création littéraire
Je me lance donc dans une aventure rétrospective périlleuse en évoquant ces souvenir du Népal. Il n’y a pas si longtemps en fouillant des cartons dans le garage, j’ai retrouvé des brouillons d’un récit que j’avais commencé lors du service militaire. Cette année d’armée fut un temps propice à d’intenses réflexions. Immergé pour une année en montagne dans la petite ville de Barcelonnette aux confins des alpes de Haute-Provence, j’y trouvais de nombreux instants de méditation, seule face à la puissance de la Grande Séolane, un des sommets emblématiques de la vallée de l’Ubaye. Lorsque je revis ces quelques écrits je me suis rendu compte que j’avais oublié en grande partie le déroulement de mes tribulations himalayennes. Pour cet oubli, outrage du temps qui passe, je qualifierais donc bien mon entreprise comme périlleuse. Gageons que je m’en tienne ici à l’exactitude des faits sans ajouter quelques élucubrations qui pourraient être le fruit d’un romantisme exacerbé ou d’un exotisme de bon ton !
Le Népal réunit les plus grands contrastes de la terre, par la petitesse de sa superficie, par la variété extrême de ses climats et de ses régions. Si au sud nous trouvons la plaine du Brahmapoutre et ses jungles tropicales, au nord s'étageant successivement de la végétation tropicale jusqu'au sol aride des hautes terres s'installe la plus formidable chaîne de haute montagne de la terre : l'Himalaya. Si le pays offre un tel luxe de nature, il n'en est pas moins généreux sur sa culture, son histoire et ses peuples. Nous pourrions certainement dire que le Népal est à un carrefour de historique de l'Asie. Le fait qu'il soit coincée entre d'importantes civilisations de l'Asie : l'Inde et le Tibet n'est certainement pas pour rien dans cette constatation.
Il faut d'abord savoir que le Népal est le berceau du bouddhisme. Bouddha y est née en l'an 600 avant Jésus Christ et par sa nouvelle vision de l'hindouisme, il élabore plus qu'une religion: une philosophie de la vie, terrestre et spirituelle. Les principales voies de propagation seront alors le sud vers l'Inde, la Birmanie puis l'Asie du sud-est, et par le nord, le Tibet, la Mongolie, puis la Chine. Une forme originale du bouddhisme née ainsi au Tibet : la lamaïsme, un système de clergé prend alors une importance considérable, à tel point que le système politique est théocratique. Le bouddhisme lamaïque s'installe chez ces voisins immédiats : la Mongolie au nord, la Chine à l'est, le Népal au sud. A l'ouest l'influence du bouddhisme perd peu à peu du terrain par la propagation de l'Islam, en Afghanistan puis au Turkestan oriental, qui sont les portes des hautes plateaux du Tibet, une des plus grandes provinces de Chine actuellement appelée le Sin Kiang.
Au Népal point de ses imposantes bâtisses, monastères immenses témoignages d'une splendeur et d'une richesse qui rimaient parfois avec la misère du peuple comme au Tibet. (note du transcripteur du récit, où à l'époque j'étais fermement communiste, et profondément anti-religieux, comme quoi tout change !). Le Népal lui est traversé par beaucoup de courant religieux : bouddhisme, hindouisme, Islam. Et le peuple de ce pays semble d'une extraordinaire gentillesse et d'un calme apparemment imperturbable. (Là encore il faut se méfier des impressions de l'époque, car après plus d'une dizaine d'années de guérilla maoïste, le pouvoir absolu d'une monarchie corrompu a été abattu en 2007, pour laisser enfin la place à une république, et une démocratie espérons-le). Le Népal n'est pas un pays industrialisé, il est à 90 % (voir plus) agraire (ce qui explique par exemple la naissance d'un mouvement révolutionnaire maoïste dont les thèses sont issues de la condition paysanne). La vie des champs n'est seulement troublée (et peut être trop grandement) par la tourisme qui déverse annuellement un flot d'arrivants sans cesse croissant. Ce tourisme n'est pas sans poser de graves problème à toute cette société agricole. Les terres sont parfois abandonnées au profit de l'activité de portage plus rémunératrice. Outre que ce service introduit un vice dans nos relations humaines, il détruit aussi surement les organismes par les charges excessives et la rudesse des conditions extérieures de vie. Et finalement il déstructure la société agraire en enlevant des bras pour les travaux des champs. Voilà donc en guise d'introduction une vision trop rapide et fugitive du Népal.
Les motivations du voyage
Cette idée de partir en Himalaya me paraissait il y a quelques années totalement irréalisable, comme un rêve inatteignable. C'est l'opportunité d'un tel voyage qui est souvent la plus difficile à saisir. En définitive, c'est la volonté apparue tout d'un coup comme claire dans mon esprit qui permit de le réaliser. Finalement cela devint une évidence. Un beau jour je me suis mis dans la tête cet objectif, et en rien je ne m'en détournait aucunement. Je ne cacherais nullement qu'il me fallut de l'argent, et c'est là où parfois le bas blesse. Je ne cacherais pas que je me suis saigné aux quatre veines, pendant des années, négligeant souvent mon propre confort personnel. Enfin il y eu un ami, un initiateur que je saisi au vol, et je ne le lâchais plus. Au bout du compte j'ai su saisir une chance qui s'offrait à moi.
Une fois les prémisses établies, la première motivation est bien sûr la montagne, la vallée de l'Everest pour être plus précis. Mais finalement le retour, et les années passées depuis, ces motivations ont changées : l'humain et la nature sont ici plus qu'ailleurs indissociablement plus noble l'un que l'autre.
Je suis donc parti un 2 octobre 1987 par l'Indian Airlines, direction Dehli.
Première partie du voyage : l'avion et Kathmandu
Indian Airlines est l'une des rares compagnie à pouvoir survoler le territoire soviétique, hormis Aeroflot bien sûr. Notre trajet survole l'Allemagne, la Pologne, Moscou puis pique vers le sud en direction de la mer Caspienne et l'Azerbaidjan (commentaire de l'époque : je viens d'apprendre qu'il s'y passe une guerre civile en ce moment dans une enclave peuplé d'Azéris au milieu de la république soviétique d'Arménie, 1987). Enfin direction l'Afghanistan que nous survolons dans sa partie centrale, plus bas que l'Hindou Kouch, une zone de moyenne montagne, le sud du Pakistan, l'Inde aux abords du désert de Taar et enfin New Dehli. Le trajet se fait de nuit et ce n'est qu'au petit jour que l'on atterrit à l'Indira Ghandi International Airport. L'aéroport est très moderne, il ressemble à celui que l'on vient de quitter, une dizaine d'heure avant, Roissy Charles de Gaule. C'est un premier contact avec un pays vraiment différent : malgré le modernisme, des moineaux volètent par-ci par-là dans des salles aseptisées. Les policiers sont maigres comme des clous et pour accélérer les manœuvres administratives les « royalties » vont bon train. De cette halte rapide, histoire d'attendre la correspondance pour Kathmandu, nous ne verrons que peu de chose, une halte plus longue est prévu pour le retour à Dehli. Nous embarquons bientôt dans un avion plus petit. Après une demi-heure de vol, nous découvrons déjà la chaîne de l'Himalaya, immense des Annapurnas à l'Everest et même plus loin vers le Bhoutan. Une barre blanche, étincelante bouche l'horizon devant nous. C'est à peine croyable la force qui se dégage déjà des plus hautes montagnes de la terre. Après une contemplation muette, émue nous descendons déjà dans la vallée ensoleillée et tropicale de Kathmandu.
Température 30°c, c'est l'automne après la mousson, un beau soleil nous accueille et le vent vient rafraichir nos visage. L'ambiance est plus simple : un petit aéroport rustique où les 747 viennent tout de même atterrir de toutes les directions de l'Asie, constitué par une seule piste de décollage et un simple bâtiment administratif. Après la récupération des bagages nous plongeons plein d'allégresse dans une animation citadine intense. Nous sommes un petit groupe de quinze personnes qui allons réaliser une longue randonnée dans la vallée du Khumbu et déjà un car nous attend. Nous partons vers le centre ville, tout proche, dans ce vieux bus où sur le tableau de bord sont posés quelques images de divinités protectrices (genre Krishna) : les saints Christophe de là-bas. Il roule vite et klaxonne tout le temps, c'est étonnant mais c'est l'habitude ici. Mais jamais personne ne s'énerve, nous apprendrons et comprendrons vite la nécessité d'être calme avant toute chose.
Le bus file dans une large avenue, au trafic fluide et désordonnée mais imposant. Tout s'y croise, du pousse-pousse modèle japonais, en passant par la charrette au chargement disproportionné. Point de feu, parfois certains agents de la circulation, servant surtout à éviter les embouteillages. Kathmandu arrive, c'est coloré, c'est chaud et çà sent fort: c'est prometteur. Notre destination est l'un des quartiers les plus vieux de la ville: le Thamel. Le bus s'arrête et à la descente une odeur fétide nous frappe au nez. C'est un chemin de terre battue en pleine ville, la rue principale du quartier, bordée de petits commerces poussiéreux où tout y pend. Çà et là les publicités de Coca-Cola et autres marques trop connus sont placardées sur des murs de torchis mal faits, comme pour nous rappeler l'omniprésence de l'occident. Les ordures animales et les papiers jonchent le sol. Les petites rues perpendiculaires mènent à des habitations de briques mal finies. Entre celle-ci parfois un toit de tôle abrite les parias de la société. Quel changement en avançant dans les rues dès les premières minutes de ce contact.
Nous arrivons ainsi à l'hôtel « Gauri Shankar », le nom d'un sommet, au détour d'une rue, coincé entre plusieurs autres maisons. Les enfants jouent et crient dans la rue avec des jouets faits de leur propre mains: habitudes et clichés d'un pays sous-développé. Mais sous la force des clichés la réalité s'impose à nous : à l'angle de l'hôtel un de ces taudis abrite une famille qui vit dans l'extrême misère. Une jeune femme Sherpa, au regard doux, aux traits fins mais typés file la laine à même le sol. Ces enfants sont tous proches, moitié nus et rient comme insouciant de la vie. Nous détournons nos regards, un peu honteux de notre propre richesse. Nous sommes alors accueillis à l'hôtel. Nous discutons, parlons, avides des premiers échanges avec les gens du pays. Bientôt nous sommes attablés autour d'un verre de bière et les premiers propos tournent à l'évocation des hauts sommets. On est heureux et l'ivresse arrive vite, avec émerveillement on se demande ce qui nous attendras en montagne.
Enfin je m'échappe quelques minutes et je monte seul quatre à quatre les escaliers vers le toit de l'hôtel. Le soleil éclatant me salue. Au dessus de la ville flottent des centaines de cerf-volants colorés, agités par le vent, conduit par l'adresse extraordinaire de petits mouflets pas plus haut que trois pommes, juchés sur tous les toits des alentours. Là la ville s'étale à mon regard dans la plaine. Elle n'est pas immense mais elle est bordée par des villages satellites, chacun couronné d'un temple ou d'un autre édifice religieux. Au plus haut des cieux planent des rapaces en cercle concentriques. La rumeur de la ville empli la vallée souriante. Plus loin, à portée de main les premières rizières s'étagent sur les flancs des basses collines. La moisson commence à peine et l'on voit déjà des dizaines de personnes courbées avec la serpe dans la main, occupées à cette tâche. De tous côtés mon regard découvre déjà les portes de l'extrême orient. Cet état contemplatif, né pour une bonne part de l'alcool va durer quelques temps: le temps de redescendre sur terre ainsi qu'avec nos nouveaux amis.
Nous sortons maintenant dans la ville, nous courrons presque dans des rues étroites, surpeuplés, sans cesse rejoints et dépassés par des vélos aux sonnettes stridentes. Les hommes portent souvent des habits rapiécés et le femmes sont habillées avec élégance d'étoffes colorées, les cheveux noir de jais, délicatement peignées et ornées de motif soignés. A chaque habit on peut reconnaître souvent l'appartenance ethnique: les tibétains sont souvent les plus facilement reconnaissables, pour les hommes ils portent de long cheveux réunis en tresse des boucles d'oreille en turquoise. Les femmes Sherpas, elles, portent un habit gris et bleu finissant en longue robe tombant jusqu'au pied, le tout ceinturé d'un tablier de broderies fines et très colorées. D'autres femmes indiquent leur origine plus indiennes, déjà sur leur visage, puis en portant de ravissant saris de soie qui ondulent à chacun de leur pas gracieux. Mais parfois l'on rencontre comme une divine apparition, ces mêmes saris portés par de ravissantes jeunes filles aux yeux bridés. On se dit que peut-être en des temps plus anciens le métissage est passé par là. Je marche, je continue mon chemin, rencontre une jeune fille indienne, elle me dit bonjour en passant et je reste avec le souvenir de son visage malicieux.
Mon regard ne reste pourtant pas éternellement fasciné par de si doux visages et se tourne parfois vers l'aspect de la rue. Imaginons-nous quelques instants de retour au moyen-age et nous n'aurons fait que la moitié du chemin: le reste c'est une incroyable réalité ! Les gens m'abordent proposant des milliers de choses hétéroclites. Je suis loin du groupe, afin de mieux digérer la foule et mon état d'européen. Accompagnez-moi quelques instants au milieu des briques et de la puanteur, mais la beauté des femmes m'aide à mieux considérer que je ne suis pas aussi loin des autres qu'il n'y paraît. Dans le quartier des temples, des battisses tout de bois vermoulu, parfois ploient sous leur propres poids. Des sculptures et boiseries ornent les fenêtres, où la vie de chaque jour se déroule. Ici un bras agite un drap, là une femme prépare le repas familial. Des fenêtres plus élevées des visages furtifs épient les mouvements de la rue. On y jette aussi les ordures. Au pas d'une porte dort paisiblement un chien galeux, n'ayant pour peau que d'impressionnantes tâches noirâtres. A droite on s'engage dans un dédale de passage souterrain pour ressortir dans une cour intérieure où encore une fois des petits enfants jouent dans la poussière et les ordures. A deux pas il y a souvent sur une petite place des offrandes posée sur de vieilles statues rendues méconnaissables par l'usure du temps. Partout on s'égare, on se retrouve, on se paye une petite frayeur dans des coins lugubres, des sortes de cours des miracles, véritables coupe-gorge. Souvent je pars seul, cheminant toujours dans les rues à l'animation si bruyante, si envoûtante et aux gens si paradoxalement calme et courtois.
Je ne sais pas ce qu'est le vrai photographe, mais j'aurais voulu en être un. Ce qui n'est pas encore le cas, voilà une certitude. J'ai alors eu l'impression que c'était celui qui par son regard sait voir les gens sans se faire voir lui-même. Une photographie discrète au coin d'une rue, au fil du temps, rapide comme nos coup d'oeil. J'aurais aimé me réjouir de cet incognito au pied des prtières d'un temple, parachuté à mille lieus de moi-même et de mes habitudes.
Je m'arrête et puis je m'assied sur une pierre. Une vieil homme me rejoint pour quelques minutes de discussion. Il me parle en anglais et me demande quels sont mes impressions. Je lui dit que je ne sais plus, que c'est tellement différent, je suis en partie victime d'une sorte de fascination qui touche souvent les jeunes européens plongés dans un tel dépaysement. J'ai tout de même gardé mon esprit clair et je continue l'échange avec l'aimable inconnu. Il me dit que les gens d'ici sont pauvres. Je lui répond que oui, puis je ne me rappelle plus très bien la suite de la discussion. Mais je crois me rappeler qu'il m'a demandé d'observer, d'ouvrir les yeux. Il a voulu lever le voile sur la réalité, au delà de mon regard émerveillé par l'insoutenable étrangeté de ce pays. J'ai peut-être déjà voulu percer les cœurs, forcer les portes secrètes existant en chaque peuple, jaloux de sa propre identité et avare de ses propres sentiments ? La suite d'un voyage qui ne fait que commencer répondra-t-elle à cette question ?
Il me semble que la discussion avec l'homme de la rue portait intrinsèquement un contenu politique. Il me semble maintenant qu'il me demandait d'ouvrir mes yeux et mon cœur à la détresse humaine non dans un sens miséricordieux mais dans un sens social. L'histoire et la réalité nous l'ont prouvé quelques années plus tard. C'est l'histoire d'un peuple opprimé par une monarchie autocratique, absolu. Des affres d'une tyrannie qui sombrèrent en leur temps dans des intrigues familiales meurtrières, tandis que le peuple crevait de misère au dehors des palais luxueux. C'est l'histoire d'une guérilla des montagnes qui s'opposa à cet anachronisme social en prenant les armes et en soulevant les paysans des vallées reculées pour bientôt porter son influence dans une grande partie du pays. Aucun autre pays ne vînt au secours de ces rois déchus lorsque la révolte gronda aux portes de Kathmandu. Autour de la guérilla, de nouvelles forces politiques d'opposition se cristallisèrent. A l'occasion de grande manifestation en 2007, la crise politique fut à son comble. Le roi se retrouvait face à un dilemme absolu: soit la répression dans un bain de sang effroyable soit l'abdication. Il choisit la raison sentant que le peuple ne pouvait plus reconnaitre sa légitimé devant tant d'années d'incuries, d'impérities. Il choisît l'abdication et la république fut proclamée. La guérilla déposa les armes et le calme revint. Maintenant qu'un long avenir démocratique attend ce peuple si attachant !
Visite d'une cité religieuse hindouiste et bouddhiste
En se levant ce matin nous allons visiter un village de la périphérie de Kathmandu, « Pachupatina ». Comme beaucoup il comporte de nombreux édifices religieux. Le petit matin se lève sur la ville, la rumeur humaine s'accroît tandis que celle des chiens et leur charivari nocturne s'estompe. Nous prenons un petit déjeuner à l'anglaise, puis l'on avale les comprimés de quinine car nous ne l'oublions pas, nous sommes en pays tropical et le paludisme est endémique. Prêts à la découverte, nous sommes en forme et nous hélons bien vite un taxi et marchandons la course pour 20 roupies, l'équivalent d'un franc, le tout pour cinq personnes, intéressant et particulièrement économique pour 10 km. Un quart d'heure plus tard, en suivant des chemins étroits, klaxonnant sans cesse aux troupeaux de chèvres égarés sur la voie, nous arrivons enfin sur les lieux de nos nouvelles découvertes. Elles sont de tailles: l'axe principal de la bourgade est rempli de boutiques « touristiques », il nous conduit au cœur d'une cité religieuse à l'animation bruyante. Des mendiants couchés sur les bas côtés tentent d'émouvoir les touristes non habitués à un tel spectacle: les mains sont mutilés, parfois les pieds. Les parias sont là, mais ils y sont à dessein.
Plus loin un petit pont entouré de temples aux dorures brillantes enjambe une rivière aux eaux limoneuses. Sur le bord des gradins s'étagent jusqu'à la rive. A l'opposé dans un square tout proche se situe le lieu de crémation. Les cendres des morts sont jetés dans la rivière. On y voit déjà des moines bouddhistes entourés d'un nuage d'encens, occupés aux prières. Plus loin, l'entrée d'un temple hindouiste est sévèrement restreinte aux initiés. Nous entreverrons juste de belles statues dans l'entrée et une ferveur religieuse intense.
Sitôt passé le pont, des terrasses adossées à une colline boisée abritent parfois des yogis aux long cheveux blancs. Outre leur propre méditation ils confectionnent souvent de menus objets pour vivre de leur vente. Un chemin pavé monte dans l'atmosphère tranquille du lieu et sur les clairières jouent des bandes de singe. Ils sont familiers,mais attention à ne pas trop les approcher car ils peuvent nous mordre. Ils sont là sur les hauteurs, au milieu des hommes et des habitations déjà plus clairsemées.
Revenons aux hommes: certaines familles, parmi les plus démunies habitent à même le sol de certains temples. Les enfants sillonnent la cité en quête du roupi que le touriste lui accordera. Il faudra donc s'habituer tout au long de cette journée à leurs perpétuels assauts. Soudain du haut de notre poste d'observation, un événement semble se passer du côté du centre de crémation, une agitation humaine y fait jour. Il semble qu'un mort soit arrivé et y soit arrivé. Des militaires sont présents, il lui rendent certainement un dernier hommage. Peut-être était-il un des leurs vraisemblablement. Nous descendons alors que la crémation a déjà commencé. Petit à petit le drap mortuaire se consume et , détail macabre, nous apercevons les pieds du mort. Là s'arrête une description qui pourrait être plus forte. Nous avons eu la décence de n'assister à la scène que de loin tout en discrétion, laissant les proches et la famille à leur célébration.
La vie n'en continue pas moins autour de nous, où de nombreux hommes et femmes prennent leur ablutions dans la rivière prennent leurs ablutions dans la rivière. Des femmes élégantes lavent soigneusement leurs longs cheveux noir de jais. D'autres femmes trempent le linge dans l'eau et les étoffes sont lavées consciencieusement, puis elles les étalent au soleil sur l'herbe des berges. Ici chacun prend le temps de vivre et la journée semble rythmée par des occupations précises qui s'enchaînent harmonieusement: est-ce une solution à l'ennui des villes occidentales (note du transcripteur actuel c'est une remarque faîte à l'époque où je vivais à Montpellier et où souvent la ville manquait singulièrement d'animation; ce qui n'est pas le cas de Lyon de nos jours, je tiens à le faire remarquer). Après quelques heures délicieuses passés sous les ramures et les ombrages de la cité en fleurs, nous rentrons à Kathmandu même où nous attend quelques bons restaurant tenu par des Tibétains. Nous disons donc adieu à Pachupatina dans une dernière compagnie des singes sur ses hauteurs
Ballade dans la nuit de Kathmandu
Direction le restaurant indiqué par des amis Sherpas. On entre dans l'établissement où il traîne une forte odeur d'huile de friture. Le mobilier est tout en bois et l'on s'assit autour d'un solide table où les bouteilles de bière apparaissent vite et la conversation s'engage vite. La cuisine est clairement visible, située dans la même salle, juste séparé par un comptoir. Là il y règne une odeur lourde de mets orientaux et l'on y prépare des soupes de nouilles frites et d'autres plats à base de buffles ou de yack. On y voit les mêmes produits que l'on rencontre en France chez les traiteurs vietnamiens, comme la sauce de soja ou le nyoc mam et la nourriture est souvent préparé au milieu d'un tas de détritus. A la sortie on nous sert de succulents plats que l'on avale bine vite avec grand appétit, avant d'être malade d'une tourista qui vous tord le ventre quelques heures plus tard. Rassasiés nous sortons dans les rues en direction du quartier des temples de Kathmandu. Si dans la périphérie de ce lieu on trouve peu de monde, à l'approche du quartier on retrouve la même animation que le jour. Au coin d'une place un vendeur vous propose des remèdes digestifs composés de feuilles de bétel, farci d'une série de poudre épicés. Le tout est roulé et introduit dans la bouche. Nous le mâchons tandis qu'une explosion de saveur nous envahit sans trop savoir ce que nous ingurgitons. Le résultat ne se fait pas trop attendre, la langue est toute rouge et le lendemain une bonne diarrhée est repartie. Après ces intermèdes sur des tentatives culinaires audacieuses, nous nous dirigeons vers un porche où des musiciens jouent. Ils sont amateurs et pour l'amusement il se retrouve entre amis certains soirs, histoire de pousser la sérénade.. Un vieil homme et une vieille femme sont assis à côté d'eux. L'homme semble d'origine européenne: difficile de l'imaginer une victime de la vague hippie des années 70, il est trop vieux. Il semble totalement intégré aux népalais et mène apparemment une vie très précaire, se contentant de peu et dormant sur les marches des temples. Nous nous poserons beaucoup de questions à son sujet, questions qui demeureront éternellement sans réponse. Dans ce pays les questions apparaissent sans cesse et l'on passe d'un problème à l'autre sans jamais pouvoir trouver les réponses. Est-ce là ce que l'on peut appeler le dépaysement ? Ces nuits de Kathmandu me sont toujours apparues comme insolites, se déroulant toujours dans une ambiance de rêve éveillé, baigné par l'odeur d'encens et la musique mystique.
Le petit matin en ville
Ce matin je décide de me lever très tôt. Je pense pouvoir assister au retour des chauves souris de leur tribulations nocturnes. Elles viennent reprendre leur place sur les hautes branches des arbres qui poussent en plein centre ville. A vingt mètres de hauteur, la tête en bas, leur corps lourd pend comme un fruit pesant. Ce sont des roussettes, chauve-souris frugivores et insectivores de la taille d'une grosse mouette. Tout au long de la journée elles poussent des cris stridents du haut de leur perchoir. Pour le moment en ce petit matin, elles reviennent rassasiées et se disputent les emplacements sous les frondaisons urbaines, tantôt entre elles, tantôt avec les corbeaux et les corneilles en colère. Il y en a des milliers qui se repartissent le long de la grande avenue. Ces animaux gracieux sont donc là à mon premier rendez-vous. Je me les rappelle pendant au plafond des arbres dans les grandes allées, elles voulaient me faire voir le monde à l'envers.
Je retourne enfin en ville pour un deuxième objectif tout aussi impressionnant. Une curiosité macabre m'anime. Je recherche un endroit où je puis assister à l'abattage des buffles.
A Kathmandu, s'installe déjà les étals improvisés des bouchers en plein air. Les premières viandes fraîchement abattues forment un spectacle franchement sanguinolent et pour atténuer la présence des mouches une forte odeur d'encens flotte dans l'air qui masque difficilement l'odeur de mort qui rôde. Des têtes de chèvres sont posées sur une table, elles sont badigeonnées d'une crème destinées à éloigner toutes sortes d'insectes, volant ou rampant.
A l'angle de la rue, si l'on s'avance, on aperçoit deux buffles attachés à un poteau au bord d'une rivière. Plus loin le long de la rive des hommes dépècent une première victime. Étalée sur la peau sanglante, les viscères fument et leurs odeurs se répandent partout dans la petite rue qui s'éclairent au matin. Les chiens sont là, ils attendent les restes. Mon regard tout à la fois fasciné et horrifié se détourne maintenant et je repars bien vite à l'hôtel pour prendre le petit déjeuner. La boucle est bouclée, la mort a servi encore une fois la vie.
Le départ en autocar
Cela fait bientôt trois jours que nous sommes à Kathmandu et le moment de partir vers les hautes vallées est arrivé. C'est l'aube et nous effectuons les derniers préparatifs de départ: nos sac à dos sont constitués et d'autres sacs seront distribués aux porteurs une fois à destination du point de départ de la longue marche. Car nous ne partons pas de Kathmandu même situé trop loin des montagnes et un bus nous amènera pour une périple d'une journée dans la campagne népalaise. Toute l'organisation est réalisée par une agence de « trekking » fondée par des Sherpas: « Tip Top Trekking ». Ils sont établies à Kathmandu et pour eux les affaires marchent bien. Il dirigent également une fabrique de tapis où de jeunes népalaises de 10 à 15 ans travaillent sans arrêt. Ironie du sort ces petits patrons qui foulent une enfance pauvre à leur pied, seront toujours obséquieux avec leur clientèle européenne. Il faut bien dire que nous ne sommes pas très regardant envers l'éthique sociale qui pourrait éventuellement nous animer : comme on dit business is business ! De toute façon il n'est pas prévu qu'ils nous accompagnent les fameux patrons. D'autres Sherpas comptant parmi leurs familles ou relation seront parmi nous. Ce matin, au détour d'une ruelle toute proche, un bus nous attend. Le chargement est promptement effectué autour d'une joyeuse animation: c'est enfin le départ, nous nous répartissons pèle-mêle dans le car, randonneurs et porteurs tous à la fois. Je suis alors entouré de visages souriants, on ne se comprend pas mais on s'amuse tout de même follement. Le nez collé à la fenêtre, nous parcourons déjà les avenues asphaltées de Kathmandu, puis ses faubourgs, pour ne bientôt plus apercevoir qu'une succession de cultures. Quelques bananiers, orangers et toujours des rizières sont présents le long du parcours. Nous traversons plusieurs fois des villages entourés d'une verdure luxuriante. La route s'élève bientôt dans la montagne naissante et l'asphalte disparaît pour ne laisser place qu'à une route de terre. Cette route fut construite par les suisses nous a-t-on dit si mes souvenirs sont bons. Lors de notre départ, on nous avait averti qu'il y aurait une coupure sur la route causée par des glissements de terrain. La mousson et ses intenses pluies d'à peine un mois et demi ont provoqué cette coupure. Nous arrivons à midi sur le théâtre du transbordement: un autre bus nous attend plus loin de l'autre coté de l'éboulement. Tout ce petit monde, porteurs et randonneurs établissons une navette et le tout est joué en l'espace d'une heure. La halte forcée et notre travail collectifs sont alors récompensés par un premier déjeuner sous une toile de tente. Celle-ci est établie depuis longtemps pour les voyageurs de la ligne. Finalement c'est bien un restaurant improvisé sur le chemin. Là nous les « trekkers » sommes accueillis ainsi que les villageois rentrant à domicile et les porteurs. On y mangera un plat de lentilles corail fortement épicé. Si tu ne sais pas ce que sont les lentilles corail , alors ce sont des lentilles rouges qui à la cuisson deviennent jaunes, elles servent beaucoup dans la cuisine indiennes pour confectionner des currys (c'est bien une note retranscrite de l'époque, en 1987, où ce légume sec était très peu connu en France, depuis je sais parfaitement que ce met ne nous est pas inconnu, la note est donc destiné au lecteur de l'époque). Inutile de dire que l'on s'est littéralement arraché la gueule !
Nous repartons enfin par des routes de montagnes sinueuses et de plus en plus accidentées. Nous parviendrons dans la nuit à notre premier campement: le village de Jiri, situé à 1900 mètres d'altitude. Au total nous avons effectué 8 heures de bus pour 200 kilomètres de parcours depuis Kathmandu. Au soir les tentes sont déjà installées par le groupe des Sherpas du trekking. Le repas est préparé par des « Kitchen Boys » qui se révèleront habile et très amicale dans la suite de notre voyage. Ce soir là dans la tente collective nous sommes tous réunis, français et népalais, autour d'un dessert et d'un thé brulant. Les regards pétillent de joie: nous sommes maintenant dans le bain. Puis le sommeil viens et nous rentrons dans nos tentes nous glisser dans les duvets chauds pour ne bientôt rêver qu'aux montagnes majestueuses qui dressent leur pic étincelants de glace vers le ciel. La France passe parfois dans mon esprit pour n'être que les souvenirs que j'y ai laissé là-bas.
Le départ de la marche depuis Jiri
Le lendemain matin tout le monde est vite debout pour le départ. La caravane sera constituée d'abord de la cuisine : quelques kitchen boys qui aident le cuisinier dans les préparatifs des repas. Ils portent tous les ustensiles de cuisine sur leur dos. Leur charge est d'environ 30 à 35 kg. Le cuisinier est aussi présent et comme privilège lui ne porte rien hormis un sac à dos contenant ses propres affaires. La cuisine nous précède sur le chemin et à chaque halte méridienne elle nous attend pour un bon repas chaud. Puis ce sont les Sherpas, ils sont les guides et les organisateurs au quotidien de notre marche. Ils connaissent le chemin par cœur et pourvoiront au ravitaillement dans chaque village que nous traverserons. Les porteurs se chargent de l'intégralité du campement, mais aussi du reste des affaires que les « trekkers » ne veulent pas porter. C'est à dire pour la plupart tout. En moyenne l'européen, qui semble être délicat ne portera que cinq kilogrammes sur le dos et laissera un quinzaine d'autres au bon soin du porteur. Le compte est vite fait pour trois sac d'européens par porteur, la moyenne de sa charge tournera aux alentours des 40 kg. Enfin nous les randonneurs ou « trekkers », inutile d'insister la-dessus, mes compagnons ne sont pas ce qui est le plus intéressant dans ce voyage.
Le système que je décris fut pour moi une des premières manifestations concrètes de l'injustice, lorsque dans la misère les gens se mettent au service d'autres gens dans une relation de subordination qui ne respecte pas réellement leur dignité. Rien n'a pu atténuer une révolte intérieure à cette situation, que je n'ai pu convenablement exprimée au cours de ce périple. Aussi ai-je tenté d'atténuer ce sentiment en moi d'abord en ne confiant aux porteurs qu'une petite partie de mon paquetage: le sac que je portais faisait quelque 20 kg pour une charge supplémentaire confiée de trois kilos. Enfin je ne blâmerais point mes compagnons qui à l'inverse de beaucoup de trekkers n'ont pas voulu ajouter à l'inégalité de condition, une inégalité dans nos relations. Tous autant que nous sommes avons toujours cherché à tout prix à briser une séparation qui existe au sein de l'équipe globale. Ils nous paraît ainsi normal que tous soient invités sous la tente collective. Il nous faut dire que les réticences naissent aussi des népalais, non des porteurs mais des chefs qui tiennent à maintenir une hiérarchie stricte dans les rapports du groupe. Cela est particulièrement vrai pour les Sherpas, maîtres au sein des porteurs, ils établissent des rapports de subordination s'apparentant aux systèmes de castes où l'européen à son âme défendant est aussi inclus.
A ce stade du récit soyons clairs : les Sherpas sont d'abord une ethnie d'origine tibétaine s'étant installé particulièrement dans les hautes vallées népalaises de l'Himalaya. D'autres peuples comme les Dempas, les Lopas se sont installés dans les contrées voisines des hauts plateaux du Tibet, comme en Chine ou en Birmanie. En s'exilant d'eux-mêmes de leur territoire d'origine, des plateaux arides , ils recherchaient la luxuriance des hautes vallées encore sous l'influence d'un climat semi-tropical. Au sein d'un expédition ou d'un trekking, on utilise le terme Sherpa dans une acception légèrement différente. Le Sherpa est alors le guide, le chef du groupe, évidemment il est lui-même issu de l'ethnie Sherpa. D'autre membre de la même ethnie dans le groupe n'auront donc pas de titre, réservé uniquement aux hommes, et comme je l'ai dit à la même ethnie ainsi éventuellement qu'aux tibétains. Le Sherpa (ethnie) au sein du groupe va donc pouvoir au cours de son ascension dans la hiérarchie occuper successivement les postes de porteur, kitchen boy, cuisinier puis Sherpa. A l'inverse les autres ethnies népalaises ne resteront jamais que porteurs. Il s'établit finalement dans ce groupe une hiérarchie basée sur la fonction mais aussi sur les castes préexistantes de la société traditionnelle népalaise. Nous touristes faisons également partie de cette hiérarchie mais le comportement des locaux à notre égard est forcément plus souple puisque nous les payons. Il est paradoxal de constater que les femmes sherpas, les sherpanis, restent à jamais reléguer à la fonction de porteuse alors que cette même société est plutôt matriarcale (la transmission des biens se faits par les femmes, les femmes peuvent changer de mari). Citons souvent l'exemple des femmes ayant plusieurs maris. La femme est le garant du foyer et des terres, le mari étant le plus souvent parti pour gagner sa vie au loin dans d'autres vallées.
Le trekking commence donc et avec lui les premières sangsues discrètes. Il fait beau et la montagne est d'emblée immense bien que nous somme encore très loin de ses sommets enneigés. Dans ces lieux on retrouve encore un mélange de population et de religion. Le bouddhisme semble tout de même de plus en plus présent, avec la multiplication de la présence de « Shorten », tombe de Lama, disséminés le long des chemins. Comme la route s'est achevé à Jiri c'est maintenant la place à des long convois de porteurs des différents trekking s'égrenant lentement. La vie de nous européens est étrangement facile malgré les aléas du ventre et de la santé. Les gens du pays ni n'acceptent ni ne rejettent les touristes: ils semblent indifférents, mais d'une indifférence souriante. Comme seul intérêt ils amènent un peu de travail qui se paye bien pour eux. Des femmes passent, nous regardent et puis s'en vont. A chaque village, c'est une odeur de fumée qui l'on perçoit, puis des visages crevassés de rides, tout à la fois, la vieillesse, la sagesse et la grâce. Lorsque nous arrivons nous sommes comme des coq en pâtes, à ne rien faire sauf de menues choses qui nous donne l'impression d'une quelconque utilité. Prosaïquement on attend la nourriture, parfois rien de plus, et nous semblons des rois. Mais comme l'on dit souvent au royaume des aveugles les borgnes sont rois. Plus tard le long des jours de marche, le soleil chauffe, brûle. Un petit vent fait pousser des ailes au cerf-volant, plus haut, et toujours plus tard. Ce jours-là ce sera une journée facile.
Puis plus tard ces gestes quotidiens d'une vie agraire, me paraissent incroyables, des gestes en apparence perdus de nous, mais ici dans un univers de paix. Qu'avons nous de plus, nous qui apportons un univers de drames, de larmes, un univers citadin, bruyant, speedant et nerveux. Je me sens comme un petit homme en quête de sensations fortes et colorés, perdu dans le goût trop amer de nos sociétés. C'est une sensation à un million cinq de nos anciens francs ! Je me sens parfois dans quelque anachronisme, spectateur en perpétuel décalage, en espérant que ce jugement ne soit trop hâtif, et s'estompe en quelques plus hautes altitudes. Mais dans l'instant ce qui me frappe c'est le miracle du parisien, du lyonnais, son étonnement à voir sa vieillesse côtoyer ainsi l'immensité. Alors le long de ces journées de marche, l'heure quelle importance, le temps qui passe, ni ce stylo, ni cette montre ne pourra le fixer, l'exactitude insignifiante n'apporte rien, ni ne valorise les choses, tout ce que je vois est peu et en même temps me nourrit entièrement: un mot que je ne comprend pas, un homme qui passe, un village ...
Col de l'Himalaya
C'est un premier col, un passage dans la jungle, tout au bout des terres cultivées. Il y a toujours la permanence et la variété des types culturels. Nous apercevons au loin un premier sommet de neige, c'est la promesse du divin. Par quelque fantasme, quelque tropisme exotique, nous parlons du Yeti. Toujours des tombes au passage du lieu, nous les regardons comme si les millénaires de nos temps révolus se retrouvait ici vivaces. Par quel étrange dessein de l'histoire ces coins perdus du bout du monde, sont en réalité des carrefours entre les peuples, les religions. Comment comprendre qu'ici les montagnes transmettent savoir et philosophie alors que chez nous elles sont une barrière aux influences culturelles.
Au cours de la marche d'approche qui dura près de 15 jours nous avons passé trois cols: deux d'entre eux se situe entre 2500 et 3000 mètres d'altitude alors que le plus haut, le « lamjura la », passage ordinaire vers la vallée du Khumbu était situé à 3800 mètres d'altitude.
Lors de leur ascension nous avons découvert une jungle tropicale remplit des bruits les plus divers. En passant nous écoutions les éternelles cigales, qui ne font pas le même bruit que les nôtres, comme un crissement continu sans stridulation et qui jaillit des futées toutes proches. Puis nous surprenions les bruissements furtifs sous les feuillages impénétrables qui nous laissaient imaginer quelques animaux insolites. La journée de marche qui marquait notre ascension voyait son début dans la contemplation des cultures humaines. Là avec soin la vie paysanne et paisible prenait un soin méticuleux à la culture du millet, du riz, cultivés en terrasse, s'adossant à des collines escarpées. Parfois le paysage se décomposait ainsi en milliers de courbes harmonieuses chacune ceignant des retenues d'irrigations. L'eau reflétait intensément la lumière, tout cela formait un impossible mélange entre le ciel et la terre, s'étalant devant nos yeux incrédules. De modestes huttes longeait le chemin et des paysans occupés de diverses façon, soit dans la construction d'une nouvelle maison, soit aux labours. A notre passage, après nous avoir salués, ils s'arrêtaient quelques minutes dans un repos consacré à la contemplation des étrangers.
La montée continuait toute la sainte journée, inexorablement et nous traversions souvent de large portion de jungle entre les villages. Nous entrions alors dans un autre univers, un enfer vert sous le chaud soleil, comme on aime tant le dire. Parfois certaines sangsues tombaient des branches basses. Pas plus grosses qu'une petite brindille de bois, elles s'emplissaient du sang de leurs victimes, puis retombaient rassasiées. Leur présence n'était souvent perceptible que bien plus tard à quelques arrêts de là. Nous découvrions alors un large tâche de sang non coagulé qui collait aux chaussettes ou aux vêtements. Leur présence fut néanmoins discrète car le temps fut en général bien ensoleillé et peu humide. Lorsque la pluie humide s'installe, alors elles viennent à pulluler.
Je marchais souvent seul, parfois je rejoignais un groupe d'européens et je contemplais d'amples fesses, disgracieuses, étalées à l'air où l'on devinait l'excès de cellulite, tout cela loin des courbes harmonieuses des corps autochtones rompus à l'usage de la nature. Lorsque leur allure était trop lente, et l'ambiance me semblant virer au club méditerrané, je m'échappais bien vite clopin-clopant transportant mon petit fardeau, en rien comparable aux charges des porteurs. Les gens du pays devenaient plus amicaux au fur et à mesure du passage des vallées. C'était le pays des Sherpas et le salut s'échangeait plus souvent. Je trouvais en ces paysans quelques amis fantastiques me saluant fraternellement, sans malice, ni envie, hommes et femmes aux sourires pleins de spontanéïté. It feels very good, the Nepali beat. Le rythme de la chanson est régulier, il est celui de la marche, il est celui de la vie. Le chant et la parole sont la meilleure âme du peuple.
Plus haut la jungle prenait des allures fantomatiques, en fin de journée, aux abords de la nuit qui tombe tôt sous les tropiques à heure fixe tout au long de l'année. Lorsque les nuages de la plaine du Tsangpo, le Brahmapoutre pour les indiens, viennent s'effilocher sur les premiers escarpements de la fantastique chaîne de montagne, la plus haute de notre bonne terre. Là ils forment de tortueux rubans de vapeur dispersés autour des crêtes minérales. Ils étendent sur la canopée luxuriante comme un drap mortuaire, lugubre, un linceul blanc. Les arbres balancent alors lentement leurs immenses bras enveloppés de lichen et le silence impressionnant envahit la montagne. On se croirait revenu aux antiques temps des légendes nordiques, celles qu'évoque déjà Tolkien dans le seigneur des Anneaux, la lande de Mordor consacrée aux forces obscures. Et les arbres, les mythiques Ent sont figés dans l'attente glacial d'un avenir incertain. Un froid humide commence alors à pénétrer les vêtements. Le silence et les nuages fondaient sur la montagne. Entre la mousse qui pend des arbres se cache un lutin. Entre les rocs un nain surgit, un diamant à la main. Un troll immobile dissimule sa lourdeur par le silence et cet ent tortueux pend depuis des siècles soutenu part le vent humide des forêts d'altitude. On passe le col à 3700 mètres et la présence de Bouddha est heureuse éloignant ces spectres par trop sinistres.
Et l'on découvre ainsi au plus haut du passage un monument funéraire bouddhiste: une stupa ou un shorten c'est selon. Des tissus de prières flottent au vent sur un arbre décharné. De simple fil tendu par les moines rappellent ainsi l'offrande à Bouddha et le respect du mort enterré sous cet édifice. Tant d'histoires et de communications flottent au vent de la nuit tombante. En ce lieux de passage se retrouve le calme et la sérénité avant de redescendre vers l'animation du village en bas dans la vallée a plusieurs heures de marche. Il fait froid maintenant au village, à l'étape de la nuit, et nous attendons patiemment le repas.
Le lendemain un nouveau col est franchi et c'est l'éclatement au détour du chemin, c'est le Numbur Himal. Nous entrerons désormais dans un univers plus grand, plus ciel, pus soleil. Blanche et brillante, la neige domine la vallée et dans l'air tranquille rythment les cloches d'un monastère.
Notre regard est désormais plus discrêt. Est-ce la fatigue ou l'habitude des lieux. Nous parlons moins et sommes plus patient. Les vallées se sont succédées et notre long cheminement continu. Nous entrons dans la vallée du Khumbu et nous y resterons jusqu'à la fin du Trekking. Demain les sommets se découvriront dans toute leur splendeur. On parle de l'altitude, comme d'un graal, et tout le monde en fait un fromage de « yak ». Mais dans ma bravache, je ne la crois pas si terrible, il suffit d'être prudent. A la fin de l'étape il n'est plus question de faire un effort de plus. Les étapes sont désormais plus courtes comme nous montons en altitude. Aujourd'hui 2800 m, demain 3400 m, demain sera l'éclatement, l'exaltation des sens.
suite en partie 2
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