Pérou : Huayhuash - Pisco - Tocclaraju

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Récit d'un voyage de 3 semaines en juin 2006 dans le Nord du Pérou, entamé par le Trek de Huayhuash et poursuivi sur le Pisco et le Tocclaraju.

ANDES DU PÉROU 2006



Fribourg (Suisse), 2 semaines avant le départ...
 
Mon collègue de bureau Jérôme (qui prépare lui aussi un trek au Pérou pour l'été) fait irruption dans mon bureau :
 
 - Dis Bertrand, t'as vu le site du Ministère français des Affaires Etrangères ?
 - Non, pourquoi, ça a l'air safe le Pérou ces temps-ci (sic)
 - Ben, manque de bol, ils parlent justement de la Cordillère de Huayhuash où tu veux aller
 - Ah bon ?
 - Ouais, et c'est "formellement déconseillé suite à de fréquentes attaques à main armée, parfois mortelles, et même sur des groupes accompagnés"
 - Les cons...
 
Je scanne quand même rapidement sur Internet tous les sites équivalents. Si c'est dangereux, ça l'est pour tout le monde, non ? Résultat des courses : Camp alarmiste 2 (France et Suisse) - Camp taciturne 6 (USA, GB, Allemagne, Italie, Espagne et Autriche). 6-2, ça fait quand même un beau carton en ces temps de Coupe du Monde. Par acquis de conscience, j'écris quand même aux différents voyagistes français ayant mis le Huayhuash sur leur programme.
 
L'histoire se précise, même si chacun y va de sa petite version : au passif, il semble bien qu'il y ait eu un couple américain (ou étaient-ce des Israéliens ?) zigouillés ainsi qu'un solitaire. Mais c'était "il y a longtemps, hors du circuit classique, en saison des pluies...". Bref un peu suspect. Et de toutes manières la police est arrivée et a trucidé les bandits avant toute forme de procès (dans l'une des versions, c'est même le Mossad qui a envoyé une équipe effectuer la besogne…). Et pour clore le tout, les communautés indigènes du coin ont maintenant monté un système de vigilance armée pour que ça ne recommence plus. Selon les visiteurs récents, ils sont d'une discrétion remarquable sauf pour prélever une cotisation de sécurité aux randonneurs gringos de passage...

 
 
Chiquian (3400m), dimanche 4 juin
 
Tout avait pourtant bien commencé. Passons sur les 23h de voyage porte à porte entre Berne et Lima. Pour les Andes, à moins de 24h t'as pas grand chose, c'est bien connu  (27h pour Agnès qui a découvert les charmes de l’aéroport de Bogota 7h durant). Je me demande encore pourquoi KLM inflige 2h d’escale sur un bout de caillou désert dénommé Bonnaire alors que 99% des passagers embarqués à Amsterdam souhaitent fermement aller à Lima...enfin passons.
 
A Lima, où chaque guide routard digne de ce nom précise bien qu il faut se méfier des faux  taxis, des faux bus, des faux policiers, des vrais voleurs...nous sommes réceptionnés comme prévu par notre logeuse de nuit, Señora Elizabeth, en 2 cargaisons, l’une à 19h et l’autre à minuit. Une nuit au Temesta et un petit-dèj plus loin, nous ouvrons le coeur battant l’enveloppe contenant nos billets de bus Lima - Chiquian, dûment achetés et déposés par le fils de l’hôtelier de Chiquian qui nous emmènera trekker...quelle organisation ! J’arrive pas à y croire...départ a 9h30, nickel pour ne pas stresser, et le soir même on sera au coeur des Andes. A l’époque d’Internet, même l’Amérique Latine commence à prendre des cotes helvétiques. Enfin petits les cotes...car un peu plus tard devant le hangar de la compagnie "Cavassa", pas de bus en vue. Juste une employée qui nous explique que le bus est "cancelado" pour cause d’élections. C’est vrai que c’est la Présidentielle en ce dimanche, mais la date est connue depuis 2 mois. Alors pourquoi ? "No sé, Señor". Et le prochain bus ? "Mañana, Señor". On se croirait revenus dans Tintin et le Temple du Soleil. Reste à trouver le Chiquito qui nous tirera d’affaire...
 
Car, comme toujours, le programme est chargé comme un agenda ministériel et mañana ne nous convient pas du tout. D’autant que l’acclimatation est courte et que chaque heure passée dans ce trou sordide qu’est Lima, à 0m d’altitude, se traduit par X globules rouges fabriqués en moins. Arrive heureusement notre Chiquito sous la forme de Manuel Lara Junior. Pour la petite histoire, et pour rester en famille, c'est son père Manuel Lara Senior - l'hôtelier de Chiquian chez qui nous nous prélassons ce soir - qui nous a organisé le trek. Et c'est son fils, étudiant à Lima, qui nous chapeaute ici. Pour faire bonne mesure, et comme l'union fait la force, il nous ramène en renfort ses 2 soeurs qui vivent également à Lima. Nous nous attelons alors tous ensemble a l'épineux problème : comment déguerpir de cette mégalopole à vomir sans cramer 300 $ que les quelques taxis borgnes traînant par la nous réclament pour remplacer le bus. Il y a bien des "autobus de noche" le soir même...mais 12h de plus à Lima suivis de 9h de nuit blanche bringuebalante après 24h de voyage, NON. Sans parler des nombreuses carcasses de bus de nuit garnissant les ravins des roues andines. Les "taxistas" interlopes nous observent du coin de l'oeil  et le sourire aux lèvres, sentant leur proie faiblir...
 
"C'est bon, j'ai trouve un départ a 10h chez la Compagnie Trucmuche !". C'est Cindy, la soeur aînée, rivée à son portable, qui nous annonce la bonne nouvelle. "C'est un bus pour Huaraz, mais vous vous ferez déposer au Col de Conococha et mon père viendra vous chercher depuis Chiquian". 1/2h plus tard dans les bureaux de la Compagnie Trucmuche (je traduis). « Mais Señor, je vous ai fait répéter, au téléphone vous m'avez bien dit 10h du MATIN, pas du soir ! Joder, cabron ! » (gros mot intraduisible). Bon, tous les jeux de piste trouvent un jour leur terme, encore un petit rodéo de banlieue et nous atterrissons, au beau milieu d'une sinistre zone industrielle, chez l'agence JULIO CESAR à laquelle nous arrachons les 4 dernières places pour le Lima-Huaraz de midi. Le temps de partir a 13h30 ("ah, si Señor, las elecciones"), de mettre 1h30 à sortir des bouchons de Lima ("normalmente no hay problema, pero Señor con las elecciones..."), etc...bref la nuit est tombée depuis longtemps   (et on est tous les 3 endormis depuis tout aussi longtemps !) quand Manuel Jr nous réveille en sursaut. Nous sommes projetés sans ménagement avec armes et bagages dans la nuit glaciale du Col de Conococha, à 4100m, là où les routes de Huaraz et de Chiquian divergent. Un Mate de Coca plus loin et Manuel Lara père est bien là, 1h plus tard et nous nous (ré)endormons sur un "Lomo Saltado" fumant, et encore 1h plus tard nous dormons pour de bon sous les épaisses couvertures de l'Hotel « Los Nogales ». Les vraies vacances peuvent enfin commencer.
 

 
Chiquian (3400m), lundi 5 juin
 
Le jour venu, nous découvrons le petit Eden dans lequel nous avons atterri. Incroyable de trouver un truc pareil au milieu d'une bourgade andine perdue à 3400m. Les chambres douillettes avec TV, vraie plomberie et eau chaude (du moins aux heures où il y a du courant) entourent un magnifique patio débordant de fleurs multicolores, l'accueil familial est adorable, et nous apprenons rapidement que Manuel père et fils nous accompagneront également, à titre gracieux, pendant le trek en plus du muletier et du cuisinier prévus au contrat. C’est encore l’avant-saison et ils souhaitent examiner les conditions du parcours. Bref rien que des bonnes nouvelles. Pas de souci, ça ne va pas durer…

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Au dessus de Chiquian

 

La journée est vite racontée. Le matin avec Manuel Jr une petite rando acclimatative "de mise en train" qui finit quand même par durer 6 heures; l'après-midi à explorer Chiquian afin de restocker Aspirine et Ibuprofene pour lutter contre le terrible "soroche", version andine du Mal des Montagnes...Enfin et surtout un passage chez le coiffeur pour Agnès et moi qui restera parmi les grands souvenirs du voyage. D'ailleurs se faire couper les tifs dans des coins perdus est souvent à recommander pour se plonger dans l'ambiance locale. Nous papotons avec l'indienne qui nous coiffe (d'un oeil, l'autre surveille son gamin dans la rue), avec les clientes assises qui attendent leur tour, la coiffeuse papote aussi en direct avec lesdites clientes, leur expliquant comment elle a pu "enfin" remplumer son fils ("J'ai commencé à rajouter systématiquement de la farine dans le lait du biberon ! Si Señora, funciona muy bien !"). Et nous ressortons chacun 1 heure plus tard avec une coupe "montagnarde" mais tout à fait présentable et pour un prix qui ne sera sans doute plus jamais battu lors de nos futures pérégrinations dans les cordillères exotiques : 6 Soles soit 1.8 Euro...pour les deux !
   

       
Lac de Mitucocha (4230m), mardi 6 juin
 
Comme toute bonne aventure andine, avant qu'il soit question de marcher, celle-ci commence par 3 heures de marteau-piqueur sur la piste défoncée nous amenant d'abord à Llamac, le dernier village habité, puis à Matacancha, 4150m, un ramassis de masures en chaume et pisé où une poignée d'Indiens misérables élèvent quelques moutons à la belle saison. Etonnamment nos ânes sont bien ponctuels au rendez-vous, le muletier et le cuisinier aussi, tous avertis sans doute par téléphone satellite. Les 7 bestioles sont chargées rapidement et la caravane s'ébranle sous un ciel déjà menaçant. On a du oublier de prévenir la saison sèche par téléphone satellite…en tous cas, le coin évoque moins les cartes postales du bleu andin que (dixit Michel, grand Pyrénéiste devant l'éternel) "les lapiaz de la Pierre St Martin une journée pluvieuse d'automne".
 
Le 1er col à 4700m est du coup avalé d'un pas alerte, pas suffisamment pour éviter la sauce qui nous rattrape dans la descente. Pluie, puis grêle (c'est mieux, ça mouille moins). On ne peut même pas se consoler à la perspective de retrouver plus bas un camp installé avec le thé fumant : les ânes semblent avoir du mal à passer le col sous la tourmente, et restent invisibles loin derrière nous. Nous traînons au maximum les pieds, tant qu'à être mouillés marcher ça réchauffe, et on arrive à peu près groupés. Pour finir sur les bonnes nouvelles, le camp prévu au bord de la Laguna Mitucocha est déjà squatté par 2 groupes et il faut installer les tentes 2km en aval au milieu de nulle part. Enfin au moins la flotte s'est-elle arrêtée. Et dire que je m'étais cru malin de choisir l'avant-saison de juin pour cumuler saison sèche et absence  de gringos. Jusque là c'est réussi...

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Laguna Mitucocha

 
Une brève éclaircie sur les (dit-on) impressionnants glaciers du Jirishanca nous pousse à aller faire un petit tour vers la Laguna (lac, en langage andin) - arrivés là-bas, les nuages sont bien sur de retour, et les gringos annoncés sont bien installés aux meilleures places. Des Japonais venus filmer. Bien fait pour eux, ils ne verront rien non plus, z'avaient qu'à venir en juillet-août comme tout le monde. De toutes façons vu le climat pourri régnant toute l’année sur les montagnes nippones, ils ne doivent pas se sentir très dépaysés...

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Joel et Jorge

 
Pour aller se coucher sur une note d'optimisme, Jorge le cuisinier - l'homme clé de toute expédition, c’est bien connu - semble remarquablement à son affaire ce qui augure bien de la suite : certes ce n'est pas le raffinement britannique des treks en Himalaya Indien mais l'un des poulets (vivants) voyageant avec la caravane a déjà quitté les effectifs et le résultat est excellent. Les autres voyagent entassés dans une caisse sur le dos d’un des ânes et leur sort n'est finalement guère plus enviable. Ma fleur-bleue de petite femme déclare qu'elle va rapidement finir totalement végétarienne...Nous avons même droit à un énorme 4/4 (quatre quarts, pas quatre-quatre !) en l'honneur des  35 ans de Michel. Il recommence à pleuvoir en allant se coucher, ce sera le 1er test de la réelle imperméabilité de l'équipement - et Agnès, qui rêvait de vacances à se chauffer au soleil...rêve peut-être d’Ibiza sans oser me l’avouer !
 

Lac de Carhuacocha (4200m), mercredi 7 juin
 
Il flotte à torrents une bonne partie de la nuit. On nous avait pourtant expliqué qu'en saison sèche les (rares) averses restaient cantonnées à l'après-midi et que les nuages se dissipaient la nuit. Nous aurait-on menti ? Au lever du jour, pas d'illusion, tout est noyé dans la crasse et l'ambiance est sinistre à souhait. Patience, Bertrand, patience...sitôt le (plantureux) petit-déjeuner avalé, un timide soleil apparaît et les terrifiants sommets autour du Jirishanca commencent à pointer le bout de leur nez. L'endroit se prend enfin à évoquer les images flashantes des revues de montagne, celles que nous étions venus filmer nous aussi (quel loisir idiot, ces treks classiques, finalement). Nous refilons au pas de course vers la Laguna mais évidemment comme la veille le rideau se referme des qu'on arrive. Restons zen, faisons un pas de coté...
 
Montée morose au Col de Carhuac (4650m, le plus bas du circuit) sous un ciel plombé, seul Michel s'extasie devant toutes les nuances de vert et de brun lui rappelant ses raids humides à travers le Béarn et le Pays Basque..."parce que tu vois, là-bas, quand il pleut, c'est pour de vrai, le ciel ne te laisse AUCUN espoir, et ça dure jour et nuit...". Soit. D’ailleurs j’ai aussi donné lors d’une paire de transpyrénéennes cyclotouristes mémorablement arrosées.  J’ai maintenant plutôt en tête l'Atlas Marocain comme prochaine destination familiale...
 
Le plus incroyable : cette région qu'on imaginait d'une radicale sauvagerie est en fait très habitée ! Autour de sommets glaciaires figurant parmi les plus impressionnants de la Terre, on passe sans transition à un relief de collines moutonnées entièrement tapissées d'un beau tapis d'herbe et de mousse. L'Irlande collée autour de l'Himalaya en quelque sorte.  Enfin peu de bergers irlandais accepteraient de vivre comme ces familles indiennes misérables estivant à 4500m dans des conditions qu’on a peine ou honte à décrire. Les giboulées non prévues au programme, qui nous font pester, bien abrités sous nos Goretex, contre le réchauffement climatique et son grand Satan GW Bush, ne semblent pourtant guère les émouvoir. Les plus malins d’entre eux se sont procurés on ne sait comment des stocks de bières et cocas qu’ils tentent de revendre aux touristes assoiffés. Même sans avoir soif (pas de risque vu le temps !), un petit achat permet au moins une poignée de photos en toute bonne conscience (ou presque).

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Laguna Carhuacocha


Le camp est déjà monté lorsque s’installe sur la région une curieuse alternance d’éclaircies brûlantes et de volées de grêlons. Inconvénient, on passe notre temps à s’habiller et se déshabiller. Avantage, ce style de météo est en général accompagné d’ambiances lumineuses fugitives mais étincelantes. Presque de quoi nous consoler du reste de la journée. Atmosphère islandaise des jours de beau temps, diront les connaisseurs. Planté au pied des glaciers suspendus du Siula, Jirishanca et autre Yerupaja (6600m), la « laguna » de Carhuacocha fait sans doute partie des plus beaux endroits de la Cordillère des Andes. Enfin c’est ce que disent les guides, il suffit d’ailleurs de lever les yeux (très haut) pour s’en convaincre. Ca tombe bien, nous allons y passer plus de temps que prévu…mais n’anticipons pas. Pour en finir avec les superlatifs, lesdits Jirishanca (« Bec du Colibri » en Quechua) et Yerupaja (signification inconnue) font aussi partie des sommets les plus difficiles des Andes voire de la Terre entière. Là encore, il suffit de lever les yeux (toujours aussi haut) pour en être – également – convaincu. Ce dernier doit être gravi en moyenne tous les 5 ou 10 ans. Au maximum…

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Laguna Carhuacocha


Le reste de l’après-midi s’écoule paisiblement dans et devant la tente-mess (au gré des éléments) entre brefs raids photographiques, leçons de Français données par Agnès à Emmanuel Lara Jr, rudiments de Quechua que Joël, le muletier, tente courageusement de m’inculquer…Comme la veille, pas question d’imaginer que le ciel étoilé reviendra sitôt le soleil disparu, comme il est écrit dans les livres. La pluie et la grêle se relaient pour assiéger la tente-mess pendant le dîner, ça commence même à goutter sur les succulentes truites fraîches du lac achetées aux indigènes – et sur les incontournables patates andines qui les accompagnent. Ca continue à tambouriner sur les parois de la tente sitôt couchés (mais là notre Hilleberg « made in Sweden » reste d’une imperméabilité intraitable), avec un coup de tonnerre pour faire bonne mesure. « Des orages ici en cette saison (sèche) ? Ah no, imposible, hombre » m’avaient expliqué en chœur Manuel père et fils pendant le repas...le Diamox est abandonné au profit du Temesta – nous sommes parfaitement acclimatés tous les 3 par contre le bruit de la grêle frappant la tente traverse même les Boules Quies !



Laguna Carhuacocha (4200m), jeudi 8  juin

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Laguna Carhuacocha

Grande nouveauté ce matin. Là encore du jamais vu de mémoire d’arriero : il neige ! En fait, il a même neigé une bonne partie de la nuit. Du coup les parois de la tente se sont à moitié affaissées sur nous ce qui a permis à l’humidité ambiante une 1ère incursion à l’intérieur de notre dernier réduit de défense, notre tente suédoise garantie toutes conditions. Andes Péruviennes : 1 – Scandinavie : 0. Vaut mieux en rire finalement – c’est en tous cas ce que font Manuel père et fils, Joël l’arriero (muletier, en langage local) et Jorge le cuisinier. Ambiance filmogénique à souhait que ce camp tout blanc. Ça me rappelle notre tentative sur l’Ararat où la colère de Noé nous avait infligé 3 jours de camping sous des trombes neigeuses. Et dire qu’on avait mis le réveil à 6h pour la grande étape de la journée…celle-ci est remise au lendemain sous des cieux espérés plus cléments, de toutes manières les ânes auraient bien du mal à marcher sur de l’herbe rendue savonneuse par la neige fondue. Nous sommes donc contraints dès le 3ème jour de consommer notre seule journée de réserve, celle qui était bien sûr prévue pour finir tranquillement. Quant à imaginer ce qui se passera si c’est tous les jours comme ça…les échappatoires sont rares sur l’ensemble du circuit et arriver dans une vallée imprévue peut se solder par 10 ou 20 heures de marteau-piqueur dans un vieux bus local, dans l’hypothèse improbable où on parviendrait à en dénicher un…Manuel Lara père esquive le sujet et préfère m’expliquer que « vraiment, que mala suerte, jusqu’à la semaine dernière il faisait grand beau, et l’année dernière avec un autre groupe suisse  - ay, que sol lindo ! » etc…Ayant l’habitude d’attirer la pluie vers les régions ou les saisons les plus sèches comme le miel attire les mouches, je l’écoute avec une patiente résignation. En me disant seulement que nos invraisemblables 2 semaines de ciel bleu en Patagonie  l’an passé devaient bien se payer un jour ou l’autre !

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Laguna Carhuacocha

A défaut de 2 semaines ce sont déjà 2 heures de soleil qui pointent quand même le bout de leur nez vers 11h. Nous partons faire le tour de la « Laguna ». Ah oui, Laguna = Lac pour ceux qui n’auraient pas encore compris. Personne n’allait quand même nous imaginer en vacances au bord de la mer, quand même ! A l’extrémité amont, le recul des glaciers a créé une plaine herbeuse (vu de loin) qui s’avère de près être un vaste marécage aux accents résolument ruwenzoriens, sillonné de surcroît de nombreux torrents plus ou moins larges. La vaine recherche d’un gué pour franchir le 1er  d’entre eux nous fait vite comprendre que les bergers du coin avec leurs grandes bottes se passent fort bien de pont…il faut donc traverser pieds nus, un revigorant massage circulatoire dans de l’eau ne dépassant pas les 5°. Plus chaude que les 0°  des Sources du Gange, mais guère plus baignable…la première toilette attendra. Alors que je remets bêtement mes chaussures pour achever de les tremper dans l’herbe gorgée d’eau, Agnès astucieusement adopte la technique zanskari : rester pieds nus jusqu’à la fin définitive des hostilités. L’herbe est douce, les pieds s’habituent à la température au bout de quelque temps, et l’exercice vaut toutes les balnéothérapies des meilleurs centres de wellness de Suisse et de Navarre !

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Jirishanca


La zone humide est à peine franchie que le ciel se rebouche rapidement sur les 6600m du Yerupaja qui avait daigné se découvrir pendant une petite heure pour nous permettre quelques photos de consolation. Mais la vraie consolation, c’est bien la rencontre du patriarche du lieu, Señor Avalos, qui vit ici toute l’année avec sa famille, ses vaches et ses brebis au pied de sommets figurant au Panthéon mondial de l’alpinisme de haute difficulté. Oui, toute l’année, saison des pluies comprise (qu’est-ce que ça doit être !)…Il est adorable, bavard comme pas deux, parle mieux l’espagnol que le quechua…et il en a des choses à raconter ! De Hans et Alice, les grimpeurs suisses qui dans les années 70 écumaient les sommets avoisinants et qui étaient devenus parrain et marraine de quelques uns de leurs 11 enfants. Des Yougoslaves cinglés qui avaient réussi à forcer la terrible face SE du Yerupaja et à en redescendre vivants. Des changements climatiques et de cette saison sèche qui parfois  oublie un peu de l’être…

De retour au camp pour le déjeuner, une constatation s’impose :  nous sommes encore un de moins. Une de moins pour être précis : la dernière poule de la caravane que nous découvrons dans nos assiettes successivement sous forme de soupe puis de viande grillée. Le soleil fait ensuite une heure supplémentaire en sus du minimum syndical, permettant un séchage quasi complet des tentes et des vêtements…avant qu’à 16h50 tapantes, tout ne se refasse méthodiquement tremper par l’averse du soir, un peu en avance cette fois-ci.. Inutile d’essayer de jouer au prévisionniste en herbe en observant l’évolution du vent, des nuages, de la température et de la pression avant de diviser le tout par π – le climat local reste aussi mystérieux et imprévisible que celui du Ruwenzori, à ceci près que là-bas on était prévenus. Et qu’ici on a cru jouer au plus fin en faisant manquer à Cécile 3 semaines de crèche forestière pour viser juin, le win-win par excellence, sec et sans foule. Résultat on baigne dans l’humidité et c’est déjà la 5ème caravane de mules pour gringos-trekkers qui passe devant mes yeux en écrivant ces lignes !



Huayhuash (4350m), vendredi 9 juin

« Qui a plu pleuvra », telle semble être la devise de cette Cordillère prétendument sèche en cette saison. Un vague carré de ciel étoilé annonce pour notre incurable optimiste de Michel une nuit tranquille et une aube dégagée. Le lever de soleil sur les 2000m de paroi glaciaire du Yerupaja se reflétant dans la Laguna est parait-il le clou du circuit...mais à nouveau, sur les coups de minuit, la pluie recommence à s’écraser sur les parois de la tente. De bonnes grosses gouttes bien dodues qui nous rappellent qu’on a  choisi de voyager sous les tropiques. Résistant à la tentation du Temesta, je passe les 5 heures suivantes à assister aux crescendos et decrescendos du déluge, je deviens expert à distinguer les subtiles variations entre pluie, grésil et grêle…seule la neige manque à l’appel cette fois-ci, mais pas de souci, elle ne doit pas être bien loin au dessus de nos têtes. Quelques rêves ensoleillés interrompent quand même cette longue attente. Non, non, pas Ibiza, plutôt la Patagonie, celle que nous avons connue par 25° à l’ombre sous un ciel sans nuages, c’est un peu le monde à l’envers…

Au réveil, l’ambiance détrempée atteint un niveau de sinistre encore inégalé ! Si l’intérieur de notre valeureuse tente Hilleberg (ces Scandinaves connaissent manifestement la question) est cette fois-ci juste un peu humide, la terre andine gorgée d’eau commence à crier halte-là et le reste du camp se transforme lentement mais sûrement en un immense bourbier. Nos amis péruviens restent pourtant intraitables sur les 6h30 du petit-déjeuner. L’étape est longue, nous avons mangé notre jour de réserve, et il faudra bien arriver à l’alpage de Huayhuash coûte que coûte et quelques soient les conditions, quitte à porter les ânes dans la neige si nécessaire…

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Montée à la Punta Siula


Michel choisit de rester avec la caravane muletière qui emprunte un col tranquille à 4600m, Manuel Jr, Agnès et moi préférons forcer le passage par les 4834m « plus alpins » de la Punta Siula. Enfin n’exagérons rien, cela signifie simplement que c’est un peu trop escarpé pour les ânes ! Nos topos déconseillent pourtant formellement de s’y aventurer par mauvais temps à cause de « l’absence totale de sentier » mais la Cordillère de Huayhuash s’est – hélas – bien civilisée ses dernières années et l’itinéraire est facile à trouver, souvent balisé, et pas plus escarpé qu’un sentier tessinois. Malgré le ciel bas et les sommets bouchés, le parcours reste somptueux, 3 lacs superposés de 3 couleurs différentes dans lesquels viennent se jeter des glaciers suspendus aussi spectaculaires que possible. Qu’est-ce que ça doit être avec un ciel tout bleu et les grands sommets au dessus…on reviendra avec Cécile et Arnaud …dans une quinzaine d’années…si les glaciers sont toujours là…

Un timing judicieux nous permet d’arriver au col au même moment que les 10 minutes de soleil de la journée. Après les déluges à répétition des jours (et nuits) précédents, la descente s’est par contre transformée en un gigantesque marécage incliné qui plus est couvert de neige fondante. Le Ruwenzori n’est plus très loin…mais sans nos bottes fétiches c’est soudain bien moins rigolo. Pendant qu’Agnès achève de rééduquer patiemment son genou sur ce terrain des plus indigestes pour elle (et pour lui), et alors que le grésil recommence évidemment à tomber, Bertrand lui commence à rêver, une nouvelle fois. A se prendre pour James Bond. A imaginer une combinaison téléphone satellite – hélicoptère – jet privé qui nous déposerait en quelques heures à Arequipa. Vous savez, la ville de Mario Vargas-Llosa, toute blanche sous un quasi éternel ciel bleu, qui plus est entouré de jolis volcans à 6000m propres à apaiser notre soif d’altitudes exotiques…

Retour sur Terre, dans la terre, dans la boue plus précisément. Huayhuash village, 4350m, 2 maisons, une famille résidente de juin à septembre, une trentaine de vaches et veaux, à peu près autant de moutons, des pelouses de rêve pour planter sa tente et rêver (pour de vrai, cette fois) devant les glaciers suspendus (désolé de radoter, mais les glaciers sont tous suspendus par ici) du Sarapo et du Jurau…Bon, une nouvelle fois, pour ces derniers, c’est un peu rapé. Mais la chance est parfois un peu de notre coté : Manuel père est un vieux pote du fils de la famille, Don Armando, ce qui nous permet d’installer notre cuisine au sec dans la maison principale. Une soupe épaisse et fumante, une accalmie permettant de monter la tente et d’en sécher les parois détrempées, l’accueil chaleureux de la vieille maman d’Armando…et la vie reprend quelques couleurs.

Locales, les couleurs : nous croisons d’abord 4 Indiens en poncho. Jusque là rien d’anormal…si ce n’est que l’un arbore fièrement un grand fusil. Il s’agit en fait de l’équipe de la « seguridad » qui veillent désormais sur l’intégrité des gringos trekkers suite à une poignée d’ agressions mortelles 3 ans plus tôt. Mais le clou de la journée restera le rodeo du soir : le progrès médical est arrivé même à Huayhuash et Armando doit injecter à chacune de ses 15 vaches un complément de calcium et de phosphore. Il peut aussi s’agir parfois d’antibiotiques…enfin passons. Les ruminants sont regroupés non sans peine dans un corral de pierres sèches (humides, en l’occurrence), les 4 agents de la securité (qui n’ont il est vrai pas grand-chose à faire ces temps-ci) sont appelés en renfort…chacune des bestioles est alors successivement attrapée au lasso par les cornes, maintenue par la queue, les pattes, et le museau (voire même la langue pour les plus récalcitrantes) et dûment piquée dans la fesse avant d’être libérée et de meugler son désaccord.

Un petit vent aigre du sud s’est levé, la vieille mère d’Armando nous invite à nous réchauffer les mains sur l’âtre de sa petite maison pendant que son fils nous explique d’un ton assuré que le vent du sud va à coup sûr chasser les nuages pendant la nuit. Un genre de mistral à l’envers, logique puisque nous sommes dans l’hémisphère sud…en attendant mistral ou pas il recommence à pleuvoir doucement mais inexorablement dès la tombée du jour…



Laguna Viconga (4400m), samedi 10 juin

A la maison on serait sûrement en train d’organiser un WE de camping ensoleillé avec les enfants, à pied ou à vélo, en Valais ou au Tessin …on se raccroche à ce qu’on peut dans les moments difficiles…mais n’anticipons pas. La journée a pourtant bien commencé. Par 2 nouveaux records, pour être précis. Le premier c’est qu’il n’a pas plu de la nuit entière. Le second, encore plus incroyable, c’est que le lever du jour se fait pour la première fois sous le ciel bleu. Le mistral local a donc fait son effet…mais il est déjà tombé. Et un gros bonnet d’âne grisâtre et lenticulaire couvre rapidement les meringues de glace en équilibre instable couronnant l’impressionnant sommet du Carnicero (« le boucher », ça ne s’invente pas…) droit au dessus de nos têtes. En montagnard averti, flairant la bonne affaire, je parie aussitôt avec Manuel Père qu’il pleuvra avant le soir. Un Pisco Sour. Cela m’obligera à goûter la boisson nationale…

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Montée au Portachuelo de Huayhuash


L’étape est courte, le soleil chauffe le camp, nous passons donc les premières heures de la matinée à faire sécher les affaires humides, c'est-à-dire à peu près 90% de ce que nous avons emmené (les 10% restant étant composés des affaires trempées). 3 heures de soleil d’affilée ! A ce train là on va bientôt se croire à Ouarzazate…Montée tranquille au Portachuelo de Huayhuash à presque 4800m après de déchirants adieux avec Armando et sa vieille maman qui a les larmes aux yeux. Et qui me met les larmes aux yeux lorsqu’elle me répond – alors que je lui ai promis de revenir ici dans une dizaine d’années avec nos enfants – qu’elle sera sûrement morte d’ici là. Les cumulo-nimbus qui commencent à enfler à toute vitesse sur les sommets du voisinage prennent soudain bien moins d’importance.

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Montée au Portachuelo de Huayhuash


Au voisinage du col, une végétation de grosses bosses moussues (ou de grosses mousses bosselées, c’est comme on veut) rappelle à nouveau un peu le Ruwenzori. La boue de la descente aussi d’ailleurs. Enfin moins que la veille, avec un peu d’adresse on parvient même à ne pas retremper les chaussures qui ont eu tant de mal à sécher le matin. Patience, elles ne perdent rien pour attendre…

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Montée au Portachuelo de Huayhuash


Les derniers rayons de soleil éclairent la magnifique descente sur le grand Lac de Viconga, à 4500m sans doute l’un des plus hauts des Andes. Non qu’on soit au crépuscule, loin de là, c’est juste le ciel qui noircit à vue d’œil comme chaque jour. Ils éclairent aussi le visage des gamins arrivés en courant ( !) d’une cabane isolée pour échanger leurs sourires photogéniques contre un « caramelo ». C’est vrai qu’on en a des stocks, notre cuisinier nous en rajoute chaque matin une dizaine au fond des « pack lunch ». A croire qu’ils sont de mèche. Mais le clou de la journée c’est bien le crochet vers les Sources Chaudes d’Atuscancha. Accès bien sûr dûment contrôlé par une poignée d’indigènes de la « Comunidad » locale qui eux ne se contentent pas de caramelos mais préfèrent des Soles sonnants et trébuchants. Il est vrai que dans le forfait est aussi inclus le pâturage pour nos ânes – et surtout la « seguridad » contre les bandits qui avaient donné mauvaise réputation à l’endroit il y a quelques années.

Nous n’y sommes d’ailleurs pas seuls : deux Israeliens plutôt sauvages effectuant le trek en autonomie complète avec des sacs plus hauts qu’eux, une Indienne et sa petite fille vendant bière et coca frais à ceux que le bain chaud aurait donné soif…l’eau est entre 37° et 40°, inutile de dire que c’est un pur bonheur (et accessoirement la seule toilette des 8 jours pour ceux qui comme nous détestent les torrents glacés…). Un bonheur à la hauteur du sale moment à passer pour se rhabiller en plein vent ; lequel vent ramène d’ailleurs aussi à vitesse accélérée de gros nuages noirs foncés depuis le fond de la vallée…mais pour une fois nous serons les plus forts. Habillage express, ½ heure de marche sprintée pour rejoindre le camp, 3min. 30 chrono pour monter la tente et nous sommes tous réfugiés sous la tente-mess devant une soupe au potiron fumante alors que les 1ères gouttes claquent sur la toile. Beau joueur, Manuel s’incline mais me promet un Pisco Sour « corsé », par lequel c’est de mes yeux que sortira la pluie…voulant rester élégant, je surenchéris aussitôt sur un autre pari stupide : nous ne finirons pas le circuit sans qu’il ait plu au moins une fois par jour, saison sèche ou pas. L’enjeu est plus sage, et surtout plus excitant pour moi : une portion de Dulce de Leche, cette pâte de lait caramélisé surconcentré qui fait le bonheur des routards (et des autres) à travers toute l’Amérique Latine !

Le même Manuel (père) m’avait expliqué quelques jours plus tôt que pendant ladite saison sèche (c'est-à-dire de mi-mai à mi septembre, cherchez l’erreur…), si la pluie était rare mais pas exclue, les orages eux étaient absolument inconnus. Caramba, j’aurais dû encore parier (un Ceviche, pour changer ?) : histoire de changer des averses et de la neige, c’est une « tormenta electrica » violentissime qui s’abat sur le camp sitôt achevée le tea-time. Le son et lumière au grand complet : foudre, éclairs, grêle, tonnerre, avec de splendides échos dans les immenses parois rocheuses au dessus de nos têtes…Comme toujours dans ces cas là, histoire de se rassurer, nous comptons les secondes entre flash lumineux et grondement pour se convaincre que « ça s’éloigne »…mais ici par un curieux effet boomerang, sitôt franchie une certaine distance la foudre se rapproche à nouveau comme si un esprit malfaisant la tenait prisonnière avec une corde élastique ancrée résolument sur notre petit campement !

Je tente vainement de m’extraire de cette ambiance sinistre en m’enterrant sous le duvet, les écouteurs dans les oreilles, le lecteur MP3 au volume maxi avec de la musique andine…en imaginant Cécile et Arnaud gambadant au soleil parisien à 50m d’altitude…même si avec le décalage horaire ils doivent plus probablement être en train de dormir à poings fermés ! Ce qui me reste de pitié va pour Pierre et Jocelyn, deux Français effectuant eux aussi le circuit en autonomie complète, qui viennent d’arriver trempés et doivent encore se bagarrer pour monter leur tente sous la grêle et les éclairs. Pourtant même les plus sales moments ont aussi une fin…après un excellent dîner (des Carbonara «al dente» à 4500m, Jorge est un vrai magicien), suivi de tasses de Mate de Coca à répétition pour retarder le retour aux tentes, un spectacle féérique s’est soudain invité à l’extérieur : les nuages se sont volatilisés, laissant régner la pleine lune et la Croix du Sud sur les sommets voisins qui étincellent maintenant d’une lumière sublime au milieu de la nuit. La prière à Inti prononcée en Quechua par Joël et Jorge a peut-être été entendue.



Huanactapay (4300m), dimanche 11 juin

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Col Cuyoc

La chance aurait-elle enfin tourné ? En tous cas nous passons non seulement notre seconde nuit d’affilée au sec mais avons surtout droit à notre premier réveil limpide, de ceux que la saison sèche andine est supposée garantir…la pluie de la soirée s’est du coup transformée sur notre tente en une jolie carapace de glace. Pratique puisqu’il suffit de la brosser pour retrouver une toile quasi sèche. Dans la bucolique montée au Col Cuyoc (5020m, point culminant du circuit), les couleurs sont d’une pureté exceptionnelle – il faut dire que l’atmosphère a été lavée fréquemment ces temps-ci ! Les rares cumulus tout blancs ne gênent guère le coup d’œil sur les 6600m du Yerupaja et toute sa petite famille qui scintille comme un étal de diamant dans une bijouterie de St Moritz. Incroyable comme le moindre petit sommet de 5500m a des allures de Cervin ou de Fitz Roy ici, partout ce ne sont que parois de neige presque verticales, glaciers suspendus et déchiquetés, échafaudages surréalistes de meringues blanches posées les unes au dessus des autres tel un château des cartes prêt à s’écrouler…La Cordillere de Huayhuash ne fait pas de concession, pas la moindre cime aussi mineure qu’elle soit qui n’exige de ses soupirants une logique expéditionnaire lourde et un niveau d’alpinisme d’élite – sans parler des risques encourus à vouloir piétiner ces enchevêtrement neigeux défiant la gravité.

Longue descente dans les pâturages infinis de la Vallée de Huayllapa. Nous avions envisagé au départ de rajouter au programme un petit col à 5000m mais Manuel Jr juge que les 5cm de neige (peut-être même 10 par endroits !) et la pente effrayante tutoyant les 25° rend la tentative bien trop risquée sans corde ni crampons…malentendu ou mauvaise volonté, le camp du soir est installé suffisamment loin en aval pour nous dissuader d’y remonter le lendemain à l’aube. Malgré la volonté affichée d’Agnès de se tester sur une journée « radicalement longue » qui aurait sûrement dépassé les 10 heures de marche…Enfin tant pis, nous oublions vite ce petit moment de frustration en discutant à bâtons rompus avec Pierre et Jocelyn avec lesquels nous nous découvrons, comme c’était à prévoir, un océan d’atomes crochus et de passions communes. Pierre exerce le beau métier d’accompagnateur en moyenne montagne (AMM pour les initiés) en Savoie et parcourt au gré des saisons la Vanoise, l’Atlas marocain ou l’Equateur, à pied ou à raquettes, avec des clients ou en repérage…inutile de citer lesquels d’entre nous cela fait rêver (pour employer un terme modéré)…Tous les 3 ? Bonne réponse !

Quant à Jocelyn, il parcourt le monde depuis 9 mois du haut de la liberté de ses 25 ans, aussi passionné de culture traditionnelle sino-japonaise ou aztèque que de longs trekkings andins ou himalayens. En guise de bonus, comme tout sportif digne de ce nom, il a déjà eu l’occasion de déchirer ses ligaments croisés du genou – mieux, même, les deux, et chaque genou a été opéré avec une technique différente. Du pain béni pour Agnès qui le bombarde de questions pointues sur les avantages respectifs du Kenneth-Jones et du DIDT, les dernières méthodes à la mode…

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Huanactapay


Absorbés dans tout ce bavardage exotique, personne n’a songé à lever les yeux vers les cumulus tout petits et tout blancs de midi qui ont soudainement noirci et pris de l’embonpoint vers 15h. Rien que du déjà-vu : bon timing une nouvelle fois, arrivée au camp sous les premières gouttes avec une nouvelle installation de tente accélérée à la clé. On devient de vrais pros…je n’ai pas chronométré cette fois-ci mais la barrière des 3 minutes a dû vaciller ! Le grain passe rapidement, et les débats sur la traversée du M’goun (Haut Atlas marocain pour les ignorants) avec grand-père et enfants ou sur les différentes faces skiables de la Grande Casse (3856, point culminant de la Vanoise pour les re-ignorants) reprennent rapidement là où ils ont été interrompus. A propos de grain, bref certes, mais encore un orage, ça devient une habitude… « Tormenta electrica en Junio ? Hombre, imposible aqui ! ». Sacré Manuel…En attendant plus que 3 jours et j’aurai gagné mon deuxième pari !



Huatiaq (4300m), lundi 12 juin

Mauvaise surprise au réveil. Oh ne parlons pas des nuages revenus sournoisement durant notre sommeil, ils restent pour l’instant massés sur le versant amazonien de la Cordillère. Le problème ce sont plutôt les ânes qui ont une nouvelle fois disparu. Certes ils partent souvent se balader la nuit à la recherche d’herbe plus verte, mais ce coup-ci ils sont invisibles, impossible de savoir dans quelle direction chercher et les espaces sont immenses…En fait, comme nous l’explique Joël l’arriero, s’ils ne passent pas leur nuit à brouter ils sont trop faibles pour marcher chargés pendant la journée. La preuve : les fréquents ossements rencontrés sur les sentiers – ce sont ceux des ânes que leurs arrieros paresseux ou inexpérimentés avaient attachés durant la nuit. Mais comme le soulignent les 2 Manuel(s) à l’unisson, à quelques chose malheur est bon : rien de tel qu’une carcasse d’âne pour attirer tous les condors du voisinage et réussir enfin des photos animalières dignes de ce nom. Michel, qui se bat en vain avec un téléobjectif de 400mm pour figer enfin sur sa pellicule numérique un rapace en plein vol, regarde du coup longuement son petit canif suisse avant de décider que ça ne suffirait sans doute pas.

La nuit a de nouveau été sèche - si ça continue, on finira par adopter la tactique des volcans équatoriens, départ à minuit... Du coup on replie une tente à peine humide. Ça a l’air d’un détail mais après les jours passés on apprend à jouir des petits bonheurs du jour comme ils se présentent. La matinée, elle, est placée sous le signe du retour : retour vers la chaleur, vers le monde civilisé (enfin tout est relatif !), vers les premiers arbres (ou les derniers, c’est selon), vers les parfums des fleurs et des plantes aromatiques…eh oui, nous descendons pour la première fois depuis une semaine sous les 4000m. Sous un soleil enfin de plomb, du coup. Un magnifique sentier parfois vertigineux au bord d’une série de cascades nous ramène au village de Huayllapa (3500m). L’absence totale de route d’accès (la plus proche est à 1h30 de marche) ne les empêche bien sûr pas de disposer d’une belle parabole stratégiquement plantée au milieu de la « Plaza de Armas » ce qui permet de suivre la Coupe du Monde. Enfin du moins pendant les 4 heures quotidiennes  où le courant fonctionne. Et nous qui pensions fièrement avoir échappé à tout cela en voyageant précisément à cette période là dans une région décrite comme reculée…

Le village est plutôt plus sympa que sa réputation « racketteuse ». Il est vrai que le racket est désormais institutionnalisé puisque les Gringos se voient taxer de 10$ (!) de droit de passage « pour aider la communauté » avec reçus dûment délivrés par l’Indienne en faction devant la barrière d’entrée…Les gamins quémandeurs sont heureusement tous à l’école quand nous arrivons – car il y a même un « colegio » juste à coté ! Quant à savoir si notre argent sert à acheter des cahiers d’école ou à payer l’installation de la TV pour suivre les matches, Manuel père lui-même est bien incapable de le savoir…

Petite descente ravitaillante dans les deux (!) épiceries de la rue principale, évidemment folkloriques à souhait, quelques caramelos aux rares gamins qui sèchent l’école, et il faut se remettre en marche. On ferait bien une petite sieste au soleil mais il reste au moins 800m à remonter jusqu’au camp du soir. On le devine depuis le village : c’est précisément là où commencent à se masser les quelques nuages de la région, de moins en moins blancs et de plus en plus dodus comme d’habitude. Même en ayant repris goût à l’humanité urbaine, chacun se dit que planter le campement au sec aurait aussi son charme. Je rajoute le sac d’Agnès sur le mien, chacun met le turbo, et les 800m entre 3500m et 4300m sont parcourus en 1h45. Jocelyn nous félicite d’ailleurs, Agnès et moi, pour notre forme physique étincelante…avant de finir sa phrase par un « pour votre âge » un peu assassin. Le fait est qu’on rattrape presque nos ânes. Manuel et Joël commencent à être impressionnés par ces touristes finalement pas si manchots que ça de leurs 2 jambes.

L’orage du soir a le bon goût de ne pas débarquer avant 18h ce qui nous permet un long bavardage collectif vautrés dans l’herbe sèche (à défaut d’être tiède). Pas d’illusion, une nouvelle fois ça parle surtout (pour ne pas dire exclusivement) de montagne, en variant quand même les registres, du ski de randonnée dans le Beaufortain aux traversées himalayennes en passant par la Forêt Noire et la Corse. Et puis cette giboulée juste un peu orageuse, pas bien méchante finalement, me laisse en course pour mon pari « de la pluie chaque jour » avec Manuel. Qui semble-t-il aura dû entendre plus de tonnerre durant cette semaine maudite qu’en 50 ans d’existence entre Lima et Chiquian…

Comme chaque après-midi, Joël et Jorge (donc le muletier et le cuisiner, pour ceux qui n’auraient pas suivi) réussissent, avec leurs petits transistors de poche, à capter la radio locale de la ville voisine (« ville » et « voisine » étant bien sûr à prendre au sens large), dont les ondes FM semblent avoir la faculté miraculeuse de remonter les vallées jusqu’à bien au-delà de 4000m. Nous apprenons ainsi que la Bulgarie a battu l’Equateur (ou était-ce l’Allemagne qui a battu le Mexique ?) et que la France jouera le lendemain. L’orage a cessé de tambouriner sur la tente-mess, nous savourons d’excellents macaronis au thon suivi d’une plâtrée de riz au lait, et la conversation s’engage sur les élections péruviennes. Plus précisément sur l’énigme suivante : comment les Péruviens ont-ils pu élire Alan Garcia, chassé du pouvoir (et du pays) il y a 16 ans après un mandat particulièrement calamiteux ? « C’est simple » expliquent Manuel père et fils. « Avec Garcia, on sait qu’on aura « lo malo cierto », on a la certitude qu’il sera mauvais. Avec Ollanta (son rival), c’était plus risqué. Il aurait probablement été aussi mauvais que Garcia, mais finalement comme on ne le connaît pas cela aurait aussi pu être bien pire. Les gens ont donc préféré jouer la sécurité, le mauvais qu’on connaît… ». Et dire que certains se désolent devant la médiocrité de la vie politique française !

Nous nous endormons sous un ciel apaisé, la Croix du Sud est de retour et la lune commence à illuminer les glaciers dégoulinants du Huacrish dont le cirque abrupt ferme la vallée. Nous sommes heureux et en paix avec le monde.



Laguna Jahuacocha (4050m), mardi 13 juin

Pleine lune, ciel étoilé, nuit glaciale (on n’a rien sans rien !), l’ordinaire de la « temporada seca andina » semble de retour. Pendant que Joël une nouvelle fois part arpenter les environs dans le petit matin pinçant pour retrouver ses ânes disparus, nous savourons de délicieuses pancakes accompagnées de bouillie de quinoa dans le confort de la tente-cuisine. La discussion se réengage sur ânes et condors. Toujours pas une photo de condor digne de ce nom dans l’escarcelle du groupe. Impossible de sacrifier un des ânes de Joël (de toutes manières, encore faudrait-il qu’il les retrouve !). Alors ? Alors les 2 Israëliens qui suivent nos étapes en autonome, écrasés sous des sacs aussi grands qu’eux ont l’air bien affaiblis. Ils sont de surcroît parfaitement antipathiques. C’est Jorge le cuisinier qui ose suggérer ce que chacun pensait tout bas…en liquidant un futur Mossadiste, ne ferait-on pas œuvre de bien commun d’une part en faveur des Palestiniens opprimés d’autre part en faveur de nos photographes frustrés ? Et Manuel père, qui a fait beaucoup de mauvaises expériences avec ces gens là en trekking, de surenchérir – « en plus ils puent tellement qu’on aurait 2 fois plus de condors qu’avec un malheureux âne ». Fermons la parenthèse, le terrain devient savonneux. Pas d’inquiétude, le projet restera au niveau du fantasme inavouable, nos 2 zombies sont sûrement rentrés chez eux saufs à défaut d’être sains…

Notre petit équipe compte désormais de fait 5 membres : Pierre et Jocelyn, bien que continuant à voyager en autonome, ne nous quittent plus. Quel bonheur de pouvoir non seulement passer la journée à contempler des montagnes parmi les plus belles qui soient, mais en plus parler sans cesse avec ses amis des autres montagnes, bien sûr encore plus belles, celles qui nous attendent à l’avenir…Pierre est presque aussi bavard que moi, c’est dire. Je lui parle Ladakh-Zanskar en combiné vélo-trek-alpinisme, notre grande aventure juste avant l’arrivée de Cécile, il me rétorque Pakistan-Cachemire-Gangotri, son projet de l’automne prochain…

En attendant, au bout d’une semaine passée entre 4000m et 5000m, la forme collective est étincelante, nous enchaînons d’un pas alerte les 2 cols à 4800m de la journée dans des paysages invariablement magnifiques. Certes le Yerupaja, en vraie diva capricieuse s’obstine à cacher les dernières encablures de ses 6600m sous quelques gros nuages blancs ; mais son petit frère le Jirishanca, une tour de roc et de glace verticale défiant le ciel, est au moins aussi impressionnant. Ces sommets font partie – selon les experts es-alpinisme – des plus difficiles de toutes les Andes, ce qui n’est pas peu dire au vu des 6000km de montagnes reliant la Terre de Feu aux portes des Caraïbes de Colombie. La forme est tellement bonne, disais-je, qu’il nous faut attendre presque 1h au sommet du 2ème col (Yaucha, 4834m) avant que notre caravane bourricotière ne nous ait enfin rattrapés. L’occasion de faire quelques globules de plus, de bavarder avec 2 charmantes Grenobloises qui font le même circuit que nous (mais en 2 jours de moins…ah, jeunesse…) et de filmer le Jirishanca qui chasse enfin sa gangue nuageuse. Vous ne comprenez plus ? Eh oui, on l’avait en fait précédemment confondu avec le Rondoy (voire le Yerupaja Chico pour les plus idiots), c’était donc pas lui…c’est nous les ânes, on mériterait de porter seuls nos tentes !

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Laguna Jahuacocha


Le reste de la journée est un succession d’images de calendrier à la limite du kitsch : descente de l’idyllique vallée de Huacrish dans un océan de fleurs multicolores (lupins des Andes, marguerites jaunes géantes…et plein d’autres dont j’ai oublié le nom quechua) où déambulent de temps à autre quelques vaches heureuses en semi-liberté. Installation d’un campement de rêve au bord du Lac vert-bleu turquoise de Jahuacocha dans lequel scintillent les faces infinies du Rondoy et du Jirishanca (ce coup-ci on est sûrs !). Les autres faits marquants :

  • il n’a pas plu de la journée, j’ai donc perdu mon pari avec Manuel père, il se régalera de Dulce de Leche pendant que je fermerai les yeux pour avaler son Pisco Sour «à faire pleuvoir des larmes »
  • nous traversons à 4500m une petite forêt de quenoales. Des arbres à l’altitude du Mont Blanc ou presque…on ne s’étonne plus de rien ici ! Ce sont les plus hauts du monde, ça ressemble à une sorte de pin aux branches tordues et à la taille encore respectable compte tenu des conditions…
  • à la sortie de la forêt, sur le chemin du 2ème col, un spectacle désormais familier : un portail en bois, un cadenas, une vieille Indienne et son accolyte assis dernière le carnet de reçus à la main, et 10 soles par Gringo pour le bien de la « comunidad » locale. Manuel Jr fait observer avec perfidie que chaque saison une nouvelle porte apparaît sur le circuit.
  • un peu avant le Col de Tapush, le 1er  des deux, une croix et une plaque mortuaire. Pour une fois pas à la mémoire d’un alpiniste tombé au combat comme c’est l’usage dans ce genre d’endroit, mais d’un couple de trekkeurs américano-péruviens assassinés ici en 2002. L’histoire raconte que l’Américain avait fait quelques emplettes dans les petites échoppes de Huayllapa en sortant de (trop) gros billets. Que cela avait excité la convoitise de 2 petits malfrats du village qui les avaient suivis. Que l’agression avait mal tourné. Que les apprentis-gangsters, effrayés par leur geste, avaient tenté de tout enterrer, hommes et bagages. Et que ce sont les plumes du duvet mal enseveli qui avaient attiré l’attention de la police. La région a été pacifiée depuis par les « comunidades » indigènes pour lesquelles le passage des randonneurs est un complément de revenu appréciable. On se dit soudain que les 10 Soles perçus à chaque portail sont peut-être tout compte fait bien investis…
  • France – Suisse : 0 – 0. Sitôt installé le camp et malgré le caractère encaissé du lieu, Joël a réussi à extraire une radio locale de son petit transistor…et l’actualité du Mundial nous rattrape immédiatement.
  • Michel, Pierre et Jocelyn parviennent à se laver dans la « Laguna ». Pierre y fait même quelques brasses,  témoins à l’appui ( !). Les 2 Suisses s’abstiennent (pas fous !), comme quoi les clichés ne reflètent pas toujours la réalité. La veille, en traversant pieds nus un torrent à la température comparable, on avait presque des crampes aux chevilles au bout de 10 secondes…
  • Jocelyn s’est fait un vilain panaris à l’orteil. C’est sûr que c’est pas le meilleur endroit pour, le premier médecin doit être à 2 jours de marche. Il faut donc recourir à de la médecine de fortune. Sans médecin, bien sûr. C’est la main d’or de la seule femme du groupe, Agnès, qui s’y colle pour inciser avec le ciseau du canif désinfecté à la flamme du réchaud ( !) en guise de bistouri. J’avais les jambes qui flageolaient rien qu’à l’idée…et la malheureuse victime était bien trop peureuse pour oser s’auto-charcuter tout seul. Et dire que j’avais un bref moment rêvé d’entrer dans la médecine…

La nuit est tombée et le ciel gronde toutes les 30 minutes environ. Oh pas de souci, ce ne sont plus les orages « imposibles » des jours passés, ces mauvais esprits s’en sont sans doute retournés hanter la forêt amazonienne toute proche. Ce sont simplement les séracs suspendus du Jirishanca qui répondent à intervalles régulier à l’appel de la gravité. A défaut de cloches d’église, la nuit promet ainsi d’être bien rythmée. « Jirish – ancash » en Quechua, c’est le Pic du Colibri (mais je l’ai déjà dit, il me semble…), on peut y voir un bec ou une aile tendue vers le ciel. Ces Incas ne manquaient pas d’imagination.


Chiquian (3450m), mercredi 14 juin

Dernière journée en apothéose, comme il se doit. Après ce qu’on a dégusté les 4 premiers jours, c’est tout de même le minimum d’équité qu’on pouvait légitimement attendre. Notre caravane péruvienne retourne au plus direct sur le village de Pocpa où les attend – en principe – le minibus ; les Franco-suisses prennent une dernière fois le chemin des écoliers par 2 derniers cols à 4750m tout proche du Rondoy et du Jirishanca. Charge à Manuel de négocier avec le chauffeur qu’il vienne nous récupérer à l’arrivée 10km plus en amont. Inutile de chercher les bémols, il n’y en aura pas.

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Sur le Tour de Huayhuash


Parcours en bordure des eaux bleutées de la Laguna Jahuacocha dans la douce lumière du matin, entre vaches paisibles et lupins des Andes. Traversée ludique, pieds nus, d’un long marécage. Une dernière photo de gamins contre caramelos. Un peu plus haut la Laguna Solteracocha, vert-turquoise cette fois-ci. Et enfin tout en haut,  pour la première fois sans nuage en ce dernier jour, les océans de glace verticale du Jirishanca, Rondoy, Rassac, Yerupaja et tutti quanti étincelant dans l’azur droit au dessus de nos têtes, sans doute l’un des sites de montagne les plus sublimes de la Terre entière. Le pas est soutenu, la forme aussi éclatante que le blanc des glaciers. C’est à ce moment là que chacun réalise la chance qu’ont représenté les quelques jours de temps bouché au démarrage : les réserves de film, pellicules et batteries auraient sinon été épuisées à la moitié du circuit et les derniers jours n’auraient été qu’une longue série de frustrations pour tous les photographes du groupe !

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Sur le Tour de Huayhuash


Ces cataractes blanches qui obligent à lever la tête haut dans le ciel sont pourtant menacées en premier lieu par le réchauffement climatique, comme tous les glaciers tropicaux. Oh CO2 suspend ton vol a-t-on envie de dire. Pourtant le gros Boeing qui nous a amené ici figure au premier rang des coupables…quant à cloîtrer les Gringos chez eux pour les empêcher de trop polluer, l’idée n’enthousiasme guère nos amis Manuel, Jorge et Joël…pas plus sans doute que les « Comunidades » locales dont une large portion partirait alors chercher ailleurs les Soles du tourisme disparu, par exemple dans les bidonvilles de Lima…rien n’est simple ! Et pourtant on aimerait tellement revenir ici dans 10 ans avec nos 2 petits diables et leur faire découvrir la même chose. Joël nous assure qu’avec un « caballo chiquito », un petit cheval pour les moments de fatigue, cela est tout à fait envisageable à défaut d’être classique. Qu’ils voient ce qu’on a vu, qu’ils comprennent pourquoi on est revenus les yeux si brillants malgré des mots si maladroits, ils nous pardonneront alors peut-être nos abandons répétés…

Dernière descente dans une dernière mer de fleurs violettes et jaunes. Le Rondoy, l’ambassadeur nord de la chaîne voit bourgeonner enfin les premiers nuages sur ses dentelles neigeuses qui défient avec tant de grâce les lois de l’équilibre. A 4300m, réapparition des vaches, c’est devenu banal, les plus hautes paissent à l’altitude du Mont Blanc…voire même à 5000m en rajoutant un peu de baratin péruvien là-dessus. Et le tout sans EPO ! Puis c’est la piste de fond de vallée, encore 5km à se chauffer les semelles sous un soleil de plomb avant de s’affaler à l’ombre d’un quenoal. La journée a été presque longue, le retour sous les 4000m ouvre l’appétit, chacun baffre consciencieusement et en silence ses dernières provisions avant d’attendre le minibus. Qui est bien au RV et nous découvre allongés dans l’herbe sur les coups de 15h.

Nous quittons Pierre et Jocelyn qui, en puristes, poursuivent à pied pour dormir à Llamac, le chef-lieu de la vallée avec ses 30 maisons et son arrêt de bus. S’ensuivent, inévitablement, 3 heures de bon massage de reins sur une piste assez impressionnante (la même qu’à l’aller, en fait, mais on regardait sans doute la montagne !), parfois guère plus qu’une simple balafre ouverte au bulldozer dans des pentes terro-caillouteuses vertigineuses qui semblent devoir s’abattre sur les passants à la 1ère pluie. Comme toujours, heureusement, quelques scènes cocasses rompent la monotonie du trajet. A Llamac, justement, la barrière (du péage, là aussi !) est fermée, l’unique détenteur de la clé est parti se balader pour ramasser des herbes et ½ h de jeu de piste par habitants interposés sont nécessaires pour lui mettre la main dessus. Le ton monte quand, avant même de daigner ouvrir, il (ou plutôt elle, c’est sa femme qui est venue à la rescousse) exige de voir les billets prouvant que nous avons bien payé à l’aller 10 jours plus tôt… « Je vais me plaindre à la Communauté, vous entendrez parler de moi, espèce d’insolente » rugit Manuel père de sa fenêtre sitôt l’obstacle levé…Un peu plus bas, c’est un tube d’irrigation fraîchement posé en travers d’un hameau qui doit être démonté, les bagages entassées sur notre toit dépassant bien les 4mètres de haut.  

Au total donc une rude journée ? Voire…Jorge le cuisinier, propriétaire de la moitié des ânes, après les 5 heures de muletage pour ramener la caravane au terminus de Pocpa, a poursuivi, à pied et avec ses 4 animaux, jusqu’à Chiquian ! Au petit trot, sur 20km de piste tortueuse, en partie de nuit… et il arrivera encore juste à temps pour dîner avec nous et partager le Pisco Sour !! Eh oui, c’était mon pari gagné, l’orage sur Viconga, cela parait déjà si loin dans nos têtes…La mienne se met en tous cas furieusement à tourner peu de temps après ce 1er (et dernier) verre, à moins que ce ne soit la Terre qui tourne, tout juste si le poulet grillé dans mon assiette ne se remet pas à voler. Adios Joël y Jorge, difficile d’imaginer des compagnons plus courageux et plus joyeux pour découvrir ces rudes contrées andines, surtout sous le visage hostile qu’elles nous ont parfois montré. Et re-bonjour le confort de Los Nogales, de ses douches presque chaudes, de ses lits presque moëlleux et de sa salle à manger presque chauffée. C’est sûr qu’on y est bien. Et tout aussi sûr qu’au bout de 2 jours ici (allez, disons 3 !) on se reprendra à évoquer avec nostalgie nos nuits d’orage sous la tente en plein cordillère…



Huaraz (3100m), jeudi 15 juin

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Cordillère de Huayhuash vue de Chiquian

Une matinée sans rien à faire, voilà qui nous changera. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne fait rien, nuance importante. Les occupations peuvent sembler futiles mais elles occupent, et il y en a un paquet. D’abord et avant tout se remplir la panse au petit-déjeuner, aidé en cela par un gros pot de Dulce de Leche apporté par Manuel père. C’était mon pari perdu mais lui surveille sans doute sa ligne et nous l’offre donc de bon cœur. Inutile de dire que dans mon cas ça descend plus facilement que le Pisco Sour et avec bien moins d’effets collatéraux…Il faut aussi laver artisanalement ce qui peut encore l’être histoire de ne pas empuantir les colectivos ou – pire – l’avion de retour ; profiter du soleil vertical de la mi-journée pour bouter définitivement l’humidité hors de tout le matériel de camping ; déambuler dans l’ambiance exotique et bon enfant des ruelles et des échoppes de Chiquian, ici un chapeau indien pour Cécile, là une tentative hasardeuse d’E-mail pour son grand-père qui est sûrement déjà sur nos traces (en vain, les portables ne passent pas encore à Chiquian, évidemment…), un dernier coup d’œil nostalgique vers la cordillère qui scintille au loin dans l’azur…

Manuel père nous quitte vers 9h pour filer à Lima faire examiner une vilaine entorse à la cheville contractée le premier jour et qui l’a obligé à faire tout le trek à cheval avec de belles frayeurs à la clé…je crois qu’il avait au départ aussi peur que moi de monter sur un canasson ! Son prochain rêve : devenir maire et faire rayonner son charmant village comme base exemplaire du tourisme écologique dans ce sanctuaire naturel que doit rester la Cordillère de Huayhuash. Eduquer les gens à la propreté. Eduquer les enfants en général pour les empêcher de rejoindre, à demi analphabètes, les bidonvilles de Lima, attirés par le mirage de la ville. Souhaitons lui de réussir sans transformer tout ce qui rend Chiquian si attachant, le chemin n’est pas large…

2h30 de bus sans histoire jusqu’à Huaraz l’après-midi. La route est même goudronnée sur la 2ème moitié ! Sans histoire mais pas sans histoires…l’une d’elle mérite qu’on la raconte. Selon le principe bien admis des bus andins, même les passagers sans place assise dûment réservée peuvent toujours s’entasser debout jusqu’à saturation complète du volume intérieur du véhicule (le toit est déjà occupé par 3mètres de bagages et donc pour une fois pas utilisable). Mais à la différence des vrais pays « pôvres » du style Afrique ou Inde, il y a une loi (qui interdit bien sûr toute pratique de ce genre) et une police qui veille au grain de façon pas toujours désintéressée. Le système est bien rodé : 10km avant Huaraz, les voyageurs « excédentaires » (mais ayant naturellement payé 100% du tarif) sont donc priés de descendre. Pour remonter aussitôt dans une poignée de minibus de style « colectivo », préalablement convoqués par téléphone portable. Cette fraude organisée fonctionne avec une précision d’horloge suisse et chacun semble y trouver son compte…

Arrivée en fin d’après-midi, prise en main par l’agence « Lliuyatours » comme prévu, installation laborieuse à l’ « Hostal Churup » où le vieux papy myope et gâteux qui tient l’établissement met bien du temps à comprendre que Sr Bertrand veut une  « habitación matrimonial » et Sr Michel une chambre à un lit…alors que c’était le contraire qui était noté sur son grand tableau de réservations criblé de gribouillis et de ratures…

Huaraz est bien loin de la tranquillité villageoise de Chiquian, il y a des voitures…il y a aussi des klaxons et des feux rouges (les premiers étant abondamment utilisés pour franchir les seconds). On reste quand même loin de l’agitation de Chamonix ou Katmandou que cette grosse bourgade est supposée représenter dans les Andes. Revers de la médaille : choux blanc complet sur les 3 articles « stratégiques » dont j’ai entrepris une patiente recherche dans tout le centre-ville. Pas de film diapo digne de ce nom, pas de sandales techniques style Teva (un gamin m’avait sans doute chipé les miennes devant la tente à Carhuacocha), et surtout, plus incroyable, pas de tendeur élastique. Pour quoi faire ? Pour fixer tentes et duvets au sac à dos car nous allons désormais faire de l’Alpinisme (de l’Andinisme, en fait), du vrai et du sérieux avec un grand A, des camps de base, des camps d’altitude, des cordes, des piolets et tutti quanti. Or les ânes ne pourront pas toujours monter à tous les camps, ces bestioles détestent – légitimement – marcher sur les moraines et les glaciers. Moralité il faudra parfois jouer nous-mêmes les apprenti sherpas…amateurs de start-up, précipitez-vous : le marché du tendeur est à prendre sur tout le Pérou, 27 millions d’habitants qui de surcroît ne se déplacent jamais sans leurs 40kg de valises et autre sacs de patates laborieusement arrimés sur les toits…avec de vulgaires ficelles !

Excellent dîner au restaurant de « El Horno », tenu par un Français atterri et retenu à Huaraz par les beaux yeux d’une belle Indienne…et qui pourtant nous avoue adorer la mer bien plus que la montagne ! Un peu comme si Michel décidait de s’installer aux Seychelles…Notre dernier bon repas avant quelques jours. Il nous confirme aussi qu’il est inutile de continuer à scanner les 1000 et 1 échoppes de Huaraz à la recherche d’un fantomatique tendeur : cet objet n’existe effectivement pas au Pérou, ou alors peut-être dans chez un vendeur de vélos de luxe pour gringos dans un quartier chic de Lima, et encore…Nuit agitée, animation vocale canine jusqu’à 1h du matin, relayée dès 5h par une batterie de coqs en rut aux cordes vocales apparemment dopées par l’oxygène raréfié.


Campo Morena del Pisco (4950m), vendredi 16 juin

3 nuages dans le ciel ce matin…pas d’illusion, nous commençons à connaître la musique, si ce n’est pas 100% dégagé au lever du jour une rincée est quasi-certaine avant le soir. Mais n’anticipons pas…En attendant, la matinée est bien occupée à la découverte des transports publics hauts en couleurs de la Cordillera Blanca. 3 heures sont nécessaires pour atteindre les Lacs de Llanganuco, point de départ de l’ascension du Pisco : taxi déglingué jusqu’à la « gare routière » de Huaraz, puis « Colectivo » bourré et folklorique jusqu’à Yungay – ville intégralement enterrée par un effondrement du glacier du Huascaran lors du tremblement de terre de 1970 qui fit 70.000 morts. Et enfin dernier colectivo sur une piste un peu moins défoncée qu’à l’habitude pour gagner, à 3900m et au voisinage des lacs, l’alpage de Cebollapampa (« la plaine aux oignons ») où quelques Indiens et leurs ânes attendent patiemment les Gringos alpinistas pour prendre la route du Pisco. Rien à voir avec la boisson nationale, il s’agit ici du Nevado Pisco, 5750m, un sommet glaciaire réputé facile et panoramique que nous avons l’intention ou l’illusion de gravir.

Nous sommes en de bonnes mains : Walter Obregón, un jeune guide de haute montagne taillé comme un bûcheron et respirant la santé. Otavio, son frère, qui nous aidera à porter le camp là où les ânes refuseront d’aller, et qui a déjà gravi l’Alpamayo, une difficile et magnifique pyramide de glace de presque 6000m. Il sait donc aussi manier les piolets et les crampons. Et enfin Fortunato Lliuyia, le patriarche. Un personnage, ce Fortunato. Age indéfini proche de la septantaine, avec ses dents qui manquent et son discours haché on le croit volontiers un peu sénile…et pourtant ! Dans son jeune temps, il a été l’un des premiers à traverser le terrible Hielo Continental, 500km de glacier coincés entre les Andes et le Pacifique Sud, battus par un des climats les plus féroces du monde. Durée de l’aventure : 60 jours, en tirant bien sûr des pulkas artisanales et bien avant l’invention du Goretex et de la fibre de carbone. Avant d’enchaîner sur les quasi 7000m de l’Aconcagua, puis de revenir à Huaraz à vélo par la Bolivie. A moins que ce ne soit le contraire…on ne le comprend pas toujours très bien. Walter et son frère Otavio non plus, et pour cause : ensemble ils parlent exclusivement dans leur « Quechua de Huaraz » natal et leur Espagnol appris à l’école est parfois aussi haché que celui du vieux Fortunato…Ils me confirment que le Quechua de Huaraz n’a rien à voir (enfin presque) avec celui d’Ayacucho – la « lingua franca » enseignée par Assimil & co et que j’ai failli essayé d’apprendre. Avant d’abandonner l’idée au profit de la rédaction de ce récit.

Evidemment le mauvais temps est au rendez-vous comme prévu. Par chance, la météo instable semble avoir découragé les touristes et nous n’avons aucun mal à recruter une poignée d’ânes qui monteront à 4650m au camp de base du Refugio Peru. Toute une histoire aussi, celle de ce refuge qui semble sorti droit d’un catalogue du Club Alpin avec ses murs de pierres apparentes, ses volets peints et son vestiaire « où-on-retire-ses-godillots-pour-mettre-des-sandales ». C’est « Don Bosco de los Andes », une ONG caritativo-alpinistique lombarde qui l’a construit et qui le gère, la gardienne est italienne et la bibliothèque remplie de vieux livres relatant les charmes du Val Formazza et de l’Adamello ou les exploits de Bonatti. Nous sommes bien sûr arrivés sous le grésil, mais celui-ci, aux petits grains fins et froids, avait le bon goût de ne pas trop mouiller. Les ânes débarquent leurs charges à coté du refuge, Fortunato installe un camp de base spartiate :pas de tente-mess, pas de lampe à gaz, ni table ni chaise…c’est que nous ne sommes plus des trekkeurs embourgeoisés mais des « alpinistas » maintenant ! C’est surtout que j’avais pris soin de sélectionner l’agence la moins chère avant de renégocier encore les prix à la baisse…Une dernière soupe chaude (poulet + riz + patates, pour changer du poulet + pâtes) avalée et les choses sérieuses commencent : la répartition des bagages…

Les 3 touristes daignent se lester de leurs crampons, de leur piolet et de leur baudrier. Et de leurs habits. Avec le pack-lunch de midi et un peu d’eau, on doit bien taquiner les 10 kilos. Walter et Otavio se partagent donc le reste : chacun 25kg sur le dos au bas mot, enfin mieux vaut ne pas trop savoir. Et c’est reparti pour 1h30 de moraine, puis de glacier couvert de gros blocs instables où Agnès montre une telle aisance qu’elle se demande si son genou doit vraiment être opéré. 1h30 chrono jusqu’au Campo Morrena (« je mets 2h ou 2h30 habituellement avec mes clients » nous flatte gentiment Walter). Ne pas imaginer campo au sens de camping. Le Campo Morrena, à presque 5000m, est spartiate et minéral à souhait, un replat sablonneux dans lequel les sardines de la tente refusent d’entrer, un chaos de blocs tout autour, le glacier du Pisco juste au dessus, les séracs du Huandoy (6300m) voisin qui s’écroulent de temps à autre pour mettre un peu d’animation…les quelques éclaircies du crépuscule ne sont bien sûr qu’un leurre, de gros nuages noirs se réinstallent dès la tombée de la nuit et l’ambiance est austère à souhait. La soupe et les pâtes valeureusement préparées par Walter sont avalées en silence et le réveil est mis à 3h15 du matin en espérant arriver au sommet au lever du jour, entre les nuages avec un peu de chance. Ce serait notre premier sommet d’expédition réussi depuis le Mera Peak au Népal…5 ans plus tôt. La réputation poissarde du Señor Bertrand va-t-elle se confirmer une nouvelle fois ?




Campo Base Pisco / Refugio Peru (4670m), samedi 17 juin

Et bien NON ! La chance semble exister quand même de temps à autre même pour les malchanceux, tout comme les derniers seront un jour les premiers selon la Bible. Journée mémorable de tous points de vue. Mémorable déjà le réveil à 3h15. Certes le ciel est dégagé et la lune brille, mais le froid glacial,  le givre sur la tente et un vague café tiède dehors avalé en frissonnant assis sur les cailloux font reposer l’éternelle question existentielle de l’alpinisme, à fortiori dans sa variante expéditionnaire : WHY ME ?!! Mais bon comme toujours (et particulièrement cette fois-ci), les petites misères sont vite oubliées. Juste 1/2h de moraine laborieuse avant de chausser les crampons et c’est parti pour 3 heures de montée magnifiquement tracée. Juste ce qu’il faut de séracs et de crevasses à contourner pour mettre un peu d’ambiance. Juste ce qu’il faut de vent pour ne pas transpirer sous nos 4 couches de vêtements. Juste ce qu’il faut de lune pour éclairer nos pas et faire briller la neige.

L’aube arrive vers 5h40. On s’attendait à ce que ça soit beau, bien sûr, mais c’est tout autre chose. Le Pisco doit sa popularité avant tout à sa facilité technique mais aussi à sa position stratégique de sentinelle plantée exactement  au milieu des plus beaux sommets de la Cordillère Blanche. Les cathédrales de roc et de glace s’allument tout autour de nous les unes après les autres, puis changent de couleur chaque minute dans un étourdissant ballet pyrotechnique. Walter est non seulement un roc physique mais aussi un roc de patience car la corde de ses clients se tend une fois par minute pour une pause photo. Ou film. Ou les deux…

Malgré tout, les archives retiendront que le sommet a été atteint au bout de 3h10 (« Je mets 4 à 5 heures avec mes clients habituels » dixit Walter…merci de nous le rappeler ! A ce train là on va bientôt se penser mûrs pour l’Everest non stop…). J’avais parié 3 heures, mais sans Pisco Sour à la clé – en décomptant les pauses, on ne doit pas être loin. Passons. Le plus curieux c’est que nous sommes quasi seuls en haut, personne pour se geler les doigts et nous faire une photo collective. Apparemment la météo instable a dû en envoyer quelques-uns vers le soleil du littoral, ou alors c’est le Mundial de foot. Parmi ceux que nous croisons à la descente, pas la moindre femme, quelques solitaires décordés…dont le frère de Walter, notre stupéfiant porteur Otavio. Rappelez-vous…après avoir porté 25kg d’équipement au camp supérieur la veille, il était redescendu dormir au camp de base, soit 1h30 de marche plus bas. Ce matin, il est parti une heure après nous pour y voir clair, monté à Mach 3 au Campo Morrena puis au sommet ou il nous a quasiment rejoint. Pigé ? Je pars 1h30 plus bas avec 1h de retard supplémentaire pour faire bonne mesure et j’arrive pourtant au même moment. Faites les comptes. On se croirait au tiercé dans une course à handicap. L’après-midi il redescendra en courant dans l’infâme moraine avec sur le dos nos 25kg d’équipement montés la veille (dont une semaine de ravitaillement en conserves que Fortunato avait exigé de faire monter, mais ceci est autre histoire). Otavio Obregon, porteur et aspirant-guide à Huaraz, retenez bien ce nom là…cet homme n’est pas fait comme nous. Comme vous non plus, d’ailleurs !

Revenons là-haut. Comme toujours en montagne, il suffit qu’on ait trouvé un coin sympa pour faire une pause et le vent se lève. A 5750m, cela se comprend,  il est assez vite frisquet, les embrassades et autres images triomphantes le piolet brandi vers le ciel sont donc un peu bâclées. La descente est à nouveau hachée par les incessantes pauses photo (les séracs et les crevasses, pour changer). Walter pousse le professionnalisme jusqu’à nous assurer individuellement sur pieu à neige pour les seuls 5mètres d’escalade glaciaire de tout l’itinéraire. Il est vrai qu’un pépin même mineur pourrait vite avoir « des conséquences des plus fâcheuses » pour reprendre la savoureuse expression de Gaston Rébuffat, en l’absence logique du moindre secours de montagne organisé (et puis quoiqu’il arrive les hélicos ne volent plus très bien à l’approche des 6000m).

Retour aux tentes, grignotage frugal (rien à faire, même les organismes les plus voraces ont du mal à se goinfrer à 5000m), sieste dedans puis dehors, séchage des chaussettes…tout est bon pour retarder la laborieuse  retraversée du glacier du Huandoy, de ses gros blocs et des ses crêtes morainiques plus croulantes et chaotiques les unes que les autres. Une remarque s’impose à ce sujet : en dépit de l’avis général de son entourage et de ses médecins orthopédistes (certains feraient sûrement une attaque en la voyant ici !), Agnès a maîtrisé avec une stupéfiante aisance aussi bien le cramponnage parfois délicat du Pisco que les infâmes pierriers géants qui en défendent l’accès. Elle se demande même si le chirurgien acceptera encore de l’opérer dans cet état (l’avenir montrera que non !). Peut-être faudrait-il songer à prescrire davantage ce genre de proprioception radicale pour rééduquer les genoux abîmés sans bistouri ? C’est sûr qu’en cas de pépin, même mineur…cf fin du paragraphe précédent !  

1h30 de tord-pattes plus bas donc, le vieux Fortunato est toujours à la même place devant son fourneau portatif posé à l’abri d’un rocher. A croire qu’il n’a pas bougé depuis 24 heures. Le dernier mot de félicitation est à peine sorti de sa bouche qu’une assiette fumante est placée devant les nôtres (de bouches !). Suivie séance tenante d’une seconde assiette, de riz et émincé de bœuf, cette fois-ci. De quoi reprendre des forces pour une après-midi de courrier au soleil. Courrier ou pas, c’est d’ailleurs la première après-midi véritablement et intégralement au soleil depuis notre arrivée au Pérou. Et si c’était ça ? Et si le sort avait tourné pour de bon ? Et si on arrêtait de devoir lever la tête au ciel toutes les 5 minutes pour se demander si l’averse de grésil est pour tout de suite, pour l’heure qui suit, pour le soir ou pour la vallée d’à coté, si en deçà de l’altitude X le grésil risque de se transformer en pluie (non, pitié !), si les 20m perdus par l’altimètre indiquent vraiment des lendemains stables, si le vent du SE apparent ramène l’humidité d’Amazonie (à l’est) ou la sécheresse de l’Atacama (au sud) ? Et si, et si, et si…allez, il est 20h, on est sur la brèche depuis 3h15, j’ai les yeux qui se ferment et plus le moindre truc spirituel à écrire, Agnès s’est réfugiée depuis longtemps dans le duvet…à demain !



Huaraz (3100m), dimanche 18 juin

Malgré la meilleure volonté du monde de profiter de la grasse matinée (le petit-déjeuner n’est fixé qu’à 8h en cette journée de relâche), réveil en sursaut à 7h. Dès que le soleil dépasse l’arête du Chopicalqui (à plus de 6000m pourtant, mais le soleil monte vite et haut sous les tropiques…) et vient frapper la tente, le givre collé à l’intérieur de l’abside nous fond droit sur la figure ! Le vieux Fortunato pensait bien faire…il est debout depuis 6h pour accumuler un stock de crêpes suffisant pour nos appétits voraces. Nous pourrons ainsi nous goinfrer sans délai. On n’ose pas lui dire qu’on préfère attendre pour des crêpes chaudes que ne pas attendre pour les manger regelées ou presque…enfin passons. Chacun mange consciencieusement sa crêpe froide au miel gelé en rêvant déjà d’un monde meilleur où on sortirait du lit le visage sec pour manger des trucs bien chauds autrement qu’assis par terre. Mais chacun sait aussi qu’on se lasse vite des mondes meilleurs…

Temps toujours étincelant, organisation bien réglée, les gens de la région doivent avoir du sang helvétique car les ânes sont bien au rendez-vous à 9 heures de même que le taxi, 800mètres plus bas, à midi devant la prairie de Cebollapampa. Les 3 heures dans l’intervalle sont occupées à descendre en traînant les pieds et en photographiant compulsivement les montagnes au dessus de nos têtes et les petites fleurs en dessous. Le véhicule par contre n’a clairement plus rien à voir avec les taxis suisses, un petit break poussif dans lequel nous entassons une bonne centaine de kg de bagages sur le toit plus nous 7 à l’intérieur avant de redescendre au pas les 28km de piste jusqu’à Yungay. L’atmosphère d’une pureté absolue est un prétexte tout trouvé pour de fréquentes pauses photos permettant avant tout de se désankyloser les fesses (et le reste). Et pourtant le pire reste à venir…

A Yungay, retour dans les véritables Transports Publics (voilà comment l’agence a pu réduire les prix à ma demande…), les omniprésents « Colectivos » qui mènent en effet la collectivité de partout à partout pour une bouchée de pain ; mais rentabilisent évidemment leur service par un entassement maximum des passagers. Dans ce tout petit minibus, j’avais compté 13 (petites, elles aussi) places assises…mais je n’avais pas compté sur le dynamisme commercial du contrôleur-rabatteur qui accompagne toujours tout bon  colectivo qui se respecte. C’est ainsi que nous monterons jusqu’à 28 ( !) personnes avant qu’il ne cesse de crier à tue-tête « Huaraz, a Huaraz » par la fenêtre. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on roule moins vite, par ailleurs. La petite Indienne à moitié assise sur mes genoux avait l’air encore plus terrifiée que moi…

De retour dans notre douillet petit Hostal Churup, enfin débarbouillés, il nous faudra le reste de l’après-midi pour des emplettes pourtant vite résumées. C’est le dimanche de la Fête des Pères, célébration légitime quand on voit la natalité du pays, et beaucoup de boutiques sont fermées. Enfin en 3 heures nous réussissons quand même à trouver un distributeur de billets en état de marche, quelques cartes postales présentables, des films supplémentaires (ne pas imaginer que les pros du numérique ont moins de souci, Michel a déjà presque saturé sa carte avec ses 500 clichés)…et même une poignée de cadeaux d’allure locale pour nos 2 petits monstres. J’ai renoncé depuis longtemps au tendeur…mais il faut aussi renoncer à trouver une boite postale : le concept n’existe pas au Pérou, on ne poste ses lettres qu’à l’intérieur et pendant les heures d’ouverture des « Correos ». Inutile d’accuser la burocratie fonctionnaire, les boites aux lettres semblent justement avoir disparu avec la privatisation de la Poste !

Le gros coup, c’est pour le soir, au sortir du restaurant : un étal minable posé sur le trottoir…et brillant au milieu la perle recherchée en vain depuis des jours : une paire de vraies sandales ! Mes pieds commençaient à s’ampouler méchamment depuis quelques jours à force de passer la journée au chaud dans de grosses chaussures de montagne. On a beau dire, la vie de bureau ça ne durcit guère la peau, tout au plus au sens figuré. Espérons au moins que mes précieuses sandales Teva fassent au moins le bonheur du gamin qui me les a chipées au camp de la Laguna Carhuacocha – la neige y a sûrement disparu depuis !



Campo Base Ishinca (4390m), lundi 19 juin

La dernière ligne droite : 4 jours dans la Quebrada (vallée) Ishinca. Avantage : toute proche de Huaraz (c'est-à-dire à peine 1h30 sur une piste à peine défoncée) et desservant une paire de sommets à la fois faciles et panoramiques, à gravir à la journée depuis un camp de base bucolique. Inconvénients : beaucoup de gringos en saison, mais on n’est pas encore en saison (celle-ci commence plutôt début juillet, encore plus tard cette année pour cause de football), sinon nada. Mais ce serait trop simple…quand les problèmes sont absents, il faut alors les inventer. L’équipe regroupe des types de personnalités différentes. Sur la montagne, elles vont se diviser. Ceux qui ont compris iront donc gravir Urus et Ishinca, deux sommets à l’altitude encore humaine de 5500m,  depuis le confort du camp. Celui qui n’a pas compris malgré tous ses trips au sein de l’Himalaya Bouddhiste, celui qui continue à obéir (moins qu’avant, c’est vrai) à la vanité de son ego illusoire, ira se geler les fesses dans un glacial camp neigeux à 5300m. Avec l’hypothétique espoir de gravir le Tocclaraju, un 6000m élégant vu de loin, froid, technique et crevassé une fois qu’on a le nez dessus…

Les rôles sont bien en place, le spectacle peut commencer. Tout en douceur : cette fois-ci plus de Colectivo à 30 pour 15 places, nous basculons dans le monde du luxe ; notre agence nous a loué rien que pour nous un minibus tout entier pour nous amener au point de départ de Pashpa. Tout commence par un crochet par la poste, rendu nécessaire par l’absence de boite aux lettres expliqué la veille. Et en effet, à l’intérieur du bureau des Correos, on peut bien donner des lettres à poster. Par contre, quand il s’agit de nous vendre des timbres, la postière ouvre des yeux ronds, car 20 d’un seul coup ça ne semble pas arriver tous les jours en cette époque de Cafés Internet. Finit quand même par les trouver…mais pas la monnaie, évidemment. « Ahorita » – tout de suite, « momentito » – un petit moment…on connaît. 10 minutes plus tard, de guère lasse, je finis par lui « racheter » sa monnaie en timbres supplémentaires. On fera du zèle épistolaire.

La piste de Pashpa...tout un programme. Dès le goudron achevé, c'est-à-dire rapidement, on est vite dans le bain. On la savait mauvaise, mais c’est bien pire que ça. Celle de Llanganuco qui nous avait paru pénible était un billard à coté. Cette fois-ci on ne dépasse guère la vitesse d’un footing, et encore. Enfin les coureurs sont rares au Pérou, difficile de vérifier. Même si notre guide Walter nous explique avoir déjà participé à plusieurs marathons. Celui de Huancayo, air garanti pur mais à 3700m. Celui de Lima, aussi, à 0m mais avec un niveau de pollution tel qu’on n’y trouve sans doute guère plus d’oxygène…Je m’égare. Pashpa, donc. Une vingtaine de maisons de pisé, une petite église, une poignée d’Indiennes colorées avec un enfant dans le dos et un dans chaque main…quelques caramelos et quelques photos plus loin, les ânes convoqués arrivent. Une organisation quasi suisse, on vous le répète. C’est toujours le vieux et adorable Fortunato, du haut de son âge indéfini, qui montera cuisiner pour nous. Otavio, l’aspirant-guide et porteur aux jambes d’acier, a trouvé des clients pour retourner au Pisco : c’est donc le vieux César (presque 30 ans !) qui secondera Walter pour prendre en charge Agnès et Michel (ceux qui ont compris) tandis que ledit Walter tentera de me hisser sur le Toccla.

1000m de montée et presque 12km de distance horizontale, le camp de base Ishinca se mérite mais la vallée est de toute beauté avec ses forêts de Quenoales au bord d’un puissant torrent, le tout dominé par d’immenses parois calcaires qui seraient sûrement criblées de voies si elles avaient eu le bonheur (ou le malheur) de naître 12.000km plus au nord-est. Bien sûr, comme chaque veille de sommet, le ciel de l’après-midi se fait vite menaçant mais en vieux habitués de la région on n’y prête plus guère attention… Et puis de toutes façons comme disent les grimpeurs écossais « s’il fallait attendre le beau temps pour grimper, on passerait l’année entière au pub ! »

Le Campo Base d’Ishinca : une verte pelouse toute plate, de petits ruisseaux méandrés au milieu, une dizaine de tentes multicolores éparpillées qui ne se gênent guère sur ces hectares d’espace. Pour la couleur locale,  quelques ânes et vaches paisibles, et une vague cahute où une poignés d’Indiennes vendent bières et sodas aux Gringos assoiffés. Ah oui, là encore un autre refuge « alpinistico-caritatif » de l’ONG italienne Don Bosco, aussi désert que celui du Pisco mais qui me permet au moins d’écrire ces lignes au chaud et en musique. Et tout ce petit monde sous le regard bienveillant (ou malveillant, c’est une question de sensibilité…) des grands glaciers – déchiquetés, comme il se doit – du Tocclaraju (prononcer Taucliararu). Oui, c’est bien lui, la pyramide blanche d’allure inaccessible au fond à gauche. Juste à coté du Palcaraju. On a de la chance, ce dernier (pas au programme cette fois-ci) a l’air encore bien plus indigeste. Heureusement qu’on n’a pas confondu en composant le programme, à 5 lettres près…

Le Refugio, donc. Plutôt un Rifugio, en fait : rempli là aussi de revues et de livres de montagne célébrant les louanges des Alpes Italiennes, Lombardes en particulier. Les livres parlent des exploits des Grands Alpinistes italiens des années 60, en général sous forme d’hommage (ils sont tous morts en montagne, évidemment). Un peu austère, donc. Les revues par contre…ouvrez en une au hasard et on est aussitôt transporté vers l’ambiance enchanteresse d’une randonnée automnale entre les « alpeggi » et les « ghiacciai » des Prealpi di Bergamo ou du Parc National de l’Adamello. Et dire qu’on pourrait être là bas avec Cécile et Arnaud. Et dire que demain j’irai tenter de planter ma tente sur la neige à 5300m. Et dire que je ne sais même pas pourquoi. Et dire que je risque un jour de recommencer, et que je ne saurai toujours pas pourquoi…

C’était la parenthèse « les doutes existentiels de l’alpiniste (avec un petit a cette fois-ci) à la veille de l’ascension ». Refermons là et revenons aux choses qui comptent. Les nourritures terrestres, par exemple. Fortunato semble avoir compris le message que je lui ai (diplomatiquement) fait passer par son fils, le jeune directeur de notre agence : cette fois-ci nous mangerons non seulement bien et abondamment comme d’habitude, mais également CHAUD ! Enfin chaud pendant la 1ère minute, l’air frisquet du soir fait ensuite tiédir notre « riz-oignon-viande-patates » en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, mais il faut un début à tout.

Michel, Agnès et Cesar négocient ensemble l’heure de départ pour l’Ishinca. 3h du matin, finalement, rien de trop terrible. Walter et moi, n’ayant que quelques heures pour monter au camp supérieur, avons droit à une grasse matinée jusqu’à 8h. Ce sera bien la 1ère fois que ma tendre chérie partira au milieu de la nuit pour une ascension en me laissant seul au lit. Même avec un sentier au départ et un glacier bien tracé ensuite, il faut quand même gravir 1150m pour mettre le pied sur l’Ishinca…et sachant que dès que le soleil s’élève les nuages s’empressent de bourgeonner sur les sommets…bref réveil à 3h et on ne discute pas. Avec un peu de chance, Pierre les accompagnera…oui, oui, Pierre le gentil AMM est de retour, le monde est petit, après avoir fait sa connaissance par hasard sur le trek de Huayhuash nous l’avons retrouvé par hasard ici, toujours souriant, toujours bavard, toujours drôle, toujours en autonomie intégrale. Il a gravi les 5400m de l’Urus (l’autre classique du coin, juste en face) en 3h le matin même après avoir porté ses 25 kg sur 5h de montée la veille et s’étonne de se trouver « un peu fatigué »…Il semble en fait s’agir plutôt de retrouvailles agitées avec la nourriture indigène à Huaraz après 10 jours de riz et de soupe en poudre durant le trek. Désormais inséparables, nous prendrons ensemble le même bus pour Lima vendredi. Nous lui faisons même cadeau d’un billet, acheté au départ pour Michel. Ce dernier a préféré en racheter un d’une autre compagnie dont le terminal est situé à coté de notre pension « afin de ne plus risquer ma vie dans les taxis de Lima ». Agnès et moi avons beau lui expliquer qu’à coté de l’Inde la circulation à Lima rappelle plutôt celle de Berne, rien n’y fait…



Camp supérieur du Tocclaraju (5300m), mardi 20 juin

Marre, marre, marre. Je paierai cher pour être ailleurs en écrivant ces lignes. Faut-il être con pour se mettre volontairement dans des trucs pareils. La tente est plantée sur la neige au milieu d’un sinistre décor de glaciers disloqués, les sommets sont noyés dans des nuages bien sombres, et il neige. En gros ne manquent guère que le vent et la foudre. Cette merde de poche à eau Platypus s’est une nouvelle fois ouverte, ce qui était dans le sac à dos est donc mouillé. Seule manière de sécher le collant indispensable demain (sauf si la météo nous cloue au lit, ce qui semble assez plausible pour l’instant) : le porter sur soi ; donc EN PLUS je me caille les jambes. Tout cela me rappelle les bons moments du camping hivernal dans le nord de l’Oural il y a 10 ans. Mais voilà, j’ai 10 ans de plus et le ramollissement n’épargne personne.

La journée a commencé vers 3h du matin pour Agnès et Michel partis sous un beau ciel étoilé avec César à l’assaut de l’Ishinca. La faune bactérienne locale a malheureusement empêché Pierre de les suivre. Comme je les envie en cet instant : de retour sans doute dans le confort du Camp de Base, un joli sommet en poche, on les a aperçus redescendant tranquillement tandis qu’on montait avec Walter s’installer là où vous savez. Déjà le matin un drôle de feeling à prendre un petit-dèj avec Walter et le vieux Fortunato au milieu d’un camp déserté. Puis à attendre l’heure de départ fixée à 11h. La montée au camp supérieur ne fait que 3 heures, inutile de se presser, on est toujours mieux les fesses dans l’herbe que sur la neige. Les 2 papotent avec passion en Quechua (de Huaraz…), j’essaie de tuer le temps et d’évacuer le vague à l’âme en lisant, en écrivant ces lignes, et en imaginant Agnès et Michel heureux sur leur Ishinca ensoleillé. Un joli sentier, un lac tout bleu, un petit glacier pour mettre de l’ambiance, 1100m de montée pour se dépenser un peu…et moi qui attend seul ici comme un idiot dans l’espoir illusoire de gravir un prestigieux 6000m.

Au moins la montée qui s’ensuit est-elle encore assez agréable, un chemin confortable, une moraine pas trop méchante, une bonne trace dans la neige fraîche, et un petit bout de glacier tranquille. Sitôt installés, alors que le sommet se réenfonce dans les nuages, un coup de jumelle sur la suite de la trace plus haut. Walter est formel : elle utilise un ancien passage abandonné, vient buter sur un ressaut infranchissable, et regagne ensuite l’arête en passant droit sous une barre de séracs. J’explique à Walter qu’en temps que père de famille responsable je refuse de passer par là. Il me répond que c’est hors de question pour lui aussi. Mais il semble tout aussi hors de question d’ouvrir une nouvelle trace le lendemain dans l’obscurité. Alors que faire ?

Walter sort alors son atout majeur : une force morale et physique hors du commun :

  • Je vais aller ouvrir la trace cet après-midi.
  • Seul ? Tu n’y penses pas ! C’est pourri de crevasses !
  • Non, pas tant que ça, et puis je les connais, je passerai à plat ventre s’il le faut…attend moi tranquillement ici !

Et mon bonhomme de s’en aller à grands pas. D’abord sur la trace existante. Puis en traçant tout seul. Une heure s’écoule, je l’aperçois maintenant au loin, puis le brouillard se referme. 1/2h supplémentaire, rien en vue. Je commence à gamberger. Et s’il était quand même tombé dans une crevasse ? A partir de quelle heure déclencher les secours ? Ah oui, mais c’est vrai, il n’y a pas de secours, ici…Alors y aller seul, à la tombée de la nuit, au milieu des crevasses et dans le mauvais temps ? Ou redescendre un peu plus bas, là où campe un couple d’alpinistes français et les supplier de m’aider ? Mais ils ne sont pas fous, on ne fera rien avant demain matin, il sera sûrement trop tard…

1/4h plus tard, Walter émerge finalement du brouillard...oufffff ! Il est rapidement devant la tente, toujours souriant. « C’est bon, la trace est nickel, s’il fait beau ça ira tout seul ». Oui mais justement il ne fait pas beau. Pas beau du tout même. Alors que Walter commence à cuisiner dehors, le grésil se met à tomber. D’abord doucement, puis de plus en plus fort. Avec une horrible mauvaise conscience, je me réfugie en grelottant (eh oui, le collant est toujours mouillé…) dans la tente, le laissant cuisiner tout seul, stoïque sous la neige et le vent. Toutes les 10 minutes, Walter m’amène à manger dans la tente, soupe puis pâtes puis repâtes, en m’interdisant de sortir « pour ne pas mouiller ma doudoune ». Toutes les 10 minutes je lui propose d’inverser les rôles, pour me faire répondre gentiment « tranquilo, no te preocupes… ». La nuit est maintenant tombée et il neige toujours. Temps de merde, pays de merde, montagne de merde…et dire qu’on pourrait être au soleil avec Cécile et Arnaud. Je pense à cela à chaque seconde d’inattention, désormais. Le vent se lève, la neige se renforce, une neige collante qui commence doucement à recouvrir les parois de la tente…



Campo Base Ishinca (4400m), mercredi 21 juin

3h00 du matin. « Despejado, Señor, solo una nube en la cumbre ». Evidemment dégagé partout sauf là où on veut aller. 3h15 : « Cumbre despejada, Señor ». Le sommet est dégagé, plus d‘excuse pour rester au lit et redescendre. Mais rien ne vaut un peu d’action pour faire remonter le moral. Nous remontons tranquillement la trace ouverte la veille par Walter. Enfin ce qu’il en reste et que le vent de la nuit n’a pas encore recouvert. Mode pilote automatique, l’esprit divague, le pied droit devant le pied gauche puis le contraire…Seuls, évidemment. Evidemment si une trace aussi commode permettait de monter au sommet d’un beau 6000m, ça se saurait. Et on ne serait pas seuls. CQFD. Il fait toujours nuit quand nous arrivons au pied de la première difficulté : un gros ressaut glaciaire gruyérisé qui une fois franchi débouche sur l’arête sud-ouest garantie ensuite « tranquila » pendant quelque temps…

Un coup de lampe frontale sur ce qu’on a au dessus de la tête : à ma gauche, une bonne trace dans une pente à 50° nous tend les bras. « Mais par là, la suite est un poco complicada, Señor. Mieux vaut passer à droite, je ferai la trace…». Bof…à ma droite, c’est plus  raide avec une crevasse bien noire au milieu. Si tous les gringos sont passés de l’autres coté, ça ne doit pas être si terrible. « A gauche, Walter ! ». « Si, Señor, de acuerdo ». Le client est roi, même pour faire des bêtises…car comme dans « Les malheurs de Sophie », ce n’est pas le chemin d’allure facile qui conduit au paradis. Une longueur de corde plus haut, en apercevant (enfin façon de parler, la nuit est encore bien noire) la suite, le film d’épouvante commence. Une horrible lame de glace décollée et verticale est à traverser à l’horizontale on ne sait trop comment, une main sur un stalactite, le piolet dans l’autre qui cherche vainement une cavité pour s’ancrer, et les crampons qui patinent frénétiquement sur des aspérités de glace en train de s’effriter. Dessous, le vide, et en face, 10m plus loin, le réceptacle d’un éventuel dévissage à forte composante pendulaire : une paroi de neige verglacée à 60° plongeant droit dans une rimaye béante. Peut-on imaginer pire ? Non. Ah oui, rajoutons encore le vent glacial qui souffle dans la figure.

2 Allemands, partis plus tôt que nous d’un camp plus bas, et qui ont utilisé en catimini la vieille trace sous les séracs sont en perdition devant nous. Walter enjambe leur corde et part installer un relais plus haut. C’est maintenant à mon tour. Au bout de 3mètres, c’est la paralysie. Je me cramponne désespérément à de vagues saillies de glace qui cassent aussitôt ; pris de panique, je me jette sur la sangle que les Allemands ont judicieusement mousquetonnée à une broche à glace. Je reste 5 minutes bloqué là, impossible de faire ½ tour ou d’avancer, je n’arrive même pas à enjamber leur corde, j’ai les larmes aux yeux en imaginant le pendule terrifiant qui va s’ensuivre, le vent me souffle du grésil dans les yeux…je commence à pleurer, je hurle vers Walter que je ne sortirai jamais de là, mais en plein vent il n’entend évidemment rien. Je n’ai jamais été aussi terrorisé depuis la face nord surplombante de la Cima Ovest di Lavaredo dans les Dolomites où mon vieux compère guide tyrolien Georg m’avait traîné « pour me tester ».

Blackout. Je ne sais pas comment, mais j’ai fini par atteindre le relais. « Una pesadilla » (un cauchemar), c’est tout ce que j’ai réussi à dire à Walter entre 2 halètements. « Ah, si ? »…me répond-il l’air étonné…avant de me faire remarquer poliment que l’option par la droite aurait été préférable. « Mais – no te preocupes – c’est par là qu’on redescendra en rappel. Tranquilo ! ». La suite est en effet plus tranquille. Plutôt le serait s’il ne fallait pas refaire la trace effacée par un vent de plus en plus violent. Un pâle soleil apparaît parfois de façon fantomatique entre 2 volutes de brouillard ramenées par les rafales, l’ambiance ne manque pas de grandeur. Je relaie un court instant Walter pour tracer, le cœur passe de 180 à 200…mais soudain « Si Señor ! ».  Ce gros champignon de glace qui vient de surgir juste au dessus de nos têtes, c’est le sommet du Tocclaraju ! Cette fois-ci on tient le bon bout. Après ce qu’on vient de vivre, plus question de faire ½ tour…

Arrivés au pied, la lèvre d’une profonde rimaye bouchée permet de s’abriter du vent pour attaquer le bastion sommital. 2 longueurs de corde magnifiques et techniques sur des pentes à 60° où le second piolet ne sert pas qu’à s’appuyer, un dernier bout d’arête à nouveau dans les rafales, et c’est la magie toujours renouvelée de l’arrivée au sommet : les nuages qui lèchent nos pieds forment maintenant une mer horizontale à 6000m d’où seuls émergent les géants de la Cordillère, Huascarán, Chopicalqui, Huantsan. Walter m’explique, le sourire aux lèvres, que ce dernier (6350m) constituera son gros objectif de la saison avec son frère Otavio. « Pero es bien técnico, Señor…mucho mas dificil que el Tocclaraju».  Enchanté de le savoir et bonne chance, les frères Obregón…

Descente longue et compliquée. Longue parce que sitôt replongés dans le brouillard l’orientation est moins évidente et la trace partiellement recouverte par le vent. Compliquée parce que nous n’avons qu’une corde de 50m alors que les rappels en place exigent souvent le double. En bon guide, Walter me mouline à chaque fois jusqu’au pied des difficultés avant de descendre plus ou moins sans assurance dans la glace à 50°. Heureusement que ses manœuvres à faire froid dans le dos me sont cachées par les lèvres charnues des crevasses. Nous arrivons heureux mais exténués à notre petite tente vers midi, 8 heures après l’avoir quittée. Enfin pour être précis c’est moi qui suis exténué, Walter a le même visage souriant et plein de santé que la veille. Ces guides péruviens sont des forces de la nature.

Le temps de démonter le camp toujours sous les rafales, de répartir les charges (25kg pour Walter, la moitié pour « el Señor cliente »…) et nous redescendons vers l’herbe verte du Camp de Base. A mi-pente du chemin, le bonheur d’une silhouette familière qui remonte le sentier à notre rencontre : c’est Agnès « un peu inquiète » qui venait se rassurer en allant aux nouvelles. Après les 9h de traversée de l’Ishinca la veille, elle a préféré ménager une journée de repos à son genou. Le bonheur est désormais complet. A peine entamé par la constatation que le caméscope n’a enregistré que du noir aujourd’hui, protestant sans doute à sa façon contre le froid, l’altitude et les mauvais traitements. Fortunato nous abreuve de thés en tous genres avant de nous resservir une orgie de soupe et de pâtes quelques heures plus tard. Ironiquement le Tocclaraju se dégage totalement ce soir. Une belle pyramide, c’est vrai. Qui m’a pourtant rassasié pour un certain temps de ce style d’aventure. Ce doit être ça, l’âge qui vient, avec la sagesse dit-on…



Huaraz (3100m), jeudi 22 juin

Voilà, c’est fini la montagne, on a beau traîner les pieds il y a toujours un moment où le fond de vallée s’élargit,  où une piste réapparaît avec un véhicule qui attend, qui nous attend pour nous ramener. D’abord dans les rues poussiéreuses de Huaraz, puis dans l’horreur de Lima et enfin chez nous. Cette perspective me donne des ailes une ultime fois et le réveil est à nouveau mis à 4h du matin…qui a parlé de comportement compulsif ? Après tout c’est le dernier jour, autant charger une dernière fois la barque, les heures de bus et d’avion sont bien plus agréables avec des jambes fatiguées, comme chacun sait. Bref une ascension express du Nevado Urus (5420m), droit au dessus du camp de base, est donc décidée. J’ai  recruté le malheureux Walter (pas si malheureux que ça, lui me proposait carrément d’aller à l’Ishinca, 6 heures AR au minimum…), le ciel est étoilé et froid et la nuit tropicale aussi noire que le chocolat préparé par l’inusable Fortunato…

L’acclimatation se fait sentir : sentier escarpé, caillasse, moraine enneigée, petit glacier en crampons, deux pas d’escalade facile…et l’Urus Express atteint le sommet 2h30 après le départ pour contempler un dernier lever de soleil somptueux. Le Toccla a le bon goût de remettre rapidement son bonnet de nuages. Bien fait pour les suivants. Pas de raison qu’on ait été les seuls à le forcer dans le mauvais temps, hein ? Les Autrichiens qui nous suivent n’ont qu’a faire preuve de leur légendaire ténacité germanique s’ils veulent aussi lui monter dessus.

Descente rapide et arrivée au Camp de base avec le soleil, dernière orgie de crêpes préparées patiemment par Fortunato que son âge canonique n’a pas empêché de se lever tous les jours à 2h du matin pour le petit-déjeuner des montagnards et à 7h pour celui des autres. Sans parler du dîner à préparer chaque soir dehors dans le vent glacial. Enfin à coté de toutes ses folies de jeunesse aux 4 coins des Andes…pourtant de ses 6 enfants aucun n’a vraiment repris le flambeau, allez comprendre…

Sitôt la tente dégivrée et les affaires sèches, 3h de marche en descente au milieu des lupins, puis des quenoales et enfin des champs nous ramènent au village de Colon. C’est fini, on ne marchera plus, et c’est bien triste. Ne reste plus qu’ 1h de massage de reins sur la même piste qu’à l’aller pour se retrouver dans l’animation de Huaraz. Assommé de fatigue et de vague à l’âme, j’oublie même adieux et remerciements, promettant vaguement d’écrire et d’envoyer photos après le retour. Heureusement que j’avais pris le soin de laisser quelques cadeaux plus tôt au camp. Une paire de chaussures de randonnée à Cesar l’assistant – qui rêverait tant d’être guide mais ne peut se payer la formation avec ses 3 enfants. Et une petite corde pour Walter. Il n’aura ainsi plus à transporter son énorme brin de 50mètres pour les 3 crevasses et demi de l’Urus et de l’Ishinca, son sac à dos passera de 25 à 23 kilos et il se souviendra peut-être de moi…

Dernier dîner « célébratif » à l’excellent « El Horno » avec ses steaks et tartes toujours aussi succulents et son patron toujours aussi bavard. Rien à faire, même à l’autre bout du monde ce seront quand même les restaurants français qui feront la différence !


Lima (0m), 23/06
 
En fait on est déjà samedi matin, Agnès est partie à 4h prendre son vol (avec 7h de transit à Bogota, le Pérou se mérite...) et je tue le temps dans un Café Internet voisin de l'hôtel. Roberto Ferraz, le responsable administratif de Michelin Pérou, un Carioca courageusement expatrié ici, m'a gentiment invité pour un churrasco (orgie de viande grillée à la mode sud-américaine) à midi. Il n'a pourtant pas trop le moral, il vient de se faire cambrioler malgré une résidence  grillagée et surveillée. Charmant endroit. Enfin il a l’habitude, à Rio ça lui est déjà arrivé 2 fois, dont l’une avec un pistolet sur la tempe. Pour le moment je suis entouré de gamins péruviens qui tuent leur temps à eux - entre 2 matchs du Mundial à la télé - en tapant frénétiquement sur leurs claviers pour anéantir leur adversaire 2 consoles plus loin. On est loin de l'ambiance andine de Huaraz. Apres 9h de bus et de taxi la veille, ma conviction est faite : Lima et ses environs rivalise bien avec São Paolo au palmarès des coins les plus sinistres du monde, avec les cités industrielles de Sibérie derrière mais bien décrochées.
 
Voyage de retour séparés. Agnès et moi, en parents soucieux du budget familial, avons fait des économies en reprenant Cavassa, la compagnie de bus qui nous avait pourtant plantés à l'aller. Mais finalement tout le monde a droit à une seconde chance…Michel a joue la sécurité avec Cruz del Sur, la ligne des businessmen...Nous allons rapidement comprendre le pourquoi des 25 Soles de différence ! Passons sur les 1/2h de retard au départ, le bus partait en fait de Yungay et pas de Huaraz, on n'est finalement pas pressés...Pas de repas à bord mais après les 800 virages de la descente de 4000m au niveau de la mer (et pourtant il y a mieux - ou pire, c'est selon - 4800m de dénivelé à redescendre si on arrive de Huancayo...) on n'a évidemment pas très faim. 1/2 d'arrêt dans un bouge du bord de la Panaméricaine histoire de tester si l'acclimatation de l'estomac aux germes locaux est aussi bonne que celle des globules rouges a l'altitude.
 
A 45kms de Lima, les faubourgs commencent...on se dit "non, ce n'est pas possible, on ne va pas avoir un bidonville continu sur cette distance"...et si ! Cavassa, la compagnie du peuple, commence alors à déposer ses passagers à la demande, un par un, à chaque km  - ceux qui imaginaient naïvement qu'une ligne de bus Huaraz - Lima se contentait d'amener ses clients du départ à l'arrivée en sont pour leurs frais. L'environnement est vite résumé : du sable nu (il ne pleut jamais ici), noyé dans le brouillard maritime (on ne voit le soleil que 4 mois par an à Lima), jonché de détritus divers (qui ne risquent évidemment pas de pourrir) et planté de cahutes décrépies à droite et à gauche de l' "autoroute côtière" où vrombissent bus et camions. Crachant des fumées noirâtres qui contrastent joliment avec le gris de la brume. Sur 45km. Et encore, je ne parle que du coté nord de la ville par lequel nous arrivons, le sud est sans doute pareil. Comment j'exagère ? Venez voir ! Accessoirement c'est aussi l'une des villes les plus dangereuses du monde en terme de fauche et d'agressions pour les gringos, selon les guides de voyage bien informés. Un paradis, on vous le dit. Pizarro le Conquistador était il est vrai éleveur de cochons dans le civil, l’endroit devait sans doute lui rappeler sa ferme, enfin c’est ce que disent les Péruviens…
 
Apres les faubourgs, Cavassa nous offre une longue visite du centre-ville. Son terminal est évidemment stratégiquement situe au milieu des zones les plus bouchonnées et il nous faut 1h pour faire les 5 derniers kms. Encore 1/2h de taxi (passionnantes, cette fois-ci, le chauffeur est un ancien partisan du Sentier Lumineux qui nous explique pourquoi les Maoïstes décapitaient et crucifiaient les militaires corrompus qui rançonnaient le peuple) - encore 1/2h donc et nous sommes de retour a la Casa Elizabeth, accueillis par Señora Elizabeth elle-même, en français avec son délicieux accent local, comme 3 semaines plus tôt. Rien a faire, que ce soit 5h de voiture pour revenir du romantisme des Alpes Ligures sous la neige ou 30h de bus et d'avion de retour d'un coin perdu des Andes, la fin des belles aventures a toujours le même goût de vague à l'âme. Malgré les réjouissances programmées de retrouver nos deux petits diables si gentiment couvés par leurs grands-parents modèles…
 
Nous partons oublier notre mélancolie et remplir nos estomacs (subitement affamés après le retour au niveau de la mer !) dans l'un des temples de la gastronomie liméenne, la Cevicheria "Mordisco". Clientèle masculine au 3/4, ça boit des bières les unes après les autres en échangeant des blagues grasses et en reluquant la quinzaine de serveuses habillées plus ras-la-touffe les unes que les autres. Le tout dans le vacarme assourdissant de la télé diffusant des émissions débiles avec d'autres filles tout aussi déplumées. On est de plus en plus loin des "Lagunas" de Huayhuash - même sous la grêle et la foudre, elles avaient finalement bien du charme. Une montagne de poisson cru + une montagne de poisson frit plus loin, une digestion assommante nous plonge dans de doux rêves de Blanches Cordillères. Le vieux Fortunato nous l'avait bien dit : vous reviendrez ici vite plus vite que vous ne le croyez !

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Version #5, date 16 November 2009