-auteur : Aurore
-texte mis en ligne sur le forum récits/photos/vidéos en novembre 2007
Messieurs, mesdames,
Je m'essaye ce jour au récit d'aventures alpines. Je n'ai malheureusement pas le talent de certains(es) d'entre vous et ma plume est plutôt grossière. Mais j'espère que ce récit vous conviendra et satisfera ceux qui, comme moi, aime les belles histoires ... Si ce n'est pas ton cas, ami lecteur, passe ton chemin ...
Le Canigou ... Pourquoi le Canigou? ... Ce nom évoque pour beaucoup une marque de nourriture pour animaux ... En fait, c'est un petit sommet, même pas 3000m (2784,66m exactement) dans nos magnifiques Pyrénées ... Ce n'est pas l'Aneto, ni la Pique Longue, ni le Mont Perdu, et encore moins le Mont Blanc ...
Mais qu'a t'il donc de particulier ce Canigou? ... Ah, chers amis, si vous aviez la chance, l'honneur, le bonheur de pouvoir le contempler comme moi, tous les jours que Dieu fait, sa silhouette massive se détachant dans un ciel cristallin, vous ne me poseriez pas cette question ...
Une chronique, pourquoi faire?
Et bien, même si je ne rapporte ici qu'une de mes rencontre avec cette magnifique montagne, à laquelle je voue un amour pur et sincère, c'est pour moi une chronique car je vais retrouver mon amour assez fréquemment dans l'année (pour 2007, année pauvre certes, j'en suis à 6). Et j'avoue qu'à chaque retrouvaille avec lui, je vis des aventures diverses et variées ...
Donc l'histoire débute il y a un peu plus d'un mois lorsque j'ai arrêté une date avec mon compagnon de cordée, Stéphane, pour une sortie montagne. Nous avions pris ensemble un (magnifique, vu la course et les conditions) but à quelques mètres du Dôme de neige des écrins en octobre, mais ça n'avait refroidi aucun des 2 et nous voulions donc retenter une course ensemble. Il était décidé que ce serait dans les Pyrénées cette fois ci ...
Mais voilà, un imprévu m'obligeait à travailler le samedi matin. Les jours sont courts ces temps-ci. Que faire avec 1 jour et demi à disposition? ... La solution m'est apparue évidente. Je l'avais sous les yeux presque continuellement ... Le Canigou!!! Mais attention, pas les balades que je fais en solo ou accompagnée. Non, non: l'arête Quazemi. Cette arête, longue, fine, déchirée, aérienne, j'en rêvais depuis des mois, je la contemplais songeuse à chacune de mes ascensions ... Cette arête me semblait être de mon niveau et de celui de Stéphane (alpiniste débutant comme moi mais bon grimpeur, donc avec un niveau supérieur au mien). Je savais qu'il y avait peu de neige (dernière ascension le 01/11 et depuis, pas de neige ici) ... Ah! Ce Canigou et cette arête ... J'en connaissais une qui allait en pâlir d'envie en plus (une amie qui l'avait fait en septembre mais avec un guide) ...
Donc tout ça se décide, se met en place. Et quand se lève le soleil du vendredi (la veille du départ), le Canigou me fait une petite blague à sa façon: il s'est légèrement revêtu de blanc pendant la nuit! Pas de panique: informations prises auprès des autorités (Météo France, PGHM), il semble qu'il ne soit tombé que quelques centimètres (5 à 10). Et puis, on le voit bien d'en bas que c'est juste saupoudré!!! Le projet est donc maintenu ...
Arrive le grand jour. Je pars vaquer à mes occupations nourricières. J'ai la chance de pouvoir "plier" mes obligations à 12h. Je récupère Stéphane et nous partons donc, tels des croyants vers la terre promise. Tout semble être de notre côté: bonne météo avec un vent faible à modéré (essayez donc de monter au Canigou quand la Tram(ontane) se déchaine ...), une neige qui devrait être présente mais en faible quantité et 2 alpinistes motivés ... La seule inconnue reste l'accès voiture. Pourra-t'on monter jusqu'à Mariailles ou devrons-nous nous arrêter au Col de Jou? Cette dernière possibilité nous rallongerait la balade d'au moins 2h! ... Sur le trajet je m'extasie (une fois de plus) devant mon aimé et devant les couleurs automnales qui nous entourent. Nous atteignons le col de Jou (1125m) et, ô chance!, la barrière n'est pas mise. Nous montons donc de plus en plus. Chaque mètre gagné compte ... Et nous atteignons Mariailles (1718m) où nous laissons la voiture. Titine attendra sagement jusqu'au lendemain. Elle l'a bien mérité après cette montée sur cette piste quelque peu cahotique. A Mariailles, des plaques de neige éparses sont présentes. Il est 15h30 et le temps presse mais nous sommes tous les 2 morts de faim donc prenons le temps de nous sustenter:
_"Ah ... Un bout de saucisse de foie de l'Ariège!! Ya qu'ça de vrai en montagne. Un bon produit du terroir. Et c'est moa qui te le dit!" (il y a pas l'accent du bon vieux paysan du coin mais vous imaginez ...)
Nous partons vers 16h. Le but pour ce soir est d'atteindre la cabane Arago (2100 et quelques mètres) pour être presque aux pieds de l'arête le lendemain. Nous empruntons donc le GR, la voie normale qui monte au pic depuis Marialles. En chemin nous croisons quelques espagnols qui redescendent du sommet ("Hola ...", "Hola ...") et nous informent que l'accès est globalement bon même si on doit faire attention dans la cheminée. Bien, parfait. La neige se fait de plus en plus présente. Il y a aussi quelques plaques de glace donc prudence! Le soleil disparait peu à peu pendant notre périple. Le spectacle est magnifique! Peut-être suis-je trop sensible ("ouais, c'est un joli coucher de soleil mais comme beaucoup d'autres" dixit Stéph), mais moi ça me remue toujours les couchers de soleil ... Nous arrivons à la cabane Arago vers 18h30...
2.
Bonjour à toi, ami lecteur,
J'ai vu que certains m'avaient lu ... J'ai vu qu'il y en avait au moins un qui souhaitait me voir parler du Vignemale (me demande bien pourquoi d'ailleurs) ou de certains buts ... Mais laissons la Pique longue aux chroniques de mes amis catalans du sud (petite dédicace à Joan Jordi aussi appelé Jotas) et les buts aux joueurs de foot (de toute façon, ce qui compte dans mon pays c'est le rugby, à 15 ou à 13) ...
Mais recentrons-nous sur l'important, le Canigou ...
Vous ai-je déjà compté à quel point il est magnifique? Vous ai-je déjà dit que de l'observer de ma fenêtre, mon coeur palpite? Vous ai-je déjà décrit ses courbes arrondies qui tranchent avec le bleu d'un ciel clair d'hiver après un jour de Tram(ontane) ou qui sont mises en valeur lorsque le soleil disparait derrière lui, l'illuminant de couleurs rouge/orangées? ...
Oui oui, j'arrête ... Je reprend mon récit ... Où en étais-je? ... Ah oui, l'arrivée à la cabane Arago (face Ouest/sud-Ouest du Canigou) au coucher du soleil ...
La cabane Arago.
L'origine de ce nom? Petit retour sur l'histoire de la Catalogne (du nord)... François Arago fut un astronome, physicien et homme politique français du XIXème siècle. Il naquit à Estagel, petit village pas loin de Perpinya. Donc, dans le coin, le patronyme du monsieur baptise des avenues, des places, des lycées et j'en passe et des meilleurs. Il y a surtout, au centre de Perpi, Sa statue sur la place du même nom. Monsieur Arago montre quelque chose du doigt (que voulez-vous, on lui a jamais dit que c'était pas bien). Et il montre quoi? Ben, la direction du Canigou et de la cabane bien sûr!
Cette cabane, combien de fois y suis-je passée devant s'en m'arrêter? ... Pour ma défense, il faut dire que c'est pire qu'un HLM surpeuplé en été ... Combien de fois m'y suis-je réfugiée en attendant le passage d'une ondée ou d'un orage imprévu? C'est une cabane rudimentaire de quelques mètres carré de superficie, avec des murs en pierre et un toit en brique. Elle n'a rien à voir avec les fameux orris (cabanes en pierre utilisées par les bergers) que l'on retrouve un peu partout dans les Pyrénées. On y tient debout, à condition de se baisser suffisamment pour passer la porte (et oui, le catalan de base n'est pas très grand!) qui ne ferme pas totalement l'entrée, laissant Eole s'engouffrer par l'orifice rectangulaire assez conséquent à sa base et aérer ainsi toute la cabane. Il y a une petite cheminée avec 2 ou 3 morceaux de résineux qui semblent attendre qu'on les égaye un peu, en y jetant une allumette ou en faisant jouer la molette d'un briquet. Ils attendront probablement encore quelques mois ... L'intérieur est sombre puisque la seule fenêtre qui existait a été fermée (Quand? Par qui?), pour rendre la cabane plus hermétique.
A l'extérieur, l'astre solaire n'en finit pas de disparaitre à l'Ouest, derrière les sommets avoisinants. La source qui se trouve à proximité a un débit faible mais n'est pas encore complètement gelée. S'engage une intéressante discussion:
_Stéphane: »Qu'est-ce que tu crois que c'est ce pic là-bas?
_Moi: Euh ... Le Carlit?
_Nan, pas possible, bien trop près.
_Peut-être. N'empêche, plus j'y pense, plus je crois que c'est lui. Avec les Pérics à côté.
_Bon, jeune fille, on verra demain au grand jour et d'en haut mais moa je crois que vous êtes dans l'erreur ... » (et une petite tirade avec l'accent du coin) ...
La réponse attendra demain. Mais je ne perd pas une miette du spectacle qui se joue en face de moi. Mon Dieu! C'est si beau ...
Il est environ 19h. Nous nous réfugions dans la cabane car la température tombe vite maintenant que le soleil a disparu. Nous sortons les sacs de couchage et tapis pour dormir. Et de nous glisser un moment dedans pour nous réchauffer ... Moi j'ai mon super sac de couchage (un cadeau que je me suis fait il y a peu pour ma thèse ...) et je n'en revient toujopurs pas du soulagement que me procure le fait de me glisser dedans. A chaque fois c'est la même (bonne) surprise.
Et maintenant? Que faire? Pas de jeu de cartes, pas de télé, pas de monopoly ... S'engage donc une « joute » verbale à coup d'énigme, problèmes logiques et histoires de blondes ... C'est drôle, ça fait du bien de rire un peu. Mais les sujets sont vite épuisés et la faim fait son apparition. Il est temps de nous préparer une bonne soupe, un potage à la châtaigne, bio of course, des convictions que nous partageons tous les 2. J'ai quand même droit à la remarque de monsieur le chef cuistot sur le fait que SA soupe à la châtaigne c'est d'un niveau autrement plus élevé (je te crois sur parole Stéphane, mais j'aimerais bien vérifier par moi même un de ces quatre). Le tout est accompagné de pain (Aaaahhhh le pain, indispensable le pain) et de fromage et, petit caprice, d'une canette de bière ... à défaut de rouge ...
Peu avant de me coucher, j'ai une petite pensée « émue » pour la soirée que je rate: soirée commémorative d'une époque éloignée où je me sentais complexée et incomprise, différente, avec des filles dont la seule préoccupation actuelle (non, je suis méchante ... une des seules préoccupations actuelles ... je ne les connais sans doute pas assez pour juger aussi sévèrement, mille excuses) est de se construire une maison, de procréer, d'avoir une piscine, un beau compte en banque ... Je ne sais pas pourquoi, mais je ne regrette rien. Etre là, dans cette cabane, dans la nuit froide, la veille d'une course qui promet d'être belle sur cette arête dont j'ai tant rêvé ...
Bonne nuit compagnon, faisons de beaux rêves et à demain!!!
3.
La suite ... C'est là que les athéniens s'atteignirent, que les perses se percèrent et que les satrapes s'attrapèrent ... J'en arrive donc à la substancielle moelle de mon récit ... Il me faut trouver les mots justes, précis pour décrire notre épopée. Je n'utilise point d'absinthe, comme certains auteurs aujourd'hui disparus, pour me stimuler les neurones. Non, mon « truc » à moi c'est le Rouge ou le maté (boisson argentine un peu amère et qui fait l'objet d'une véritable cérémonie pour ceux qui ne connaissent pas).
... Jour J ...
Dimanche matin, le réveil de Stéphane sonne à 07h30. Bon dìa! (Bonjour en catalan ... mais vous aviez compris je suppose). Le sommeil cède la place à une délicieuse torpeur dans laquelle je me laisse bercer et de laquelle j'émerge peu à peu. La nuit a été bonne, comme bien souvent lorsque je suis en montagne, et surtout depuis que j'ai MON super sac de couchage. J'ai vaguement conscience de la présence de Stéph à mes côtés. Mon binome sort aussi petit à petit de son état léthargique. Le réveil sonne une 2ème fois (3 sonneries ont été programmées) ... Et là, je n'en peux plus! Aujourd'hui c'est le grand jour! Je vais enfin faire cette arête! Alors à quoi bon rester au lit ???
Je me lève, laissant Stéphane finir de se réveiller et je sors de la cabane. Et là, ô vous qui connaissez les levers de soleil en montagne, ô toi aimable lecteur, comment te décrire ce que mes yeux ont vu? Comment puis-je traduire le spectacle qui se jouait en face de moi?
La tâche est ardue mais je vais m'y essayer ...
A ma droite, vers l'ouest, se trouvent les montagnes qui prolongent le Canigou. Nous sommes ici dans le Haut Conflent. Beaucoup de ces pics sont frontaliers avec l'Espagne. Ils présentent un léger saupoudrage automnal qui est présent depuis le mois d'octobre. Il faut dire que, même si les températures se sont radoucies, il fait plus froid que l'an passé, ce qui laisse présager une meilleure saison hivernale que l'an dernier. Maintenant que j'y pense, ma 1ère ascension au Canigou en 2007, ça avait été au mois de janvier. Et j'avais été à pied sec tout le long. Pas de neige. Nada. Res.
Face à moi, de gauche à droite, j'ai le Roc Negre (2714m), le Tres Vents (2727m) ... à éviter les jours de Tram(ontane), le Roja (2724m) et le 7 hommes (2651m). L'ensemble délimite la séparation entre Conflent et Vallespir (bon coin pour les champignons). En partant du Pla Guilhem, au dessus de Mariailles, on peut faire une jolie promenade en crête avec passage par les Gourgs de Cady, de très jolis petits étangs retirés de l'autoroute qui monte de Mariailles au sommet. Si un jour d'été vous passez dans le coin, je vous recommande ce « petit » tour. Vous n'en serez pas déçu! En attendant, ce matin, ces pics se trouvent également recouverts d'une fine couche de neige. Ils ont un charme fou ...
Enfin, à ma gauche, en direction du sommet, mes yeux se perdent en suivant le GR qui serpente entre les massifs de bruyère. Le GR débouche sur le Pla de Cady, une espèce de cirque dans lequel prend sa source le Cady. On ne voit pas le sommet de la cabane, il faudra aller le chercher plus loin ... Par contre, j'admire le sommet de la crête du Barbet. Cette crête permet d'accéder au sommet en partant de l'autre côté du Canigou (par le refuge des Cortalets). J'aime bien cette crête moi. Elle est souvent balayé par le vent et pas très aérienne, mais elle est jolie cette crête. Et, autre avantage, beaucoup moins empruntée que la voie normale quelle que soit la saison. En général, je la prend en suivant après être montée de Los Masos (petite dédicace à Patriste), par le bois des Patriques (magnifique forêt de peupliers) et le Ras de Cabrera. C'est aussi une belle paroi pour les amateurs de grimpe et, au fond de ce cirque, se trouve la brèche Durier percée artificiellement à la dynamite il y a des années ...
Bon, la description a été un peu laborieuse. Mille excuses mais je voulais essayer de vous décrire le panorama. Comme ça vous aurez peut-être un peu l'impression de le connaitre le Canigou ... et peut-être que vous l'aimerez un peu sans le connaitre ...
Alors que le soleil finit d'éclairer de ces doux rayons toutes ces merveilles, je scrute autour de moi, espérant apercevoir un ou plusieurs isards. Mais ils se font désirer les bougres. De fait, les seuls êtres vivants autour de moi, sont deux ou trois choucas qui lancent leur cris rauques en se laissant planer dans les couloirs aériens et Stéphane qui finit par sortir de la cabane ...
L'heure est grave ... Nous nous préparons, rangeons tout le matériel à usage nocturne exclusif et prenons tout de même le temps d'avaler un copieux petit déjeuner. C'est que le montagnard (ou la montagnarde), il faut bien le nourrir pour qu'il exécute la fonction pour laquelle il est « programmé » c'est-à-dire atteindre le sommet. La malnutrition ou pire, la dénutrition, chez l'alpiniste c'est exclus. C'est comme faire manger des légumes à un chat (bien que la mienne adore les haricots verts mais passons ...).
Donc nous voilà attablés devant un copieux mais rapide petit déj. J'avoue que, le petit déjeuner, c'est mon repas préféré. J'aime manger une bonne tranche de pain (et pas n'importe quel pain, s'il vous plait, le pain c'est sacré. Il faut qu'il soit parfait! ...) avec du fromage ... et du miel ... Et une merveilleuse pomme (bio bien sûr ou venant de chez le producteur) bien juteuse et goutue ... Mais je m'égare, pardon ...
4.
Vous êtes encore là? ... On dirait bien que oui ... Fichtre! Je suis heureuse de voir que mon petit récit a attiré votre attention. Bon, ne vous inquiétez pas, elle approche cette arête. Mais, comme toutes les bonnes choses, elle sera encore meilleure, encore plus savourée après avoir été précédée d'une certaine attente. Vous vous rappelez peut-être votre enfance, l'attente délicieuse des cadeaux de Noël ... Et le matin du grand jour, ô joie, ils sont aux pieds du sapin. Le contact avec la boite, les questions qu'on se pose (est-ce que ce sera ce que j'ai demandé? ...), les bruits de froissement du papier, l'impatience qui nous fait tout déchirer ... Et la suprême récompense! Ben là c'est un peu pareil dira t'on (non pas que je veuille me substituer à Monsieur Noël). Et puis moi, je l'ai bien attendue pendant des mois cette arête, je l'ai regardé me défiant à chaque fois que je montais retrouver mon amour ...
... Bref, bref ... Nous en étions donc à la fin du copieux petit déjeuner. Pas de pomme ce matin... ni du verger (ça, se sera quand je serai grande et que j'aurai ma maison dans la campagne), ni bio (ça, se sera pour plus tard dans la journée) mais un bon repas quand même et avec un thé bien chaud.
Nous quittons la cabane vers 09h en suivant le GR. Au début, il nous faut suivre la voie normale, cette véritable autoroute en été. Mais ce matin nous sommes seuls au monde, seuls à profiter de la vue que je vous ai déjà décrite, seuls à sentir le petit vent dans nos cheveux et à entendre les choucas qui croassent. Ils espèrent sans doute récupérer un petit bout de quelque chose. On les connait ces oiseaux-là ... Le sentier serpente entre la bruyère. Il se divise en plusieurs branches qui sinuent entre les arbustes puis se rejoignent pour se rediviser plus loin. Ça nous laisse donc tous les choix possibles de combinaison pour le chemin. Il y a des endroits où la sente est bien visible, et d'autres où il faut un peu traverser les petits arbustes. En tout cas, vu du ciel, ça doit faire un joli réseau de sentiers ... Du vert foncé (la bruyère) et des lignes de blanc (les sentiers). Un joli camaieu de couleurs avec ce ciel bleu qui tranche ... Des arbres, il y en a jusqu'à la cabane (des résineux of course) mais après, c'est un monde de moins en moins végétal (la bruyère toujours la bruyère ... si vous allez de l'autre côté du Canigou vous trouverez des rhododendrons qui, quand ils sont fleuris, en juin/juillet, rajoutent une note de rose fuschia splendide au tableau) et de plus en plus minéral. La pierre ici, c'est du schiste, du mica. Il y a parfois des petites incrustations qui brillent dans les pierres. C'est joli. Quand j'étais petite je croyais que c'était de l'or. Mais on m'a expliqué depuis, je vous rassure ...
La neige est présente. Il doit y avoir 5cm à tout casser. Elle est déjà un peu solide vu le froid qu'il a fait cette nuit et les précédentes. C'est bien ça, ça nous fait une bonne première couche. Il faudrait vraiment pas que le redoux s'installe trop parce que sinon ça risque de fondre. Mais restons optimistes, ça a l'air bien parti.
Nous arrivons au pied de la déviation pour monter au départ de l'arête. Ce départ se fait à partir du bien nommé Quazemi de Dalt (Quazemi d'en haut) qui culmine à 2721m. La cabane Arago se trouvant aux alentours de 2100m, ça fait une bonne grimpette sur un terrain pas très engageant. Il y a des passages de pierrier non couverts de neige (on est exposés sud donc le soleil a fait son travail), des passages de pierrier couverts de neige (donc attention où tu mets tes pieds mon ami ...), des passages de bruyère (encore et toujours). L'agencement entre ces différents passages rend l'approche un peu délicate et pénible. Alors que nous nous élevons, nous décidons de nous alléger un peu. Il faut dire que nous avions pris la tente au cas où (portée par mon cher binôme) et que, tous deux, nous ne sommes pas contre nous décharger du non nécessaire (sacs de couchage, tapis de sol par exemple). Bon, étant quand même d'un naturel prudent et sachant que, même en montagne, la « racaille » traine et subtilise parfois du matériel, nous cherchons un petit coin discret aus alentous de 2300m si je ne me trompe ... (sinon tu me corriges Stéphane, OK?) ...
A ce moment quelques isards font irruption. Quelle grâce! Quelle légèreté! Quelle vitesse! Ce sont vraiment les rois des lieux. Et ce ballet qu'ils exécutent, nous en sommes les seuls témoins. Du direct. Du live comme ils disent par en bas. Pas d'interposition d'écran télé. Juste eux et nous. Juste un moment, juste ce moment ... Si jamais je meurs un jour (oui, je sais, c'est nul comme expression parce que je mourrai forcément un jour mais, je la trouve mimi moi cette expression ... que voulez-vous, on se refait pas!), si jamais je meurs un jour, j'espère être réincarnée en isard (ou en chamois soyons pas sectaire) pour pouvoir gambader là-haut tout le temps ...
Nous continuons à nous élever vers la cime. Le soleil nous darde ses doux rayons. En plus, il n'y a pas vraiment de vent ici donc on est bien, on a presque chaud même. Moi je me suis mis ma première couche de crème (et oui, je suis un peu blonde avec une peau de blonde donc ... je suis une espèce à protéger moi aussi, et notamment du soleil) de la journée alors que le Stéphane c'est un rustique, un vrai gars de la montagne à la peau mate j'te dis! Il a pas besoin de crème monsieur. Enfin, il a quand même sorti les lunettes de soleil comme moi. Nous montons à allure régulière, en silence pour l'essentiel. Les mots sont inutiles. Bien souvent, les mots gâchent tout. J'ai conscience de la présence de mon compagnon, j'ai conscience de mon être et du monde qui nous entoure. Que demander de plus? De temps en temps, nous nous arrêtons un peu pour contempler le spectacle. Comme le crie de temps en temps Stéphane (il a besoin de s'exprimer en criant des fois): « Somos los reyes del mundo! ». Je suis heureuse, je me sens chanceuse de vivre ce moment-là. J'en remercie Notre Seigneur.
Pendant une de nos pauses la question revient ... Quelle question???? ... Mais celle sur le Carlit (point culminant des Pyrénées Orientales à 2921m, en Cerdagne). Moi, il me semble toujours que c'est le petit bout qu'on voit. Stéphane est, lui, de plus en plus sceptique. Enfin, comme il dit: « c'est toi la native! ». Et on en est quand même pas venus aux mains rassurez-vous. D'un commun accord nous avons décidé que le sommet nous donnerait la réponse.
A force de monter, nous nous approchons tout de même du sommet. Le vent est de plus en plus présent. Et un petit coup de Tram(ontane), un! Stéphane me devance pas mal. Je dois malheureusement vous avouer que je suis assez lente. Je suis comme une petite tortue. Mais bon, pour ma défense je dirai que j'ai déjà fait de gros progrès et que, cette lenteur vient peut-être en contrepartie d'une bonne résistance et endurance. On peut quand même pas avoir tous les défauts. N'est-ce pas?
Et à quelques mètres du sommet, horreur! Je me rend compte de mon erreur! Il avait raison la canaille. C'était pas le Carlit qu'on voyait puisque celui-ci vient d'apparaitre devant mes yeux maintenant que le sommet du Quazemi me cache plus la vue. J'en connais un qui va me charrier là-haut ... Mais en fait non. Juste une petite remarque sur si je reconnaissais ma terrible erreur et c'est tout. Et comme je suis bonne perdant, y a pas eu de soucis.
5.
Alors voilà ... Me voilà, dans un doux état entre l'euphorie et la griserie. Le parfait état pour écrire, pour que l'esprit soit suffisamment relâché, détendu mais que les synapses restent connectées entre elles. L'origine de cet état? Pour une fois, ce n'est pas l'ivresse des cimes ... Ah, mais qu'est ce que c'est donc alors? Il y a autre chose que les montagnes dans la vie? ... Et bien oui! Il y a eu d'abord 1h30 passées dans mon magasin de disque favori, Harmonia Mundi (c'est une franchise, peut-être que certains connaissent, où ils vendent de la musique classique, musique du monde ...); 1h30 de bonheur à écouter divers petits bijoux qu'Alexeï, le vendeur (qui me connait très bien musicalement), avait mis de côté pour moi. 1H30 à me laisser bercer par la musique, la merveilleuse musique, par Beethoven, par Albeñiz ... et repartie avec (seulement) 2 disques de flamenco. Ah! Le flamenco ... Comment vous décrire cette musique qui vous envahit, vous submerge, vous prend aux tripes et peux même vous faire pleurer? ... Comment vous transmettre ce que cette musique m'inspire? Ces voix qui chantent de histoires qui vous touchent au plus profond de l'âme, ces guitares qui lancent des notes qui vous transpercent de part en part, ces « cajones » avec leur rythmique si particulière, ces mains frappées dans un rythme qui vous ensorcelle ... Enfin bref, la soirée commence bien. Et pour continuer ... une tarte au potimaron maison, un peu de rouge (Un Marcevol ... un vin d'ici dont vous me direz des nouvelles), de fromage (tomme de brebis) et des pommes. Et la présence de mon amie Maricel, une argentine, avec qui je partage un maté et à qui je parle de l'arête Quazemi ...
Mais revenons-y à cette arête. C'est dimanche, il est un peu moins de 11h quand j'arrive au Quazemi de Dalt et que je me rend compte de mon impardonable erreur sur le Carlit (je suis quand même la native dans l'histoire, m...e!). La vue est splendide de là-haut. Un panomara à vous couper le souffle! Cette vue si dégagée au nord ... au sud ... à l'est ... à l'ouest, il n'y a qu'en cette saison qu'on l'a. Au nord on peut admirer les Corbières, ces montagnettes, ce paradis pour les grimpeurs avec, entre autres, le Bugarach qui a une forme caractéristique qui se voit de loin et qui culmine à 1100m. A l'ouest les Pyrénées n'en finissent pas de nous émerveiller avec leurs sommets saupoudrés de neige. On est loin des grands seigneurs de la chaine, des grands et fiers 3000m ... Mais les PO et l'Ariège renferment quand même de magnifiques montagnes, des trésors à découvrir, à vivre, à partager et à aimer sans modération. Au sud, les sommets dont je vous ai déjà parlé (Roja, Sept hommes ...) qui séparent le Conflent et le Vallespir. Ce sommets qui se dressent devant nous mais ne nous empêche pas de voir, encore plus loin, Montserrat en Espagne, montagnes chère aux grimpeurs. Et enfin, à l'est, cette immense étendue bleue qu'est la Méditerranée et la côte du Roussillon régulière au nord mais qui devient plus déchiquetée vers le sud, près de la frontière, là où on trouve de sympathiques criques en été (en Espagne du côté de Cadaques ou ici vers Collioure), fuyant les hordes de touristes qui envahissent tout. Et avant la mer, avant la grande bleue ... L'arête!
Cette arête ... Ah cette arête! ... Rien que d'y penser je suis toute émue. Vous allez dire que je ne suis pas objective, que mon amour pour le Canigou supplante tout et me fait trouver magnifique quelque chose de simplement banal. Ah mais non!!! Que nenni! Et là Stéph pourrait vous le dire. Lui qui était parti moyennement convaincu par cette arête car on lui avait dit (et je lui avais confirmé) qu'elle n'était pas bien dure. La cotation officielle? AD-. Enfin bref, en arrivant devant elle, mon compagnon de cordée a lui même reconnu qu'elle était splendide. Comment vous la décrire? C'est une arête courte, aérienne, très découpée. Il y a plusieurs passages délicats, plus impressionnants que compliqués (des pas allant de II à III+). Le plus rigolo c'est le passage par la boite aux lettres. Le plus impressionnant, celui des 3 gendarmes. La roche n'est pas mauvaise dans l'ensemble (sauf sur la dernière partie) ce qui permet une bonne accroche.
Vue la nature aérienne de l'arête vous imaginez bien que c'est une course impossible les jours où la Tram(ontane) se déchaine. Et comme c'est quelque chose de fréquent, c'est pas souvent qu'on peut la faire cette course. Ce dimanche, par chance, la Tram ne devait souffler que par pointes de 20 km/h au maximum. Ce n'est certes rien en comparaison avec les rafales que j'ai déjà souffert pendant ma courte vie mais, quand vous êtes à 2700m d'altitude et que 20km/h de Tram(ontane), avec son souffle glacé, vous encercle et vous bouscule ... c'est tout de même quelque chose!
A ce point du récit je me dois de faire un peu le point. Le point sur quoi? ... Ben le point sur mes compétences. Sans m'épancher longuement sur la question (ça, ça se fait au bistrot si j'ai bien compris), je vous dirai juste que je suis revenue aux montagnes, après une longue absence, il y a quelques années de cela mais que je n'ai débuté les courses d'alpinisme que cet été. Niveau escalade, j'essaye de m'y mettre un peu mais c'est pas ce qui me plait le plus (et l'escalade en salle n'en parlons pas). Stéphane lui, débute également en alpi mais a un bon niveau d'escalade et beaucoup plus d'années de montagne que moi. En plus il a plus de matériel que moi. C'est un chouette compagnon de cordée, je vous le recommande.
Cette course, c'était pour tous les deux, le truc le plus dur qu'on ait fait jusque là. Et hors de question de reprendre un but!
Et donc sur le Quazemi de Dalt, nous nous préparons. Les baudriers sont sortis. Les mousquetons, sangles, dégaines et autres outils sont attachés. Les casques sont mis. Et la corde, une bonne vieille corde d'école bien grosse de 20m, nouée pour nous réunir dans cette traversée. Je sais pas vous mais moi, je trouve ça merveilleux une cordée. C'est un avis, c'est mon avis, mais je pense qu'il y a quelque chose de fascinant dans une cordée. Tu t'encordes avec quelqu'un en qui tu places ta confiance et à qui tu confies ta vie. Quelqu'un qui place sa confiance en toi et te confies sa vie. Deux êtres différents, deux êtres pensants, deux êtres ressentant, deux personnes unies pour un moment par un bout de corde ... Pour le meilleur et pour le pire!
6.
L'autre soir, un « jeune homme » occasionnellement adepte de c2c, que je considère comme un ami et qui se reconnaitra s'il passe par là (et tu as intérêt François, tu dois me dire ce que tu penses de mes chroniques!!! ... Style léger avec les points d'exclamation prêtés par Monsieur Alban); ben l'autre soir, il m'a dit: « tu devrais faire ta chronique en 15 épisodes ». 15 épisodes! Boudu ... Il se rend pas compte le travail le monsieur ... Et puis, aurai-je assez de maté pour me stimuler les neurones? Et puis, ça finirait par lasser je pense.
Et puis ... il y a une chose sur laquelle il a pas compté l'ami François, c'est l'appel ... l'appel de la montagne que je ressens à nouveau depuis ce matin. Vous le verriez ce Canigou, se dressant fièrement devant la plaine du Roussillon ... Qu'est ce qu'il est beau! Et au fond, les Madres et la Cerdagne/Capcir se devinent. L'appel est là, je ne peux le nier ... Et il se fera croissant jusqu'à ce que j'y réponde, jusqu'à ce que je retourne retrouver ces montagnes que j'aime tant ... Se sentir à ce point attirée, aimantée ... Vous l'entendez aussi? ... C'est quelque chose de très fort, de profond, je dirai presque ... de primitif ... Quelque chose qui surpasse tout et que j'essaye de canaliser tant bien que mal. Sinon ça peut être dangereux, ça peut me conduire vers la destruction ...
Mais restons positif, je suis loin d'en être là, je suis au début de l'arête Quazemi ... Et j'ai le rôle du second de cordée. Mais ça ne me gêne pas. Tout d'abord car je sais que Stéphane est plus expérimenté que moi et ensuite car j'ai lu, comme vous tous, l'éloge faite au second dans un autre post ...
Nous nous engageons sur l'arête. Celle-ci apparait légèrement saupoudrée mais sans plus. Il ne nous semble pas nécessaire de chausser les crampons (pour le moment). Avant de partir j'aperçois une silhouette en face, à côté de la croix. Mais il y a donc toujours quelqu'un en haut du Canigou???
Le départ est assez simple. Il suffit de suivre tout droit en regardant où on met les pieds et ça passe. Le vent souffle, il fait froid. Heureusement nous sommes tous deux bien couverts. Nous arrivons alors au passage appelé Boite à lettre. C'est un bloc de roche qui forme comme un tube, comme une fente de boite aux lettres. Vous avez bien sûr deviné quel genre de courrier passe par là ... C'est assez drôle je dois l'avouer. Nous continuons ensuite en suivant le fil de l'arête. Là, je dois reconnaitre que même si tout le monde dit que c'est facile, que c'est juste aérien, qu'il y a pas de souci ... Ceux qui disent ça l'ont-ils parcouru fin novembre avec un léger saupoudrage de neige voire glace??? ... Mon pied gauche dérape une ou deux fois. J'ai pris ma paire de chaussure d'été, mes semi-rigides cramponables, car j'avais peur de pas bien grimper avec mes grosses. Du coup, l'adhérence sur la glace et la neige est moyenne. J'arrive à contrôler mais j'en suis bonne pour un ou deux épisodes de tachycardie. Enfin bref: « _Stéph?
_ Moui ...
_Arrêt technique ... Je chausse les crampons!
_OK »
... Vous remarquerez la richesse du dialogue. Mais je pense qu'y avait pas grand chose à ajouter ...
Nous arrivons à la difficulté majeure de l'arête, le passage de 3 gendarmes.
Et c'est là que je me suis rendue compte que j'étais vraiment blonde parfois mais que je dois avoir un ange gardien qui m'aime vraiment beaucoup ... Nous voilà donc à aborder le premier gendarme. Je sais pas comment ça doit être en été mais là, le passage était loin de sauter aux yeux et de paraître évident. On se décide sur un passage et Stéphane grimpe. Quand il est bien calé en haut je le suis. Je m'en sors pas trop mal (enfin je crois) mais je me fais quand même la réflexion en passant qu'il faut que je grimpe un peu plus, pour gagner de l'aisance dans mes mouvements. La redescente du premier gendarme pour retrouver l'arête se fait en désescalade sans trop de souci. Sauf qu'après, la petite blonde elle a les gants trempés et elle choppe l'onglée la fille. Quelle idiote tout de même. J'ai eu une forte pensée pour ma super paire de gants qui trône ... dans mon grenier! Malin ça ... Je peux plus bouger mes doigts, quelle horreur! Enfin, à force de souffler dedans, ça recommence à circuler (et c'est là que ça fait un mal de chien, au cas où vous sauriez pas).
On peut alors se lancer dans l'ascension du 2ème gendarme ... Alors que je me lance à l'assaut du bloc j'avoue ressentir un certain plaisir à la grimpe. Jusque là ça m'avait pas trop attiré parce que je suivais les copines en salle. Mais là c'est autre chose. Là c'est le contact du rocher avec mes mains et mes pieds, c'est le roc que j'empoigne à pleine main ou du bout des doigts, . c'est comme une danse avec la paroi ... ça a même un certain côté sensuel me semble t'il ... Et le vide en dessous de moi ne fait que renforcer mon sentiment ... Je rejoins donc mon compagnon de cordée qui m'attend patiemment. De là-haut nous observons une autre cordée qui monte au sommet depuis la face nord-ouest. C'est les seules personnes que nous « verrons » au sommet aujourd'hui (avec la silhouette aperçue depuis Quazemi de Dalt et nous). Pour la descente il nous faut tirer un mini rappel. Je passe la première, assurée par Stéphane. Le rappel, ça aussi j'aime bien. Je fais de mon mieux pour ne pas trop donner d'à coup et pour descendre rapidement (je crois vous avoir expliqué que j'étais un peu lente pour plein de trucs ...). Arrivée entre le 2ème et le 3ème gendarme, je me pose, sans bouger. Stéph descend. En l'attendant, bis repetita, je rechope l'onglée. Et ce vent qui souffle et qui s'insinue partout ... J'en ai les jambes qui tremblent ... Je souffle dans mes doigts pour les réchauffer ... Je bouge mes jambes dans une danse effrenné ... Souffle, souffle pauvre petite fille ... Danse, danse ... Souffle, souffle ... La Tram(ontane) souffle plus fort que toi!
Finalement, Stéphane arrive et m'aide à sortir mes super moufles de mon sac (je suis quand même pas complètement blonde vous voyez). Alors que je glisse mes mains dedans je ressens à nouveau cette explosion de douleur qui me signifie que ça repasse, que j'ai encore surpassé mon Raynaud. Cette douleur exquise je l'aime, je la savoure, parce qu'elle veut dire que je vais à nouveau pouvoir me servir de mes 10 doigts .... J'ai par ailleurs complètement oublié mes jambes ...
Pendant que je me réchauffe, nous grignotons une barre énergétique. Mine de rien, il passe le temps ... Le soleil continue sa course vers l'ouest sans se soucier de nous ...
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide Qui gagne sans tricher, à tout coup! C'est la loi. Baudelaire.
7.
Un instant ... Juste un instant ... C'est tout ce que je vous demande. Pourquoi faire? Pour me rappeler, pour faire ici une petite place à ceux et celles qui sont partis trop tôt parce qu'ils aimaient la montagne ...
Le week-end dernier, alors que Stéphane et moi étions en train de vivre un grand moment dans le massif du Canigou, 2 alpinistes sont morts. Un alpiniste espagnol dans le massif du Canigou et un français dans celui du Carlit.
Comme quoi, même ici, loin des 3000m, la montagne peut tuer ...
Et cela me fait me souvenir que, alors que nous étions sur cette arête, Stéphane m'a bien répété une dizaine de fois: « Si tu tombes ... Si je tombe ... et les consignes qui allaient avec ». J'aurais pu l'envoyer pêtre au bout d'un moment (« Eh ... Je suis quand même pas si bête! ») ou lui répondre sèchement quand il m'a dit: « Tu dois me trouver morbide, non? ».
Et bien non! Moi je crois qu'on ne plaisante jamais avec la sécurité. La montagne ce n'est pas qu'un jeu. Ça peut être très très dangereux voire mortel (et ça, les assureurs qui m'ont majoré de 10% mon forfait l'ont bien compris). Mieux vaut répéter X fois le même truc que le prendre par dessus la jambe.
Merci encore Stéphane.
Voilà, je voulais juste faire une parenthèse. Parenthèse qui m'a été inspiré par ces 2 anonymes morts la semaine dernière, par un post intitulé la mort devant soi et ... par une « anecdote ». Je reviens ce jour du Capcir. J'ai été faire un tour aux Pérics (il y a le Petit Péric 26XXm et le Puig Péric 28XXm). Il faudra que je vous en parle un jour des Pérics car c'est, pour moi, les plus belles montagnes du coin. Je voue un véritable amour au Canigou que j'ai presque continuellement sous les yeux et qu'il m'ai facile d'aller voir. Mais les Pérics ... Les Pérics, il faut aller les chercher! C'est un univers de pierrier dans le massif du Carlit. Ils sont entourés par un très grand nombre de lacs (vous savez ces lacs pyrénéens qui sont si beaux). Et entre les 2, il y a une arête assez fine et très esthétique.
Bref, ce jour je suis montée au petit Péric puis au Puig Péric (vue splendide sur l'Ariège, le Puigmal, le Cambre d'aze, les Madres, le Bugarach et ... le Canigou!). On a mis les crampons pour être plus sécures. Jusque là tout va bien! Retour au petit Péric pour redescendre ensuite aux Camporeils. C'est du pierrier (encore) avec un peu de neige et de glace. Je descend en faisant TRES attention. Je suis une fille prudente. Mais voilà, la pente augmente et ... la fille prudente dérape ... 5 secondes qui m'ont paru une éternité et pendant lesquelles je descendais sur mon (royal) postérieur en prenant de plus en plus de vitesse et sans pouvoir m'arrêter ... Heureusement, happy end. J'en suis quite pour des égratignures un peu partout sur les mains et ailleurs. Mais ça fait réfléchir ...
C'est tout. Merci, merci pour cet instant que vous m'avez accordé. Je vais reprendre à présent mon récit, le corps encore baigné par les endorphines de la journée. Ah ces Pérics! Si vous saviez ... Tiens, je vais changer d'avatar pour que vous sachiez.
Et des Pérics, le spectacle que nous a offert le Canigou: solitaire, saupoudré de neige ... si fort, si beau ...
8.
Bon, promis! Il y en aura pas 15 d'épisodes à mes chroniques. 15 c'est beaucoup trop peu car, même si je ne les écris pas, mes aventures au Canigou en mériteraient bien plus ... Je vais donc essayer de reprendre le fil de notre journée pour vous narrer la fin de cet épisode. J'avoue qu'après mon petit tour aux Pérics ça m'est plus difficile mais ... comme disait Umphrey: « Il nous restera toujours le Canigou ... » (enfin, je crois que c'était plutôt Paris mais ça sonne bien avec le Canigou, non?). Et avant de redescendre en plaine, j'ai eu droit à un coucher de soleil ... A pleurer! ...
Nous voilà donc, Stéphane et moi, en pleine « dégustation » de barres énergétiques sur l'arête, entre le 2ème et le 3ème gendarme. Moi je suis la seconde de cordée. J'espère bien passer en premier dans quelques temps. Mais en attendant, j'apprends, j'acquière de l'expérience et ... je me réchauffe les mains.
Le 3ème gendarme est décrit comme le plus impressionnant bien que sans réelle difficulté. Sans réelle difficulté! Mort de rire ... Ils sont pas venus sur l'arête au mois de novembre, alors qu'elle est saupoudrée de neige et parfois de glace, ceux-là! Sans parler du vent ... Bref, bref. Tout ça pour dire que, après que Stéphane ait grimpé un peu et jeté un coup d'oeil pour évaluer la situation, nous avons contourné ce gendarme. Personnellement, des regrets je n'en ai aucun. Cette arête, j'ai toute la vie pour y retourner, alors qu'être montés alors que nous ne sentions pas le truc ... Qui sait?
Mais attention messieurs dames! Que nous ayons contourné ce gendarme ne veut pas dire que c'était facile! Ça commençait par un peu de désescalade (chose que "j'adore") dans une pente raide et platrée. Et mon galant binôme m'a alors demandé si je voulais passer en premier ou en second. La tentation était très forte. La tentation de passer en second bien sûr! Mais là, j'ai entendu la petite voix qui me disait « Aurore ma fille, bouge toi un peu ... ». Et que voulez-vous que je réponde à cette petite voix moi? Donc la fille, moi, elle a pris son courage à deux mains (maintenant bien réchauffées) et elle a désescaladé la fille. Stéphane a mis les crampons puis m'a suivi. Nous sommes descendu d'une vingtaine de mètres, avons fait quelques pas pour avancer puis avons entamé la remontée. Je crois que c'est là que les crampons ne nous ont plus paru utiles et que nous les avons enlevé. Et là j'ai eu mon petit moment de gloire parce que Stéph a fait tombé un peu plus bas un des siens. Et il m'a (gentilment) demandé:
« ça t'embête d'aller me le récupérer?
Ben non bien sûr ... »
Nous reprenons pied sur l'arête. C'est toujours aussi aérien ... C'est vraiment beau. A ce spectacle s'ajoutent les endorphines qui me stimulent. Et ... Je suis heureuse. Comme à chaque fois que je suis en montagne ... Comme à chaque fois que je me surpasse en montagne ... Je me sens vraiment privilégiée de pouvoir vivre ce moment. Je contemple du regard ce que nous avons déjà fait de l'arête, ce qu'il nous reste à faire, les montagnes environnantes, le Barbet, Stéphane ... Et je crois bien que j'ai dû sourire; un vrai, un grand sourire de bonheur. Je ne voudrais, pour rien au monde, me trouver ailleurs. Je suis heureuse et je profite du moment présent.
Nous attaquons alors l'étape suivante. Une sorte de dièdre incliné. Et toujours la neige et la glace ... Moi je regarde par où passe Stéphane et j'admire son aisance. Il va me falloir passer par le même chemin. J'essaye donc. Mais ça cloche, je n'ai pas sa souplesse. J'essaye à nouveau, que diable! Il ne sera pas dit que je renoncerai. Mais non, y a pas moyen, ça passe pas. Et maintenant qu'est ce que je fais? Grand moment de solitude et de découragement. Je suis bloquée sur l'arête, j'y arrive plus. Je me dis que c'était trop dur pour moi, que j'aurais pas dû, que si et que mi ... Et alors là, avant que ça ne dégénère, je me dis aussi que c'est pas ça qui me fera avancer, que je l'ai cherché donc qu'il faut que j'assume, que je suis grande et qu'il faut que j'arrête de jouer les petites filles ... etc etc ... Et là, je lève la tête et je vois mon binôme qui m'attend sans rien dire. Il est vraiment choux. Le temps passe, j'en ai aussi bien conscience que lui, et nous n'allons malheureusement pas assez vite. J'en suis en grande partie responsable. Il le sait et je le sais. Mais il ne dit rien. Je vous avez dit que c'était un bon compagnon de cordée, non?
Bon je lève donc la tête et voit Stéph. Ça me redonne un peu de courage et entre ça et les autoengueulades que je m'administre, j'arrive à trouver par où passer. Au lieu de prendre le « problème » en face, comme monsieur mon binôme, je me décale légèrement sur la droite (du coup je suis sur le bord de l'arête mais bon, j'ai pas le vertige) e je grimpe. Et ça passe!!! Victoire!!!
Ensuite l'arête se continue par un passage « simple » où il suffit de regarder où on met ses pieds. Enfin, il "suffit" peut-être au mois de mai ou juin mais là, c'est quand même un peu plus délicat. Toujours la même histoire des conditions, je vous la répète pas encore, non? Nous avançons donc un peu plus rapidement à corde tendue. Ce coup-ci, je marche en arrivant à éviter toutes les plaques de neige/glace. Et donc ça va, je ressors pas les crampons.
Il est environ 15h (et oui!) lorsque nous arrivons au pied de la dernière difficulté, une paroi
verticale ...
9.
Il est 14h30. C'est un beau dimanche ensoleillé. Il fait même chaud en plaine. Je sais que toute la population motorisée de Perpignan s'est donné rendez-vous sur la côte, à Canet ou autre « paradis » touristique dans le même genre (dixit des copines à moi qui y sont justement). C'est sûr qu'il fait si chaud qu'on peu avoir envie d'une promenade en bord de mer en famille, entre amis ou entre amoureux. Moi je me laisserais même tenter par un petit bain ...
Mais non! Je suis tranquillement chez moi en train de manger. Oui, c'est un peu tard, je sais, mais je suis fortement marquée par l'Espagne et ses coutumes ... Une partie de moi aurait envie d'aller rejoindre mes copines pour siroter une bière sur la plage avec elles ... Mais non, non et non! Me noyer dans cette foule, cette moultitude ... Me mêler à tous ces gens ... Attention! Loin de moi de les mépriser (et surtout pas mes copines), loin de moi de les juger! C'est juste que je supporte de moins en moins la foule, phénomène accutisé quand je reviens de montagne. Le choc est de plus en plus palpable au retour: ce bruit, ces mouvements affairés ... Je me sens en décalage ...
Enfin, j'en profite pour rédiger la suite de ma chronique. D'ici 1 ou 2 heures j'irai admirer le coucher de soleil sur le Canigou du haut de la tour de Tautavel. Une petite grimpette de 400m dans un paysage de garrigue et de falaise, éléments bien caractéristiques de chez moi. Je me prendrai un bon bouquin et du maté. Je lirai un peu, j'écouterai le silence et, au loin, les bruits de la civilisation et ... je regarderai Râ disparaitre à l'ouest derrière qui vous savez ...
15h donc. C'est à peu près l'heure à laquelle nous étions aux pieds de la dernière difficulté, difficulté cotée III si je ne m'abuse. Jusque là, la course a été très belle. Nous avons certes mis un certain temps (et comme dirait l'autre un temps certain, ça s'est sûr!) mais nous avons profité de cette arête au maximum. Tous ces énormes blocs plus ou moins pointus ... Tous ces passages recouverts de neige ...
Une journée somme toute parfaite: les conditions météo (même s'il y a un peu de Tram), la beauté de la course, la solitude des lieux (rien à voir avec le même endroit en été), la compagnie de mon binôme et le silence ... Oui le silence, cette qualité très peu reconnue dans notre société et dont je crois avoir déjà fait l'éloge. Il y a d'abord le silence des lieux, seulement troublé par les cris des choucas et le sifflement du vent. Et le silence entre mon compagnon de cordée et moi, interrompu de temps à autres pour maintenir la communication. Ce n'est pas un silence lourd, pesant que notre silence. Non, notre silence c'est celui de 2 personnes concentrées sur ce qu'elles font, 2 personnes qui ne sont pas disposées à gâcher ce moment unique par du superflu, 2 personnes qui utilisent le strict nécessaire pour maintenir l'équilibre entre beauté de la course et sécurité. Les mots, les locutions, les phrases et périphrases ... Les rires et les cris ... Tout ça viendra plus tard, tout ça viendra en son temps ...
Mais là le temps est à l'arête et à sa dernière difficulté. Une fois de plus Stéphane grimpe devant moi avec une souplesse et une aisance que lui confèrent ses années d'expérience en escalade et sa constitution anatomique (taille moyenne plus et charpente fine). Il arrive en haut mon binôme. C'est donc à mon tour. Je commence à grimper. C'est un peu complicat comme on dit ici. J'enlève donc mes moufles. Je l'ai déjà fait plusieurs fois sur l'arête pour avoir une bonne accroche et pas rattraper l'onglée d'aussi sec. Et là ... Moment de grande satisfaction. Je trouve ça de mieux en mieux la grimpe, je vous l'avez dit? J'aime beaucoup le contact de la roche sur ma main, sur mes mains. J'ai presque l'impression de ressentir les battements de la roche et que mon corps, mon coeur se met en harmonie avec ce battement. C'est bizarre comme sensation. Peut-être voyez-vous de quoi je parle?
Je m'élève donc à mains nues sur ce ressaut vertical, concentrée sur la voie à suivre, insensible au vent et au froid qui me mordent le visage et les mains.
Et là ... Moment de panique. Je suis (encore) bloquée, j'arrive plus à avancer. Mon corps refuse de m'obéir. La peur, la peur du vide, la peur de la chute, la peur du froid, la peur de tout ... la peur m'envahit! Encore! Bon sang! Au secours? J'imagine déjà Dragon 66 qui vient me récupérer, le PGHM et les pilotes (que je connais un peu) morts de rire ... Non, non et non. Je n'ai pas dit mon dernier mot. Il n'est pas dit que cette histoire finira ainsi. Et c'est au bout d'une longue (vous avez dit longue?) discussion avec moi-même, de remontrances gratuitement et généreusement distribuées, que la demoiselle, ici présente, se remet à grimper. Et j'y arrive! J'explose intérieurement de joie en rejoignant Stéphane. Et ce d'autant plus que, en haut de ce dernier ressaut, la croix du Canigou se dresse face à nous.
C'est une belle croix en fer forgé cette croix. Pour la petite histoire, elle a été montée par une bande de scouts de Perpi dans les années 1920. Trimbalée sur une charrette depuis Perpi puis à dos d'homme jusqu'au sommet. Moi je la trouve très jolie cette croix. Et en plus, on la voit bien cette croix. On la voit au départ du pierrier qui monte à la Porteil de Valmanya puis de la cheminée quand on vient de Mariailles, on la voit quand on double le Pic Joffre quand on vient des Cortalets. Et on la voyait très bien du Quazemi de Dalt. Elle rend le sommet encore plus beau cette croix. C'est comme une invitation à venir le partager. Car une croix ça évoque la souffrance du divin fait homme, Sa souffrance pour partager avec le genre humain. Et la montagne c'est aussi ça non? La souffrance et le partage ...
La vision de cette croix veut dire qu'on est à 2 pas du sommet. Et c'est la cas. Il ne nous reste que quelques mètres que nous parcourons à corde tendue. Pour la première fois de la journée, Stéphane me rappelle qu'il ne faut pas trainer.
Nous enjambons un bloc, en contournons un autre ... Nous montons sur un dernier et ...
Et ...
10.
.. Nous y voilà! Le sommet! Il est là, sous mes pieds! Ce bon vieux sommet dont je connais presque tous les recoins. Je le retrouve encore une fois! Et avec la même émotion qu'au premier jour (même si, à vrai dire, je ne me rappelle plus trop ma première ascension). Comment vous l'expliquer ce sommet? C'est un losange. Il doit faire dans les 15 m2 de superficie. A sa face sud arrive la cheminée qui termine le chemin venant de Mariailles. A sa face nord commence celui qui va aux Cortalets. Celui-là c'est pire qu'une autoroute en été et on y voit de drôles de choses. Et enfin, il y a la face ouest avec l'arrivée de l'arête Quazemi.
Il y a, en général, tout un monde, un univers, entre les personnes qui arrivent au Canigou par les Cortalets et ceux qui montent depuis Mariailles.
Si vous avez du temps à perdre, observez donc un échantillon de ceux qui montent des Cortalets (en été) ... Les mémères avec leur chienchien (chien, vous avez dit chien?), les messieurs bedonnant qui parlent haut et fort du dernier match de l'USAP (Union Sportive des Arlequins de Perpi ... l'équipe de rugby à XV d'ici) s'ils sont du coin ou d'une quelconque autre équipe de foot, de rugby ou de je ne sais quoi d'autre, ces messieurs qui me semblent à chaque fois à 2 doigts de « péter » leur infarctus du myocarde ... Ces gens qui débarquent comme ça en sandalettes, débardeurs et petits shorts comme s'ils allaient à la plage,qui ne comprennent rien à la montagne et au Canigou et qui ne cherchent en rien à les comprendre ... Ces gens qui viennent consommer le Canigou comme ils vont faire leurs courses chez Carrefour ou Auchan, qui ne respectent en rien ce sommet mythique et qui sèment un peu partout ce qui encombre et salit leurs poches ...
Les gens qui viennent de Mariailles sont, le plus souvent, plus respectueux. Ils ont souffert pour arrivée au sommet (y a 1000m de dénivelé à peu près) et sont tout émerveillés de leur prouesse. Ils se tiennent timidement debout, incertains de leur place. Parfois, on croise le regard d'un vieux de la vieille ... Par exemple, lorsque j'y suis monté en Août (le jour de la course pour avoir moins de monde) je me rappelle un long regard presque complice avec un monsieur d'une cinquantaine d'années. Il était dans son coin et moi dans le mien. Il fumait en silence et moi j'attaquais un bout de Comté. Il avait dû me voir ramasser 2 ou 3 m....es laissées par les touristes (parce que vous verriez la quantité d'ordures que je ramène en été, c'est à pleurer). Il a écrasé son mégot et l'a rangé dans son paquet pour le jeter plus tard. Juste ça, ce petit geste. Pas besoin de plus.
Le sommet du Canigou présente de nombreux blocs de pierre qui font des sièges très confortables pour s'arrêter un instant. Juste entre les arrivées des 2 chemins se trouve une grande table d'orientation. On y trouve tous les éléments visibles les jours de grande clarté, éléments que je vous ai déjà cité (Carlit, Pérics, Pic d'eyne, Bugarach, Caroux, Montserrat, Perpi ...). Et puis il y a la croix dont je vous ai déjà parlé. Cette croix est souvent recouverte de nombreuses banderoles et drapeaux (et notamment le drapeau catalan, sang et or): après la course du Canigou, après la Saint Jean ...
La Saint Jean? C'est vraiment le jour du Canigou! C'est une fête païenne, la fête du solstice d'été, qui se célèbre encore de nos jours un peu partout dans le Sud de la France (et en Espagne aussi d'ailleurs). Ceux qui veulent y participer montent un fagot de sarments de vigne au sommet. Un grand feu est allumé, des chants festifs entonnés et des rasades de rouge (du coin bien sûr: Côtes du Roussillon, Tautavel, Cases ...) ou de muscat sont abondement versés. La tradition veut qu'un coureur parte vers chaque village pour y apporter la flamme, la flamme du Canigou, la flamme de la Saint Jean ... Et autour de cette flamme renaît la vie, le partage des petites choses entre amis ou entre amants ... Des bals sont organisés, des fêtes ... Des moments uniques pour un jour, un soir unique ...
Nous y voici donc sur ce sommet! Stéphane et moi, seuls à en profiter, seuls à mesurer l'importance de ce que l'on vient de réaliser. Je suis aux anges, sur un nuage ... Je crois avoir été peu de fois aussi fière de moi et aussi heureuse ... J'en ai tellement rêvé de cette course ... Et j'ai bien eu des moments de doute ... Mais là, on y est! Grandes embrassades avec mon compagnon de cordée. Nous avons "souffert" ensemble, nous avons marché ensemble et nous avons vaincu ensemble.
L'euphorie retombe rapidement. Il est un peu moins de 16h. Il nous fautpuis redescendre vite car les jours sont courts. La lumière se fait déjà rasante. Stéphane essaye d'envoyer un sms pour savoir si ses « covoitureurs » l'attendront mais ça ne passe pas. Nous mangeons un bout rapidement puis repartons en direction de la cheminée.
L'arête n'est plus mais la route n'est pas fini ... Patience ...
11.
Seize heures et quelques, nous sommes tous les 2 aux sommets. Un dernier regard circulaire, une dernière image de ce sommet ... Ce panorama unique, unique car c'est en cette saison que le ciel est le plus pur, unique car c'est à cette heure-là, quand les rayons de lumière deviennent rasants, que les vues sont époustouflantes, ... Tous les photographes vous le diront d'ailleurs. Je profite donc une dernière fois du panorama. Une dernière fois avant ...? Avant je ne sais pas quand. Avant bientôt probablement. Comment pourrait-il en être autrement?
Nous commençons notre descente dans la cheminée. Stéphane est assez pressé car il doit rentrer sur Nîmes, le jeune homme. Je me rappelle vaguement que la dernière fois que j'étais montée au sommet, 2 semaines auparavant, il y avait des petits ruisseaux formés par l'écoulement des eaux venant de la fonte des neiges. Je me rappelle aussi que hier, les espagnols que nous avons croisé nous ont dit que le passage de la cheminée était délicat. C'est donc que ça a dû geler me dis-je. Et effectivement! La descente en est donc rendue un poil plus compliquée. Mais rien à voir avec ce que nous venons de faire que Diable! Il s'agit juste de descendre en regardant où on met les pieds et avec un ou deux passages de désescalade. C'est un jeu d'enfant pour les grands alpinistes que nous sommes devenus ...
Arrivés en bas de la cheminée, nous nous désencordons et enlevons casques et baudriers. Le matériel de marche est ressorti (bâtons donc). Il ne va falloir pas trop traîner me rappelle Stéphane. Moi je veux bien mais le truc c'est que, après une course, j'ai un petit problème. La baisse de vigilance? La fatigue? Je n'en sais rien. Mais ça n'empêche que, de façon quasi systématique, je me tord les chevilles et tombe sur mon (royal) postérieur. Je le sais, je me connais. Donc, même s'il suffit de suivre le sentier, prudence! Et en plus, au début, le sentier (le GR) c'est dans un magnifique pierrier qu'il passe, et un pierrier enneigé et verglacé par endroits! Donc double prudence!
Stéph prend donc de l'avance sur moi. En plus, mes bâtons déc...ent. Je suis donc mon cher binôme mais à une vitesse inférieure. Il a dit que, s'il prenait beaucoup d'avance, il récupèrerait le matériel ... Je suis le sentier qui descend en pente douce. Je laisse sur ma gauche la bifurcation qui monte à la porteil de Valmanya puis va vers le Barbet. Je descend ... Je descend ... J'en profite pour faire quelques photos. Je crois vous avoir déjà dit que ça a été une course magnifique avec un bon compagnon, que j'étais heureuse. C'est vrai. La dernière fois que je m'étais sentie aussi heureuse, aussi pleinement satisfaite, c'était cet été, à l'arrivée au sommet du Grand Paradis, mon premier 4000m ... Mais là, il y a quelque chose de plus. La solitude ... Le silence ... Tout ça me fait prendre pleinement conscience de ce que nous avons fait. Je connais beaucoup de personnes qui n'aiment pas partir seules en montagne. Moi, ça ne me gêne pas. Au contraire, j'y trouve un certain plaisir ... Comment expliquer? Je ne trouve pas les mots. Ce n'est pas un plaisir égoïste. C'est ... c'est une sorte d'achèvement ultime, de recherche et de construction personnelle. Je ne sais pas trop comment expliquer plus. J'imagine que certains comprennent ...
Je descend toujours et encore (ça doit faire 400m de dénivelé le pierrier). Tiens, la fontaine n'est pas gelée ...
J'arrive enfin au Pla du Cady. Là, je vais pouvoir couper un peu le chemin. Je connais les lieux donc pas de problème. Enfin, l'enneigement et les plaques de glace rendent la chose un peu plus sportive mais ça va, je gère. Je me permets même un petit sprint dans la neige pour rigoler. Et ... Ben quoi? Rien ne vous a donc choqué depuis le début? ... Une course d'arête avec baudrier et une fille? ... Qu'est ce que ça fait une fille? ... (Et là j'imagine le petit sourire vicieux de certains ...) ... Bon, même si elle a une vessie de compétition la fille, petite pose technique ...
Je rejoins Stéphane qui a récupéré tout le matériel (il es ti pa choux?). Entre temps, je ne déroge pas à la règle et chute une ou deux fois. Nous cheminons le plus rapidement possible, repassons la cabane Arago, la rivière. La lumière est de moins en moins présente. Je finis par allumer ma frontale (après un beau gadin sur une plaque de glace). Il semble que les covoitureurs de mon binôme ne l'ont pas attendus.
Nous retrouvons Titine, qui m'a sagement attendu, vers 18h30.Deux heures pour faire 1000m de dénivelé, c'est quand même pas mal pour une tortue ... Et là, monsieur mon binôme se paye un bon casse croûte! ... C'est qu'il faut nourrir la bête ... Nous partons ensuite (je vous passe les détails sur le stress engendré chez Stéphane par ma façon de conduire en montagne: "Punaise, mais tu passes à ras ... ") et je dépose mon compagnon de cordée au péage de Perpignan Sud. Il va faire du stop. Quel courage ...
Résultats des courses: Chez moi, avec un bon verre de rouge ...
Des hématomes en veux-tu en voilà (bon, y en avaient pas mal qui dataient de la semaine antérieure ... initiation cascade de glace) ...
Des coups de soleil (Et oui, une seule couche de crème solaire sur une peau claire ...)
Et une course ... Ah, une course ... fantastique!!! De quoi être heureuse pour un bout de temps.
Je remercie Stéphane pour ce grand moment, je remercie le Canigou qui m'a laissé, une fois de plus, l'atteindre, je Te remercie Mon Dieu pour m'avoir protégé et je vous remercie tous pour m'avoir lu.
En attendant d'autres aventures, je me retire sur la pointe des pieds en espérant ne pas vous avoir trop importuné, et avoir réussi à vous faire apprécier, ne serait-ce qu'un tout petit peu, ce Canigou que j'aime tant ...
Aurore.
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