, Giovanni et Quique me quittèrent lorsque l'on vint les chercher pour redescendre à Los Penitentes. Andréa la garde appela Inka Expedition afin que l'on vint également me ramener.

Bientôt un employé de la compagnie Inka Expedition vint donc me chercher avec son pick-up pour redescendre à « Los penitentes ». En arrivant j'appris que les sacs portés par les mules devait arriver plus tard, vers 19 heures. Aussi je m'enquis d'un logement dans un autre hôtel, el refugio Cruz de Cana où je retrouvais Quique et les autres, s'installant dans leur chambre. Je prenais tout comme eux un dortoir, puis m'allongeais un peu, dans un épuisement total. J'attendis 19 heures, puis allais chercher le restant de mes affaires. C'est alors que je vis Cédric un court moment pour m'annoncer qu'il rentrait le soir-même à Mendoza par le bus de 20 heures, afin d'anticiper le départ en changeant son vol. Il souhaitait m'envoyer un message s'il trouvait un vol immédiat. J’acquiesçais sans plus de conviction, afin de ne pas paraître indifférent mais ce n'était nullement mon intention. Je voulais vivre encore des jours de calme et d'allégresse en Argentine, afin de savourer l'effort accompli et retrouver petit à petit le rythme de la civilisation urbaine. Je récupérais mes sac à la base logistique, espérant revoir Sophia, afin d'échanger nos coordonnées pour de futures correspondances. Mais hélas cette pétillante blonde à l'allure mutine était introuvable. Plus tard je revenais à l'hôtel Cruz de Cana, pris un douche, demeurais quelques instants en léthargie sur le lit. Je retrouvais finalement quelque vigueur et encore la furieuse envie de boire de la bière. Muni de mes cacachuètes je retrouvais mes compères déjà attablés autour d'une cerveza Andes. Jugeant la quantité trop faible, je prenais immédiatement une nouvelle bouteille. Nous nous attablâmes pour discuter le coup, Quique et moi en français, Quique et Andrès en espagnol, puis finalement en italien avec Giovanni. De temps en temps nous déclamions quelques phrases d'un mauvais anglais, histoire de commenter les images d'une télévision argentine passant une émission people où se trémoussait quelques starlettes proprement affriolantes. Nos esprits fatigués par la montagne semblaient plus apprécier désormais les courbes féminines que les déclivités d'un sol minéral. Je me rappelle même avoir évoquer avec Quique la beauté transcendante de Scarlett Johannson, dont je remarquais au passage qu'elle était connu de toutes ses latitudes. J'aime à évoquer ces conversations d'hommes sur les beautés de l'autre sexe, à me rappeler ces regards lumineux, les rires échangés. D'aucunes nous diraient que nous sommes biens tous les mêmes, et bien oui je le revendique, je vous aime vous les femmes, vous toutes si belles. Que dire de plus, qu'on a bien rigolé !

Le lendemain matin nous revenions à Mendoza par le bus de midi. J'eus encore le temps de profiter de ce matin en montagne, contemplant les vertigineuses falaises qui jouxtaient cette petite station de ski. Le voyage en bus nous permis encore une fois de contempler ces formidables paysages andins. Désormais je savais que j'y reviendrais un jour prochain, j'en avais acquis une certitude inébranlable. Giovanni, assis à coté de moi ne cessais de filmer ou de prendre des photos tout le long du parcours. Il me semblait avide de fixer ces derniers instants, comme pour les revivre éternellement. Nous arrivâmes à la gare routière. Je dis adieu à Andres et Quique que je ne devais plus revoir de si tôt. Puis prenais un hôtel plus économique non loin de l'avenida Las Heras. Je posais mes affaires et entreprenait dès l'arrivée de faire une lessive totale de toutes mes affaires sales (inutile de dire que c'était quasiment la totalité). J'avais trois jours de repos devant moi, le moment était idéal pour cette besogne et tout reviendrais propre en France.


Le retour à Mendoza

Maintenant j'étais a Mendoza toujours sous antibiotique mais dans une bien meilleure forme. Je roulais encore une forte toux, grasse à souhait, mais qui ne me causais plus ses déchirements pulmonaires. J'avais encore, comme à présent, le souvenir de la haute altitude, de ses dangers extrêmes. La maladie m'avait affaiblie, mais mon adaptation à la haute altitude semblait convenable. Je demeurais lucide à très haute altitude tout du moins jusqu'à 7000 mètres.

J'écrivis à ma louve sur l'ordinateur de l'hôtel, mes paroles de paix, mes paroles de bienvenue, la joie de la lire, et celle de lui écrire. J'écrivais comme cela me venait, comme un enfant spontané, sans arrière pensée. Je lui disais: tout ce qui vient de toi est un simple bonheur, tout comme celui qui m'a permis de fouler ces hautes altitudes. Tout était identique, beauté des sommets altiers et beauté des pensées humaines. Maintenant qu'elle est à mes cotés lorsque je la rejoint dans sa tanière, tout ce qui me paru lumineux dans ce lointain hémisphère sud, de ces promesses de l'avenir, me paraît maintenant flamboyant lorsque je tourne mon regard vers sa constante sollicitude. Dans ces messages, me proposait-elle un futur proche d'escalade, d'aventures communes que je m'empressais d'accepter ses propositions comme un simple évidence, si belles et attrayantes dans leur formulation hésitante, faîtes avec tant de précaution. Alors parfois dans mes pensées, je tendais le regard vers les hauts de "Los Penitentes", je me disais que cette forêt d'aiguilles rocheuses était fort esthétique. Je me disais qu'une fois sur l'un des faits, il y aurait-il une autre encore plus pointu qui attendait notre visite ? peut-être bientôt, car je me savais déterminé !

J'occupais mon samedi à réaliser des emplettes, souvenirs pour les enfants, maté et vins, livres de montagnes et d'escalade. La première nuit de retour à Mendoza, il y eut le tremblement de terre au Chili. Vers 3h30 du matin l'hôtel se mit à trembler. Je me réveillais, surpris mais pas vraiment inquiet. J'entendis des voix dans d'autres chambres exprimant les mêmes sentiments d'incertitudes. Les secousses durèrent trente secondes puis cessérent. L'épisode se reproduisit une seconde fois dans la nuit. Le lendemain j'apprenais la nouvelle du terrible tremblement de terre au Chili, épicentre du séisme. La nuit suivante il y eut encore de nouvelles secousses, moins fortes celles là. Toute la journée les télévisions argentines diffusaient en boucle les nouvelles de la catastrophe, dont l'ampleur s'avérait à chaque fois plus importante.


Dimanche à Mendoza

Un dimanche à Mendoza, c'est juste le moment de se retrouver soi-même sans ces sollicitations commerciales qui font de la ville en semaine un lieu d'agitation permanente où s'écoulent un flot dense et bigarré de badauds. Ce jour là les avenues sont vides, les magasins fermés et les personnes présentes se rendent aux nombreux parc de la ville, chacune d'elle dans le calme et le recueillement dominical. Les familles passent ensemble ce temps précieux de la détente qui jamais ne se reproduira à l'identique. A l'ouest de la ville, en direction des contreforts des Andes, de larges parcs de verdures s'adossent au Cerro de la Gloria. Ce matin là j'étais las de regarder les nouvelles du Chili qui passaient en boucle à la télévision argentine. Sans savoir vraiment où je me rendais, je suis sorti de l'hôtel et j'ai marché sans autre but que la découverte des lieux en me laissant guider par les pas et le hasard de la direction qu'ils prennent.

Ainsi je suis doucement arrivé sur le campus universitaire de Mendoza. C'était l'été et la place était vide, seul l'animation de la zone sportive vient troubler les allées entre les bâtiments du savoir. Dans une halle se déroulait des matchs de hand-ball. J'assistais à une des manches avec un intérêt nouveau, éveillant en moi des souvenirs de jeunesse. Puis je partis lors du repos des joueurs, toujours en quête de ce hasard des impressions sous le chaud soleil de midi. J'apercevais une colline plus loin, du haut de laquelle j'espérais avoir un point de vue générale de la ville et les contreforts des Andes plus à l'ouest. Cette colline s’appelait le Cerro de la Gloria. A son pied se trouve le parc zoologique. J'hésitais un bref instant à prendre une entrée au parc, afin d'observer la faune locale. Mais je considérais qu'il eut été préférable d'y emmener les enfants. Combien serait intéressant d'y découvrir ces étranges animaux du nouveau monde avec mes chers petits, toujours plus curieux et enthousiaste que nous autre adulte. J'ai tout de même eu une certaine nostalgie en parcourant le bord des palissades en sentant la forte odeur des animaux sauvages, en entendant ces cris singuliers. Tout cela me rappelle une belle visite au zoo de Tuxtla Guttierez, la capitale de la province du Chiapas au Mexique, où nous avions pu contempler une faune étrange et inconnue de nous. Je me rappellais notamment ces deux félins, le lioncelli et le jaguarondi, petits félin de la taille d'un lynx vivant dans la forêt tropicale du Yucatan.

Je m'élevais plutôt dans la pente menant au sommet de la colline, consacrée à la gloire de l'armée des Andes et de son général San Martin, héros autant célèbre que Bolivar au Vénézuela, pour avoir contribuer à l'indépendance des deux nations argentines et chiliennes, vis à vis de la couronne espagnole. Le monument édifié exaltait les images de libération, à travers une statuaire particulièrement lyrique. Il se dressait avec fierté au devant des Andes. De là je m'allongeais sur un parapet pour contempler en silence le vol des rapaces, l'indolence méridienne me gagnait, baigné par la douce chaleur, tempérée par une légère brise. Mendoza a un climat agréable, sans excès de chaleur en été. Quant à l'hiver je ne peux me prononcer. Tout juste ai-je constaté que nous sommes proches des stations de ski. La méditation sur le vol aviaire dura le temps d'un songe interrompu par l'irruption impromptu de fourmis à l'intérieur de mon pantalon. Ce qui d'ailleurs provoqua un changement subtil dans mon état d'indolence, plus proche de l'inconfort.

Je descendais donc de mon perchoir, de la colline, loin de la gloire que les fourmis entendais me faire ressentir. Je suis doucement revenu le long d'une agréable coulée verte en direction du centre ville. Ce fut aussi un temps précieux pour appeler mes enfants. J'ai entendu au loin, à travers tout l'océan qui nous sépare, leurs petites voix. Ce fut tout d'abord Delphine que j'embrassais tendrement, puis Alice ma plus malicieuse et Vincent, l'homme de la famille, mon ainé. Puis je saluais Marie-Christine.

Je passais la dernière nuit en Argentine. Le lendemain je reprenais l'avion pour Buenos Aires, puis Madrid et enfin Lyon.

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Version #2, date 6 June 2010