Escalade dans le Hoggar

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Récit d'une semaine d'escalade sur le rocher délicat de l'Assekrem en décembre 2007.

HOGGAR 2007


D’abord les participants, bien sûr…

A tout seigneur tout honneur :  François, fleuron du CAF d’Ile de France, l’homme aux 50 courses à ski par an depuis son domicile versaillais (rajouter la même quantité pour l’alpinisme et l’escalade…). Si chaque Français effectuait ne serait-ce que le dixième de ses voyages en train de nuit, la SNCF serait encore plus riche que Microsoft. Spécialiste reconnu du rocher douteux de l’Oisans, il conclura finalement son voyage par cette phrase restée célèbre : « Le prochain qui ose affirmer que le rocher est pourri en Oisans, je l’envoie grimper dans le Hoggar ! ».

Bon, les cordées c’est comme les couples, plus sympa à 2, il a donc demandé à Laurent de l’accompagner. Le caractère top-secret de sa profession fait qu’on restera assez discret sur lui…certaines mauvaises langues prétendent même qu’il n’était pas vraiment autorisé à séjourner dans un pays aussi dangereux que l’Algérie…disons seulement que les aventures alpines qui remplissent ses WE et vacances sont une forme de détente sans danger à coté de son quotidien au boulot !

« Ecce uomo », la phrase de Léonard de Vinci vient à la bouche de tous ceux qui ont eu la chance de contempler Andrea torse nu…guide à temps partiel, « testa dura » comme tous les habitants de Biella, il partage son temps entre sa petite famille, l’entraînement de ski de l’équipe de ski locale, du consulting en recyclage de déchets, les falaises déversantes de Ligurie…et quelques bonnes épopées alpines à tracter ses « clienti di Berna » Agnès et Bertrand dans des voies parfois un peu au dessus de leur niveau !

Pour ne pas perdre l’usage du dialecte piémontais que ses amis suisses ne maîtrisent pas encore, il a pris dans ses bagages Sergio, son vénérable de père de…euh…disons d’un certain âge. Le même à l’année près que le père de l’auteur, pour en mettre certains sur la piste. Sergio ne grimpe plus trop et a donc fait le déplacement pour randonner…moyennant quoi nous le verrons disparaître des journées entières pour aller gravir (seul et sans carte) des sommets parfois à peine visibles à l’horizon avant de rentrer , toujours ponctuel, pour le thé-dattes de 16h30. Ceux qui ont essayé de marcher avec lui s’en sont rapidement trouvés essoufflés…il est vrai qu’il a encore gravi le Mont Blanc à la journée (en aller-retour de Biella…) l’année passée !

Et enfin Agnès et moi qu’il n’est évidemment plus besoin de présenter. Partis encore risquer leurs os dans un endroit moyennement recommandable (enfin on a vu pire !) ;  en abandonnant une nouvelle fois leurs garnements à des grands-parents toujours partagés entre le bonheur de garder leurs petits enfants et un peu d’appréhension quant à notre intégrité physique…


Dimanche 2/12, 1h du matin, aéroport d’Alger

« Mesdames et messieurs passagers du vol Air Algérie n° 2292 de 22h45 à destination de Djanet et Tamanrasset, nous vous communiquons que le vol est annulé faute d’équipage. Ce vol est donc remis à demain soir ». Voilà un séjour qui commence bien. Ils n’ont pas trouvé de pilote…si le reste de la compagnie est organisé comme ça, on sera heureux d’arriver vivants sur place. Chacun s’attend alors à passer la nuit en formalités avant d’être dispatché au compte-gouttes vers tous les hôtels de la ville… mais bizarrement l’ensemble de l’avion est au lit moins d’1h après dans un établissement du voisinage. La manip est manifestement bien rodée…il est vrai que le tourisme vers l’Algérie ne doit guère remplir toutes les chambres du pays ces temps-ci.


Lundi 3/12, 3h du matin, atterrissage à Djanet

Bon cette fois-ci on est vraiment partis ! Finalement pas trop de regrets : cette escale forcée nous aura permis de découvrir la pittoresque Casbah d’Alger sous un soleil radieux alors que notre guide Touareg Mohammed Sollah, averti au téléphone de nos 24h de retard, nous explique qu’il pleut à torrents sur Tamanrasset depuis 24 heures ! Se balader dans la Casbah ces temps-ci est bien sûr formellement déconseillé par tous les sites Internet officiels des Etats d’Europe de l’Ouest, en particulier celui du Ministère Français des Affaires Etrangères. Au moins à ce prix là sommes nous les seuls touristes…

Bien sûr ça respire la pauvreté, bien sûr les ruelles sont jonchées de détritus, bien sûr les murs menacent de nous tomber sur la tête (d’ailleurs ils ne font pas que menacer, plusieurs morts lors des fortes pluies de la semaine précédente), mais l’ambiance y est des plus vivante et les gens absolument charmants. Un concert de « soyez les bienvenus » nous accompagne, que ce soit de la part des enfants ou des vieillards, le tout sans la moindre intention commerçante puisque les échoppes touristiques à la mode de Marrakech sont résolument absentes ici. Tout ceux que nous croisons ont peut-être des trous dans leurs chaussures mais parlent un français impeccable et semblent ravis de rencontrer des gens prenant plaisir à découvrir leur quartier en dépit de sa réputation sulfureuse.

Retour à l’hôtel à 17h pour un départ groupé vers l’aéroport où l’on nous a fait miroiter un vol dès 21h, ce qui permettrait d’être à Tamanrasset vers 1h du matin (compte tenu de l’escale à Djanet…) et d’avoir une vague nuit de sommeil avant de s’attaquer au rocher saharien le lendemain. Bien sûr tout cela n’est qu’illusion, pas question de s’en tirer à aussi bon compte. Le vol est d’abord affiché à 21h30, puis il est question de le grouper avec le vol du jour de 22h45, lequel est finalement massivement retardé à son tour, pour finir nous embarquons sur les coups de 23h30 dans un avion loué à Turkish Airlines (équipage compris…). Le tout sans la moindre information, bien évidemment.

Bilan des courses, nous aurons donc passé un total de 2 fois 6h = 12h en 2 jours dans le hall du terminal domestique de l’aéroport Boumediene. De quoi s’y sentir presque comme chez soi.  Autant dire que j’aurai eu l’occasion de mettre en pratique mes rudiments d’écriture pour déchiffrer chaque panneau en arabe (aidé il est vrai par la traduction adjacente ! Pour les inscriptions manuscrites des échoppes de la Casbah, c’était une autre histoire…).

Mohammed Sollah, de l’agence Abalema, LE guide de référence de Tamanrasset pour accompagner les grimpeurs, nous accueille en nous consolant : d’abord il a effectivement plu 24h, tout est trempé, et on n’aurait rien pu faire sinon du shopping au souk, des séances de hammam ou des orgies de pâtisseries aux dattes et aux pistaches (très mauvais pour le physique sec des grimpeurs, tout ça). Ensuite ces annulations sont « habituelles », il lui est arrivé d’avoir des groupes retardés de 48h. On ne s’en tire finalement pas si mal. Ça promet pour le retour…15 minutes de trajet plus tard, au milieu de grandes flaques d’eau éclairées par des lampadaires surpuissants, nous sommes installés chez lui. Le ciel est étoilé, il fait 7° (de bon augure pour les nuits dans l’Assekrem 1000m plus haut…), et la proposition de passer la nuit sous la tente berbère (une simple bâche ouverte à tous les vents) dans sa cour est vite déclinée au profit de la pièce commune où nous déployons nos duvets à même le sol avant de nous écrouler de sommeil vers 4h du matin.


Lundi 3/12, camp de Tissalatine (1400m)

« Bon, vous êtes là pour grimper et on a déjà perdu une journée, donc réveil à 7h » nous avait annoncé Mohammed quelques heures plus tôt…nous marchandons finalement 8h. On aura l’occasion de récupérer lors des longues nuits du désert…Le ciel est tout bleu ce matin. Après 24h de pluie en plein Sahara, il fera sûrement beau au moins pendant un mois sont-ils nombreux à penser. Les insensés, s’ils savaient…

Deux 4*4 d’excellente facture chaussés de pneus Michelin aux profils quasiment intacts, un cuisinier et un chauffeur Touaregs ponctuels, efficaces, et parfaitement francophones, une semaine de nourriture et d’eau déjà installés sur le toit : pas de doute, Abalema Voyages Tamanrasset est aussi pro que sa réputation. Le temps d’offrir des chocolats à la femme de Mohammed (ce sera la seule fois que nous la verrons, et encore a-t-il fallu insister pour les lui remettre en personne...) et c’est parti pour une heure de piste jusqu’au joli camp de Tissalatine, niché dans le sable sous quelques acacias entre 2 gros dômes rocheux où plusieurs voies d’escalade ont été ouvertes ces dernières années. Thomas Dulac, le gourou de la grimpe saharienne, conseille dans son magnifique livre-topo de commencer ici « pour s’habituer à l’ambiance et au rocher » avant de se lancer dans les grandes parois de l’Assekrem…

Notre première voie sur l’itinéraire dit de « La Tortue » nous donne rapidement un avant-goût du séjour à venir : ce rocher orange si beau de loin dans la lumière du couchant est déjà bien moins excitant vu de près…Cotations erratiques où  nos guides d’élite François et Andrea se font presque peur dans le IV+, texture sablo-poussièreuse à l’adhérence précaire, petites écailles rocheuses qui n’attendent que la main du grimpeur pour décider de rejoindre leurs consoeurs au pied de la voie, équipement incertain …si ça c’est le site le plus « soft » pour prendre contact, ça promet pour le « hard » par la suite !

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"Le Poids et la Mesure" à Tissalatine, bloc sommital
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"Le Poids et la Mesure" à Tissalatine, bloc sommital

Mais après une journée de glande touristique et malgré 2 nuits semi-blanches, la motivation des troupes reste au zénith ; en tous cas celle de notre cordée versaillo-gapençaise qui sitôt au sommet du dôme de la Tortue redescend en petites foulées affronter le dôme voisin du Rhinocéros, histoire d’aller voir si le rocher y est un peu plus accueillant. Une voie au nom énigmatique est choisie : « le Poids et la Mesure ». Une classique du coin, parait-il. Le sommet de la voie est constitué d’un impressionnant bloc rocheux arrondi d’une vingtaine de mètres de haut, posé obliquement au dessus du vide, et dont on a l’impression qu’il n’y aurait pas besoin de le pousser beaucoup pour le faire basculer. C’est pourtant bien là haut que s’achève la dernière longueur de corde. Pire, la redescente se fait par un rappel en fil d’araignée précisément par le coté surplombant, donc dans le sens de basculement du bloc...

Il semble clair qu’au-delà d’une certaine corpulence totale de la cordée la possibilité d’un naufrage collectif ne peut plus être écartée…mais comme le dit Thomas Dulac dans son topo « la nature a bien fait les choses » : la longueur de corde précédente oblige chaque grimpeur à franchir en reptation une cheminée-souricière d’une incroyable étroitesse, où même après délestage du sac à dos seuls les gabarits les plus fins ont une chance de se faufiler. La cheminée mesure donc les poids maximum admissibles pour ne pas faire basculer le bloc sommital…CQFD !

Le rocher est marginalement meilleur (enfin si on savait ce qui nous attend par la suite on le trouverait même verdonnesque), mais la voie est aussi bien plus difficile. Agnès et moi sommes heureusement passés maîtres dans l’art de tricher et Andrea nous abandonne force coinceurs et longues sangles pour nous tracter (voire nous faire tracter…) quand la taille réduite des prises ne nous suffit plus. Arrivés au soleil couchant, ambiance extraordinaire sur le désert au voisinage, rappel en plein vide extrêmement impressionnant, une frontale pour nous 3, la descente s’annonce aventureuse…heureusement Sergio est venu nous attendre au pied de la voie et nous indique que le second rappel – louées soient nos 120m de corde – touche juste le sol ce qui permet de shunter le relais inférieur.
Retour au camp avec la bonne conscience du devoir accompli, la soupe aux poix chiches et le ragoût de chameau aux légumes achèvent de mijoter sur la braise d’acacias, suivis des incontournables 3 tasses de thé…une belle nuit à la fraîche sous les milliers d’étoiles commence…Dahman, notre chauffeur Touareg au beau visage buriné et enturbanné, a beau nous décrire avec passion (et dans un Français irréprochable) la constellation des Pléiades et celle du Chariot, inutile de dire qu’on ne les contemple pas longtemps avant de plonger dans un profond sommeil !




Mardi 4/12, bivouac au pied de l’Adaouda (1650m)

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Adaouda, soir au bivouac

Le ciel s’est revoilé durant la nuit. Météo Tamanrasset, contacté par Mohammed via son téléphone satellite (et ce n’est pas un gag !) annonce 48h de temps perturbé. Par un phénomène rarissime en plein hiver, un régime de Sud-Ouest ramène via le Mali de l’air humide du Golfe de Guinée. Il fallait évidemment que ça tombe sur nous. J’ai bien sûr l’habitude d’attirer la pluie dans tous mes voyages, mais François lui est abonné au soleil, même dans les recoins les plus arrosés des fjords de Norvège ou des Alpes néo-zélandaises ;  je pensais donc que sa présence suffirait à neutraliser mes ondes négatives…

Quoiqu’il en soit, nous retraversons Tamanrasset pour effectuer les dernières emplettes avant de mettre le cap sur le massif de l’Atakor pour 5 jours. Avec des fortunes diverses : pas moyen de trouver un parapluie, les cartes postales sont plutôt médiocres (bon il est vrai qu’il n’y a pas un touriste), par contre on finit par dénicher un gâteau présentable pour fêter les 68 ans de Sergio le soir même. Autant le dire tout de suite, on aimerait tous être comme lui à son âge…quand elle ne tue pas, la montagne ça conserve !

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Adaouda

Nous mettons le cap sur l’Adaouda, le prochain monolithe de basalte sur notre liste, sous un ciel d’encre et une bise pinçante. Une heure de piste sableuse d’une monotonie absolue au milieu de buissons épineux décorés de sachets de plastique éventrés pour installer un camp tristounet au pied de l’Adaouda – « le Pouce » en Tamachek, la langue touareg. Il est 13h, et une fois le repas rapide avalé il faut bien se résoudre à aller grimper avant la pluie, d’autant que le camp est balayé par un vent désagréable qui n’incite guère au farniente. L’édifice rocheux présente un visage assez hostile avec ses grandes cannelures verticales de roche volcanique noirâtre dressées vers un ciel qui ne l’est pas moins. Mais « on est là pour grimper » n’est-ce pas ? Alors allons au moins voir…avec un peu de chance il pleuvra pendant l’approche et on redescendra la conscience tranquille monter les tentes pour la nuit, ce que cet incurable optimiste de Mohamed s’est toujours refusé à faire pour l’instant ! Certains se demandent même s’il les a vraiment emmenées…


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Adaouda, Cauerlier-Vidal, L4

Les effectifs se répartissent ainsi : Andrea part nous tracter Agnès et moi dans la voie « Cauderlier-Vidal » de la face ouest (« classique la plus abordable de la face » selon le topo…), François et Laurent préfèrent courageusement affronter le Dièdre Nord, plus difficile et moins équipé. Nous continuons notre apprentissage du rocher local : quand c’est noir, c’est (en général) compact et solide (enfin toutes proportions gardées) mais étonnamment poussiéreux et glissant, un peu comme si quelque Djinn malfaisant était venu passer une couche de vernis. Quand c’est orange l’adhérence est meilleure (enfin là encore toutes proportions gardées…), mais le rocher bien plus fragile et il faut toquer sur chaque prise avant de l’employer, les plus tentantes étant souvent comme par hasard celles qui sonnent le plus creux…Si on rajoute le vent et le froid et même quelques gouttes occasionnelles, on voit rapidement que pour la grimpe-plaisir il aurait mieux valu rester en Provence...Les cotations continuent aussi à nous surprendre, après quelques entraînements en salle on se pensait à l’aise dans le V, ben apparemment ici c’est pas le cas. Cherchez l’erreur... Andrea parsème généreusement la voie de coinceurs prolongés par des longues sangles, mais à trop tirer dessus les mauvaises surprises sont parfois au rendez-vous, c’est ainsi que je vole en arrière en arrachant un friend mal posé pour retomber lourdement le dos le premier sur Agnès qui amortit heureusement l’atterrissage sans trop de dégâts.

Tout le monde se retrouve quand même en haut quelques heures plus tard, Laurent et François n’ont pas chômé non plus, il est question de rocher souvent glissant, de zones pourries, de longueurs quasiment pas équipées…bref que du bonheur, puisque c’est l’expression incontournable des comptes-rendus d’alpinisme aujourd’hui !

Bon timing, la pluie commence à tomber pendant les rappels, doucement d’abord, plus fort en arrivant au pied de la paroi, et enfin pour de bon de retour sous la bâche du camp. Dois-je mentionner l’inévitable coincement de rappel en cours de descente, obligeant Laurent à remonter le récupérer avec un assurage précaire ? La redescente à pied est elle-aussi incroyablement glissante sur ce rocher noir déjà vernis naturellement par une géologie malintentionnée.

Le repas du soir se déroule sous la bâche qui crépite sous une pluie battante, en se serrant le plus possible les uns contre les autres au centre pour ne pas se faire mouiller le dos. Quelques gouttières sournoises apparaissent de temps à autre, obligeant à d’intéressantes manœuvres stratégiques pour ne pas rallonger à l’eau froide la soupe et le thé à la menthe. Il faut alors faire basculer la bâche sur l’un des cotés pour vider l’eau qui s’y est accumulée au-dessus. Celui qui s’est sacrifié pour mener l’opération en sort rarement sec…

Une accalmie providentielle permet d’aller monter les tentes. Nous frissonnons à l’instant de les découvrir : si elles sont aussi étanches que celles de notre trek au M’Goun, une nuit ruwenzorienne est à prévoir. Horreur : si la tente elle-même semble tenir la route, le double toit ne la recouvre que partiellement, laissant en particulier l’entrée directement exposée aux éléments. La seule solution consiste à orienter ladite entrée sous le vent…et à prier pour que la pluie ne reprenne pas trop fort. Ce dernier vœu sera finalement exaucé et nous passerons une nuit à peu près sèche.


Mercredi 5/12, bivouac de la Sawinan à l’Assekrem (2400m)

Au réveil le ciel est toujours couvert et la pluie toujours menaçante. Météo Tamanrasset (à laquelle, de guerre lasse, on finit presque par faire confiance) annonce encore une journée et demi de temps perturbé (!). Mohammed craint maintenant que la piste de l’Assekrem ne soit plus praticable, il propose donc de rentrer à Tamanrasset pour mettre ensuite le cap sur les Dômes de Tesnou, proches d’In Salah, une des régions les plus sèches du Sahara…refus collectif, on a trop rêvé de l’Ermitage de Foucauld  et du rocher des Tizouyag (le must de la région, parait-il) pour y renoncer maintenant alors qu’on touche au but. « On poussera si nécessaire, Inch’Allah ». Si L’Ermitage va encore dépasser nos plus beaux rêves, pour ce qui est du rocher, par contre…mais n’anticipons pas.

La pluie reprend par intermittence peu après le départ. Ayons l’honnêteté de dire qu’elle est tout de même moins drue que celle de la veille au soir. Petite halte au bord d’une sorte d’étang verdoyant alimenté par une petite cascade. On imagine l’endroit charmant sous un chaud soleil mais pour l’instant, on hésite plutôt entre Goretex et doudoune…2 échoppes miséreuses attendent vainement le chaland pour lui refourguer quelques bibelots de pseudo artisanat touareg. L’ensemble engendre une indicible mélancolie...

Nous reprenons la route, enfin plutôt la piste, qui effectivement se dégrade progressivement au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude. Etonnant comme une quantité somme toute modérée de pluie forme de telles flaques dans un désert qu’on penserait assoiffé et prêt à absorber des déluges. Comme sur toutes les montagnes de la Terre, les précipitations augmentent avec l’altitude, dans notre cas les averses recommencent à crépiter sur le pare-brise en passant le cap des 2000m. Notons au passage le parfait état de fonctionnement des essuie-glaces, autre preuve du professionnalisme d‘Abalema…l’arrivée au bivouac de la Sawinan, à 2400m, au pied de la célèbre aiguille éponyme constituera sans doute le point bas de notre séjour, celui à partir duquel les choses ne peuvent que s’arranger : il fait à peine 5°, la pluie cingle horizontalement sur les vitres, les sommets sont noyés dans la brume, et un vent glacial s’engouffre dans la voiture sitôt la porte ouverte…et non, ce n’est pourtant pas un mauvais rêve, nous ne sommes pas en Islande mais bien dans le sud algérien…

La faim finit quand même par faire sortir le loup du bois, en l’occurrence les grimpeurs des Toyotas. Nouveau repas frugal sous la bâche, régime crudités cette fois-ci, on n’a fait que de la voiture après tout. Puis nouvelle accalmie permettant de monter les tentes. Il est 14h30, ciel noir avec 3 centimètres carrés de ciel bleu, l’alternative est simple : une après-midi de mauvaise glande en doudoune sous la tente, ce dont personne n’a franchement envie, ou aller se geler les doigts et se faire de nouvelles frayeur dans le dièdre nord de la Sawinan, juste au dessus du camp. Vent mordant, rocher noir vertical à l’ombre sous un ciel gris foncé, autant dire que cette 2ème option ne suscite pas non plus un enthousiasme démesuré. Mais « on est là pour grimper » n’est-ce pas ? Le groupe se scinde une nouvelle fois, Agnès et Sergio partent raisonnablement randonner en direction de l’Ermitage ; les 4 garçons, victimes d’un taux de testostérone encore excessif malgré le passage des années, partent goûter le rocher de la Sawinan (vainement rebaptisée « Pointe de Foucauld » par les missionnaires, le nom n’a jamais pris) pour voir si l’herbe y est meilleure qu’ailleurs.

Autant  dire tout de suite que ce n’est pas vraiment le cas. Enfin l’herbe n’abonde de toutes façons pas ici. La légende selon laquelle le Sahara se transformerait en prairie du jour au lendemain après un bon arrosage a manifestement été inventée par des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici. Mais je m’égare. Donc le Dièdre Nord. Au moins on ne regrettera pas le ciel couvert, l’itinéraire est de toutes façons toujours à l’ombre. 3 longueurs de corde : les 2 premières en rocher noir, la 3ème en rocher orange. Ceux qui ont bien lu ce qui précède sont donc en mesure de traduire : c’est solide mais ça zippe à mort dans les 2 premières, ça adhère mais c’est pourri sur la dernière. Bingo !

« Le passage-clé dans la 1ère longueur exige une bonne dose de détermination » dit le topo. Nouvelle traduction : franchement expo pour le 1er de cordée. François confirme. Andrea, résigné, ne dit plus rien. Quant à la dernière longueur orange, pourrie comme prévue, elle est de surcroît mouchetée de taches blanches dont nous comprenons la nature en arrivant dessus : la forme marquante de la Sawinan en fait manifestement le WC collectif de tous les oiseaux de l’Assekrem et le rocher est couvert de guano que les récentes pluies n’ont curieusement pas réussi à nettoyer. « Il tiro più brutto della mia vita » déclare Andrea au sommet. Tiro = longueur de corde, brutto = vilain, est-il vraiment nécessaire de traduire le reste…

Au moins le sommet est-il très esthétique, le crépuscule évocateur (le ciel s’est enfin dégagé), et la descente en rappel sans histoire. Je coupe à travers le pierrier à la base de l’aiguille pour rejoindre Agnès et Sergio qui redescendent au même moment de L’Ermitage. « Magnifique, bellissimo » me racontent-ils à l’unisson...Arrivée la nuit tombée au camp, finalement heureux d’avoir sauvé une après-midi pourtant bien mal engagée. La soupe aux lentilles fume rapidement dans les bols, suivie par l’incontournable pot-au-feu à la viande de chameau (enfin de dromadaire, évidemment) et par le non moins incontournable thé à la menthe. Dans la tradition Touareg, accepter 3 tasses est absolument obligatoire sous peine de vexer gravement celui qui vous invite… « âcre comme la mort » est la 1ère, « douce comme la vie » la seconde et « belle comme l’amour» la 3ème … ou était-ce « doux comme l’amour » et « beau comme la vie »... on redemandera la prochaine fois !


Jeudi 6/12, bivouac de la Sawinan à l’Assekrem (2400m)

Aujourd’hui c’est le grand jour. Nous allons enfin goûter au caviar de la grimpe hoggarienne, les 2 grandes classiques de la face Ouest du Tizouyag. Le rocher y serait parait-il excellent…bah, nous on est prêts à croire à tout…Précisons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’enchaîner 2 voies (de 10 longueurs de corde chacune, quand même), mais bien de répartir une nouvelle fois les cordées. François et Laurent, purs et durs, s’attaqueront donc à la fameuse « Nouvelle Lune », la classique de la paroi pour amateurs avertis et exigeants (300m de haut avec plein de 6b et de 6c selon le topo, rocher mémorable…pour une fois c’était vrai…mais attendez de lire la suite pour comprendre…). Andrea nous emmène, Agnès et moi, dans l’autre classique (version soft) du Tizouyag, la voie dite des « Deux croiffants et un Affekrem ». Le rocher y serait tout aussi bon voire meilleur (diantre !), l’équipement bien rapproché (trop, selon les esprits chagrins), et les difficultés abordables (5c+ maxi), ce qui évitera les habituelles séances de tractage (enfin de corde bien tendue, quoi).

Un seul gros inconvénient, mais on ne peut pas tout avoir : l’exposition en face ouest, garantissant une arrivée tardive du soleil et donc des doigts gelés pendant les 1ères longueurs. Ah oui, on a oublié de dire que depuis le retour du soleil et des nuits étoilées, la température ne dépasse guère 0° au petit matin…Mais comme personne n’a vraiment envie de découvrir la descente du Tizouyag à la lueur de la frontale, on se résout quand même à quitter le camp vers 8h30. « Vous allez bien vous amuser aujourd’hui, Inch’Allah » nous lance Mohammed avant de se rasseoir pour une nouvelle journée à deviser avec Ramdan, le cuisinier et Dahman le chauffeur autour d’un pot de thé posé sur les braises…il ne croyait pas si bien dire !

9h30 au pied des « Croiffants », bien réchauffés par l’heure de marche d’approche. Comme prévu ça caille. Les 2 premières longueurs remontent de vilaines cheminées verticales et lisses sur le vilain rocher noir bien glissant que nous avons appris à connaître. « 5b mon c…, oui » commençons nous à jurer en soufflant sur nos doigts insensibles. Ce mauvais moment passé, force est de constater que le reste de l’itinéraire est absolument somptueux : rocher orange adhérent et compact pour une fois, spits bien rapprochés, cotations raisonnables, escalade en dalle de toute beauté, arrivée d’un délicieux soleil tiède, au milieu de la voie… « que du bonheur » selon la formule consacrée. Il y a pourtant quelque chose de bizarre : 200m sous nos pieds, un petit point de couleur semble se déplacer doucement sur le pierrier à la base de la paroi…D’autres grimpeurs ici au même moment ? Impossible ! Alors François et Laurent déjà redescendus ? Mais la voie normale de descente ne passe pas par là. C’est donc que…

Eh oui, un coup de zoom et quelques échanges de cris plus loin, le doute n’est plus permis : Laurent retraverse le pierrier à cloche-pied en s’appuyant sur l’épaule de François, il est question de « cheville », c’est tout ce qu’on comprend, il y a manifestement eu un pépin, le basalte mal cuit du Hoggar a peut-être fait sa 1ère victime…On n’en saura pas plus avant le retour au camp. Par miracle, la seule voiture de la matinée passe à ce moment là et évite au blessé les 3 derniers km de piste à cloche-pied en le déposant près des tentes.

On finit notre jolie voie avec un peu d’inquiétude, délicieuse pause au sommet malgré tout, « Grazie e bravo, Andrea » - « No, bravi siete stati voi ! », c’est ce qu’il nous dit à chaque fois…la descente par la voie normale est également très plaisante, rando avec de petits passages d’escalade faciles et ludiques, bien cairnée et sur un rocher toujours excellent. De retour au camp, on se précipite sur Laurent, l’explication est rapidement donnée : « une longueur facile, juste du 5, je déroulais sans souci, et puis crac une écaille qui me reste dans la main, 5-6 mètres de vol et le pied qui tape… ». Cheville bien enflée et impossible de poser le pied par terre, mais pour ce qui est des dégâts réels, il faudra attendre le retour en France pour faire le bilan. A 2 jours du retour, il est vain d’essayer de changer les vols, Laurent aura de toutes façons besoin de notre aide pour voyager, et quant à l’hôpital de Tamanrasset…

Nous rassemblons rapidement nos maigres moyens d’aide : Ibuprofène et Voltarène, huile d’Arnica, bandage, béquille improvisée par Mohammed avec un râteau et une chèche, et c’est à peu près tout. Nous sommes jeudi après-midi et armé de ces seuls remèdes Laurent va courageusement résister 72h avant d’apprendre dimanche soir aux urgences de Gap qu’il a une double fracture de l’astragale avec 1 mois ½ de plâtre à la clé. « Et pour faire le pierrier à cloche-pied, t’as pas eu trop mal ? » - « Non, là ça allait, le pire c’était pour descendre les 3 rappels, là j’ai un peu dégusté !». Quant on vous disait que c’était un dur…

Le soir au bivouac, notre Laurent a déjà repris toutes se couleurs, partage avec appétit le dernier ragoût de chameau (après nous passerons au régime couscous) et tente de répondre avec nous aux devinettes facétieuses de Mohammed. « Un chameau tombe au fond d’un trou plein d’eau. Comment ressort-il ? ». Solution à la fin du récit…

Entre-temps le ciel s’est recouvert et quelques éclairs lointains commencent à zébrer l’horizon. Mais pas question pour Agnès et moi de renoncer à notre projet d’aller passer la nuit au Refuge de l’Assekrem, juste sous l’Ermitage de Foucauld. L’aube y est parait-il d’une splendeur légendaire. Pour l’instant, la nuit est surtout d’une incroyable opacité et même avec nos frontales il nous faut rester vigilants pour ne pas quitter la piste carrossable. Les éclairs lointains ne suffisent guère à nous éclairer mais contribuent à installer une ambiance un tantinet oppressante dans la noirceur absolue. Arrivés au bout d’une petite heure de marche au voisinage du refuge, évidemment sans le moindre éclairage, nous tâtonnons pour mettre les mains sur un mur de pierres…mais est-ce bien cela ?

Miraculeusement, une forme humaine armée d’une puissante torche émerge soudain des ténèbres. C’est le gardien du refuge qui s’était couché mais qui -  Bismil’lah (grâce à Dieu) -  nous a entendu parler. Je crois que sans lui nous étions bons pour allonger  matelas et duvet par terre et attendre le lendemain ! Le « refuge » est en fait constitué d’une paire de petites cahutes spartiates mais propres munies de matelas et couvertures, il nous installe dans la plus grande (nous sommes quasiment les seuls clients…), et nous indique d’un geste de la main vers la nuit opaque, l’emplacement théorique des toilettes voisines. Inutile de dire que personne n’osera s’y aventurer de peur de ne plus retrouver la chambre ! Nous nous endormons sur le champ, à la fois soulagés et éprouvés par une journée finalement riche en émotions.


Vendredi 7/12, refuge de l’Assekrem (2630m)

Réveil à 6h15, départ à 6h30, par miracle la nuit a déjà bien reculé et nous gagnons rapidement l’Ermitage, perché au sommet de la montagne, par un bon sentier et sans frontale. Il fait évidemment un froid de canard, mais nous sommes accueillis, comme le veut la tradition ici, par l’un des frères résident avec une cruche de thé fumante. Les touristes ne se bousculent pas, c’est le moins qu’on puisse dire (et penser qu’on s’était, en bons suisses familiers des cabanes alpines surpeuplées, demandés la veille si le refuge ne serait pas complet…) : un couple pressé en méharée express qui restera bien 5 min 30 avant de poursuivre son programme, et un globe-trotter franco-algérien de Paris découvrant son pays d’origine avec bien moins d’indulgence que nous pour ses quelques travers sociaux ou écologiques. « Honteux, toutes ces ordures par terre, à croire qu’on ne les a jamais éduqués». « Lamentable, Air Algérie, on voyage sans doute plus facilement en Inde… ».

Inutile de s’extasier sur le lever de soleil, les images ci-dessus le feront mieux que les mots, mais bien sûr infiniment moins bien que l’expérience vécue ici. La magie reste forte même après avoir aperçu ce tryptique des Tizouyag éclairé par l’aurore plus d’une fois sur chaque livre d’images sahariennes digne de ce nom. On comprend mieux l’élan spirituel ayant poussé Charles de Foucauld à décider de s’installer ici à peine arrivé pour la 1ère fois.

Il n’y a cela dit passé qu’un été, à sa décharge cet endroit retiré des hommes n’était tout de même pas l’idéal pour apprendre de la bouche des Touaregs leur difficile langue Tamaschek ! La copie de son dictionnaire, joyau de la petite bibliothèque de l’Ermitage dans laquelle il est bien agréable de se réchauffer, est impressionnant par son érudition et son niveau de détail…

Le Père de Foucauld raconte aussi comment c’est la vision de l’intense religiosité des musulmans de la région qui l’avait aidé à sortir d’une terrible crise de foi. Celui qui n’en manque pas (de foi), c’est le « responsable » actuel des Petits Frères de Jésus en poste là haut (enfin ils sont 3), le Père Antoine, qui habite ici depuis 35 ans ! Il nous dit être toujours émerveillé par le lever du jour depuis son nid d’aigle…quand il fait beau, ce qui n’est apparemment pas toujours le cas. Ces jours–ci il partage son quotidien avec 2 « novices », l’un Catalan, l’autre Polonais. Incroyable coïncidence, ce dernier, parfaitement francophone, a fait ses études de théologie à Fribourg ! Le paradis sur Terre, selon lui…alors qu’il ne semble guère désireux de s’enraciner dans le Hoggar. Il nous raconte les relations parfois difficiles avec les autorités algériennes, toujours prêtes à réagir au quart de tour (avertissements ou suspension de visa, par exemple) au moindre soupçon de prosélytisme. C’est ainsi que notre compagnon algérien se verra refuser d’assister à la messe dans la petite chapelle de l’Ermitage « pour ne pas créer de problème au cas où ça se saurait ». Quand deux paranoïas s’affrontent, l’esprit du Père de Foucauld semble avoir quitté les lieux depuis longtemps…

Petit coup de fil à Nogent, c’est bien l’endroit pour. Il fait un temps pourri, mais les garnements sont adorables, un kidnapping est même évoqué. Ils savent mentir avec aplomb, ces grands-parents ! Puis le devoir vertical nous appelle…dernières photos, derniers adieux, retour au refuge pour un petit-déjeuner fort convenable servi par les gardiens (bon c’est vrai qu’ils ne croulent pas sous les clients…), rempaquetage des affaires et redescente vers la camp. Nous croisons Mohammed qui monte avec Laurent en 4*4 pour tenter de négocier un passage sur la piste interdite de l’Ermitage, afin que notre malheureux blessé puisse quand même profiter aussi du paysage. Dont l’intense spiritualité accélérera peut-être sa guérison, qui sait. En tous cas il est  rayonnant ce matin. C’est presque nous les plus atteints à le voir comme ça… Ce sont finalement des techniciens chargés de l’entretien du relais-radio adjacent qui le prendront à leur bord jusque tout en haut.

De retour aux tentes, le temps de remplacer les duvets et matelas par baudriers, chaussons, et sandwichs au thon préparés par Dahman, et Agnès et moi nous dirigeons plein d’entrain vers le Clocher des Tizouyag (le petit frère du Tizouyag Sud gravi la veille), au pied duquel un rendez-vous a été donné à 13h à François et Andrea. Un plan d’allure complexe avait été en effet échafaudé par l’esprit jamais rassasié de François la veille : « Puisque vous passez la nuit à l’Ermitage, je peux aller finir la « Nouvelle Lune » avec Andrea en version speed le matin, et vous retrouver l’après-midi pour grimper à 4 sur le Clocher ». 2 voies dans la journée ??? 17 longueurs de corde au total sur le rocher sournois de l’Assekrem ??? « Ben oui, hier on a pas fait grand-chose avec l’accident de Laurent, il faut bien rattraper… ». Soit. Le problème c’est qu’à 13h au pied du Clocher il n’y a personne. Rendus un peu nerveux par les évènements récents, on commence vite à imaginer le pire, style « malédiction de la Nouvelle Lune »…bon finalement sur les coups de 13h30, 2 silhouettes essoufflées et ruisselantes remontent rapidement le pierrier sous le Clocher. Alors ? « Ben on a dû  aller doucement, c’est assez pourri par endroits…Andrea a même volé 2 fois…sans dégâts cette fois-ci, rassure-toi ! ». « Si, sono volato 2 volte, ma niente serio…roccia di merda, pero ! ».

Et la suite ne s’annonce guère plus excitante : le départ de la « Classique » (sic) Kohlman-Roussy est certes vite trouvé, mais cet ensemble de cannelures de basalte noir puis orange absolument vertical au dessus de nos têtes ne nous inspire qu’à moitié. Andrea et Agnès grimperont en 1ère cordée, suivi de François et moi. Un partage équitable entre le risque de voler (vers le bas) et celui de se faire lapider (depuis le haut). Sauf pour François qui assumera les 2, mais c’est le plus fort et c’est bien lui qui a voulu venir ici, non ? Certes l’un des grimpeurs-internautes du site camtocamp venu ici l’année passée était redescendu la tête entaillée, mais le rocher « montagne », ça nous connaît, n’est-ce pas François…

La 1ère longueur passe encore, une cheminée pénible et glissante mais à peu près solide. Quant à la suite…résumons là ainsi : un méchant dièdre en 6a/6b sur une sorte de crépi mal séché, Andrea met 1/2h en protégeant chaque mètre, ça sonne creux jusqu’au relais, Agnès se hisse en tirant chaque coinceur entre autre pour éviter de tout faire partir…Lorsqu’elle arrache néanmoins une grosse écaille qui siffle à 1m de la tête de François, Andrea suggère une retraite collective avant  que cela ne tourne mal. D’autant que le relais (piton rouillé et un vieux spit de 8mm) n’inspire guère confiance et que la suite s’annonce plus facile mais encore plus délitée ! La proposition est aussitôt chaudement accueillie avec une belle unanimité. Les 120m de corde permettent de regagner le sol en un seul rappel (chic). Le Clocher nous fait quand même des adieux « vibrants » en bloquant un court instant la corde, puis en nous envoyant une pluie de pavasses quand nous parvenons à la libérer en tirant dessus…

Retour au camp victorieux, c’est-à-dire intacts. Nous racontons nos mésaventures à Laurent qui approuve complètement notre décision. C’est vrai qu’avec un ou deux invalides de plus, qui lui aurait porté ses bagages au retour ? Il est 15h30, un thé et quelques dattes plus loin il s’agit tout de même de sauver la journée. Les rôles sont cette fois-ci inversés : Agnès repart avec Andrea gravir la Voie Normale de la Sawinan (« mais si ma chérie, je te promets, ça a l’air plutôt solide, et en plus super facile… »), François et moi remontons à l’Ermitage pour photographier cette fois-ci le coucher de soleil. De retour au camp 3h plus tard, les conclusions sont toujours les mêmes : a) l’Ermitage est un coin aussi magique le soir que le matin.

b) la Voie Normale de la Sawinan ne vaut guère mieux que le reste. Andrea a même dû sortir ses chaussons pour un passage de IV-. Les discussions sont animées le soir autour du couscous. « Le prochain qui me dit que le rocher de l’Oisans est pourri, je l’envoie grimper dans le Hoggar » annonce François d’un ton qui n’admet pas la réplique. On essaie quand même de rester polis pour ne pas blesser nos amis Touaregs qui vivent du tourisme des grimpeurs. Promis, on ne dira rien…Histoire de changer de sujet, j’explique que le père Antoine, qu’on a revu le soir à l’Ermitage, n’a presque jamais vu une période de temps perturbé aussi prolongée en hiver en 35 ans de présence là haut. Il suffisait que j’arrive, comme d’habitude. Enfin il fait maintenant grand beau depuis plus de 48h !


Samedi 8/12, 23h45, tente berbère dans la cour de Mohammed à Tamanrasset (1400m)
Ils n’en auront donc jamais assez... A l’après-midi de shopping dans le souk de Tam suggérée par Mohammed, les effectifs valides du groupe optent pour une dernière grande voie dans la face ouest de l’Adriane, juste aux portes de la ville. « Au cas où par miracle le rocher serait meilleur ici », comme le résume François. « Au moins l’hôpital ne sera plus très loin ». Nous avons quand même prudemment renoncé à gravir l’emblématique Ihaghem (prononcer Iarème) réputé encore moins solide que les autres (qu’est-ce que ça doit être…). Agnès continue à se battre avec la toponymie touareg : « Non, mon amour, c’est pas l’IRM, c’est l’Ihaghem. L’IRM c’est ensuite, après la séance de lapidation en essayant de lui grimper dessus… ». Notre humour devient aussi noir que la couleur du basalte local. Ceux qui ont suivi savent donc que c’est ce qui glisse, la version orange étant celle qui casse.

3 heures de piste plus loin et 1000m plus bas, nous pique-niquons sous un soleil de plomb au pied de l’Adriane en scrutant les itinéraires existants afin d’évaluer nos chances de « finir la semaine intacts » dixit François qu’on sent un peu désabusé. L’après-midi passée dans cette face ouest classique est finalement plutôt agréable, 5 longueurs d’un niveau accessible sur un caillou un peu plus robuste qu’à l’habitude. « Enfin on voit bien que c’est pas toi qui grimpait en tête » me rétorquera-t-il quand j’ai osé raconter qu’on s’y est presque fait plaisir, Agnès et moi. « Accetabile » sera le verdict d’Andrea… « ma certo, non è il Verdon ! » Avant de conclure qu’avec 6 enfants à nous 4 il est sans doute sage d’en rester là pour le séjour.

La lumière du jour déclinant, la vue panoramique sur Tamanrasset, la douceur revenue de l’air 1000m plus bas que l’Assekrem…tout cela contribue à nous offrir une dernière belle descente. Mohammed, qui avait emmené Laurent et Sergio « en ville » pour un shopping de béquilles et de chameaux empaillés, revient ponctuellement nous récupérer au pied du pierrier.

La journée s’achève ensuite en achats de souvenirs divers avant un indispensable décrassage aux douches publiques. Puis c’est l’incontournable soirée-couscous d’adieux sous la tente dans la cour de Mohammed. Bien plus sec qu’il y a une semaine, mais les soirées restent fraîches et chacun entame rapidement des manœuvres stratégiques pour se rapprocher discrètement du feu. Nous faisons la connaissance de Rémi et Gisèle, eux aussi clients de Mohammed, qui reviennent des Dômes de Tesnou et de la mythique Garet el Djennoun, les 2 autres spots phares de l’escalade saharienne. Pas trop de regrets : ils ont aussi eu droit à la pluie (et même à la foudre !) et le rocher réclamait aussi certaines précautions. « Non, tu vois, Tesnou c’est pas si mal, bon c’est sûr que de temps en temps les écailles crissent un peu sous les pieds, mais il suffit de choisir les bonnes… ». Mohammed, la décision est prise, on reviendra sûrement te voir, mais en famille pour une randonnée chamelière dans les Tassilis !


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Couscous d'adieu chez Mohammed Sollah après 1 semaine dans le Hoggar



Le stock de devinettes de Mohammed est quasiment épuisé, nous aussi d’ailleurs, il est près de minuit et tout le monde commence à s’endormir autour des dernières braises…et c’est le coup de fil libérateur : « Bismil’lah, l’avion vient de quitter Alger », les indics de Mohammed sont bien renseignés, certes avec 1h de retard mais au moins y a-t-il cette fois-ci un pilote et même un équipage…la fin du voyage n’est ensuite qu’un éprouvant marathon nocturno-diurne de transits divers : 0h30 départ pour l’aéroport, 1h enregistrement, 3h arrivée du vol d’Alger, 3h30 embarquement, 4h décollage, 6h retrouvailles émues avec le terminal de l’aéroport Boumédiene d’Alger, 6h30 récupération des bagages et changement de terminal, 11h30-14h00 vol pour Paris (avec les Pyrénées Orientales toutes blanches…chic !), 16h retrouvailles familiales Gare de Lyon, 17h-22h train Paris-Berne avec 2 garnements déchaînés.




Epilogue : Sergio et Andrea rêvent de retourner au Sahara « pour voir les dunes ». Agnès et moi emmènerons sûrement un jour Cécile et Arnaud découvrir les Tassilis en chameau. François ne remettra jamais les pieds ici. Laurent espère d’abord sauver sa saison de ski avant d’autres projets. Mais personne ne caresse l’idée de revenir grimper ! A propos de chameau, et la devinette ? Comment le chameau tombé dans un trou plein d’eau en ressort-il ? Ben avec les pieds mouillés, bien sûr. On entend encore le rire de Mohammed couvrir le crépitement de la braise d’acacia…


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Version #5, date 5 November 2009