-Auteur: Alban Koziol
-Texte publié sur le forum V4 en mars 2007
Bérenger I
Les nuages ont couvert notre monde d'en bas. Notre monde d'en bas est tout recouvert. On ne peut pus voir ni soucis, ni peines... Alors, on est obligé de relever les yeux et notre monde véritable apparaît.
J Giono
Bérenger, Bérenger !
Sacré Bérenger, quel coquin tu fais.
Tu files entre mes jambes, tu glisses contre mes cuisses d’hommes.
Là-bas, tu sautes de rochers en rochers, tu fais le gros dos, tu éclabousses d’écumes, myriade d’étincelles d’eau, éclatante folie.
Plus loin, tu passes sous le pont, à La Chapelle en Valjouffrey, tu rejaillis plus fort, tonitruant.
Plus bas encore, en aval, tu iras engrosser La Bonne de tes furies, de tes truites, de tes galets lisses comme des corps adolescents …
Il y a longtemps que j’ai oublié ma voiture derrière moi, lentement je remonte ton cours, par cette vallée docile, étroite et boisée.
J’ai pris le Chemin du Facteur et je marche vers Valsenestre.
Toi, tu en profites pour te faire remarquer, tout est prétexte à l’amusement, aux bruits, aux éclats de rires !
Partout, tu tortilles, tu gigotes, tu ébroues ton gros corps de serpent.
Tu vas mordre les berges, ici, tu arraches quelques mottes d’herbe folle, là, tu griffes les rochers, plus loin, tu tords les racines d’un pin trop imprudent.
Et ce bruit, ce bruit Bérenger, tous ces tambours, tu ne cesseras donc jamais ?
En sortant du bois, avant d’atteindre le plateau, je te retrouve encore, égal à toi-même.
Tu gonfles ton dos de gros matou et tu t’élances, tu te précipites vers le Valjouffrey.
A Valsenestre, il a fallu élargir ton lit, tellement tu faisais de misères à ces maigres pâtures.
Et la place que tu as submergée, et le pont que tu as emporté, qu’as-tu à dire pour ta défense ?
Rien bien sûr, Bérenger, tu n’as décidément aucun respect !
Autour de moi, là, je peux nommer chaque sommet, chaque combe, chaque bois.
Je les connais tous et tous me connaissent.
Je les appelle, ils accourent, mes anges :
Arcanier !
Le voilà qui pointe son nez, je sens déjà l’odeur usée des pierres sèches…
Combe Oursière !
Et la forêt s’ébroue, se soulève, secoue ses écailles d’épines.
Jadis, descendant du ciel, une avalanche courut dans cette pente et rasa la moitié du hameau, jusqu’à la chapelle, m’sieur dame, jusqu’à la chapelle.
Le souvenir des familles d’ours hante encore les clairières…
Fontaine Julliane, Ruisseau des Gorges, Cascade des Verts !
Tiens, vous voici, je vous entends !
Vous bondissez jusqu’à ne former qu’un torrent qui viendra bientôt se mêler à la sarabande de Bérenger.
Romeïou !
Ah, te voilà, tu ne t’es pas fait prier toi non plus, d’ailleurs, tu n’es pas venu seul : Tête de Chétives, Cros du Faillet, Signal du Lauvitel, vous vous haussez le col, cachant entre vos mains de vent le Labarre promis…
Alfrey, Combe Guyon, Pas de l’Aiguille …
Après le Pont du Moulin, je prends pied sur le minuscule plateau de Valsenestre, alors se dresse enfin devant moi la muraille de rêve :
Aiguille des Marmes, Pointe de l’Aillot et ma sublime Pointe Swan…
Voilà la Tour Meryem, Henriette, Marguerite, Pyramide de Pierre (et oui, la tienne Pierre), Brèche Gaillard et bientôt, dans son écrin de solitude, La Muzelle adorée…
La pluie de toutes les tempêtes, la fonte de toutes les neiges, névés, glaciers, tous rus, ruisseaux, sources, tous se jettent dans ton lit.
Toutes les eaux du Valsenestre prennent alors le même prénom : Bérenger.
J’arrive au hameau où m’attendent, je le sais, l’omelette au lard et la danse du vin dans la carafe, là, au gîte.
J’ai remonté le cours du Bérenger jusqu’à la source de mes premiers bonheurs alpestres.
Me voici à Valsenestre, sur la place.
J’y étais déjà il y a bientôt trente ans.
Bérenger II
Papillon,, petit Papillon...
T'en souvient-il ?
« Nathalie !
Comme un chant…
Nathalie ??
Sourire …
Nathalie !!! »
La voici.
Assise sur les pierres, dans le tumulte du torrent.
La voici qui sourit, qui se retourne, qui se lève enfin, comme le jour.
Elle est debout déjà, elle s’est tournée vers lui.
Tous deux.
Adolescenfants …
Et leurs regards se croisent et se trouvent et se cherchent à nouveau.
Lui, les cheveux en bataille, haletant de sa course, l’imbécile heureux.
Les voilà réunis, et l’eau, l’eau, l’eau qui triomphe encore.
Aux lointains, d’autres bruits, d’autres cris encore, amusés ou farouches.
Jeux.
Gaîté.
Folie.
Le jour rageur s’enfuit et la pénombre grignote obstinément les pans verticaux de la Pointe Swan, loin là-bas, au dessus d’eux.
Plus loin, les flammes jaillissent aux feux du camp.
Eux sont ensemble, face à face.
Il la regarde.
Etoile brune aux yeux de braise.
Déjà je sais qu’il l’aime.
Le soir se blotti à leur pieds.
Epuisée, la forêt repose.
Cœurs tambours, cœurs tendres, cœurs battants.
Un pas vers elle, un pas encore et puis ce geste, ton sourire et ta voix.
Nathalie.
« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans … »
On ne l’est guère plus à quatorze ou à quinze.
Ce collège Matheysin, « Les Trois Saules », il recevait tous les gosses des contrées alentours, même au plus profond des vallées, on les débusquait.
Ca se mélangeait tout, joyeusement, dans la cour, les couloirs et les salles.
De partout ils affluaient les mômes, des fins fonds noirs du Plateau, des montagnes effarantes, des forêts solitaires, des bleds incroyables.
Ils s’empilaient dans les cubes verts du collège « Les Trois saules », les jeunes, de la sixième A à la troisième D.
En juin, Monsieur Emery, émérite professeur de technologie rassemblait quelques classes de quatrième et de troisième, et, accompagné d’une poignée de volontaires embarquait ce petit monde en « stage montagne».
La montagne, en Matheysine, c’est un peu comme une coutume locale.
Tous les jours on l’a devant le nez, alors pensez-vous …
Les Herzog, Terray, Gervasuti et autres Desmaisons ou Perroux avaient traîné leurs godasses dans ces hauteurs qui sont les nôtres.
Peyroux, plus longtemps que les autres, et depuis plus longtemps aussi.
On parlait de lui comme d’un voisin, d’un autre Matheysin des vertiges, dans le juste sillage des Arthaud et des Faure…
Perroux, il avait tout réinventé chez nous, même et surtout la manière de regarder l’eau, en hiver, de l’approcher et de la dompter lorsque, chandelle de glace devenue, les torrents des Ecrins illuminaient les plus profonds de nos fantasmes verticaux…
C’était pour nous un pur.
Les Ecrins …
Les Ecrins, c’était son truc à l’ Emery et comme on avait qu’à tendre la main, on se retrouvait tous embarqué, ni une ni deux, dans l’aventure des cimes.
On y apprenait tout, dans ces stages montagnes.
Ecole d’escalade, école de rappel, école de nœuds, école de vol, de col, de val, de mont …
En dix jours, on avait tout ingurgité, avalé, assimilé.
Plus de secrets pour nous.
D’autant qu’avec un pareil zèbre, on avait tout intérêt à vite comprendre, sa devise au père Emery : « ça passe ou … ça passe »
Il avait fait les paras, tout s’expliquât…
C’était néanmoins un type formidable d’humanité.
Le camp de toiles était dressé à Valsenestre, dans les prés, un peu au dessus du parking.
On était là comme des coq en pâte.
Le soir, après le rata, des discussions sans fin, des rires, des chants, guitares, flammes hautes, montagnes, nuit, bonheur.
C’était mieux que les camps du Père Bonnet, notre bon curé Rouge, ces fameux camps d’amitié, « les Franches et les Francs camarades »…
Pourtant, déjà dans Les Ecrins, et c’était quelque chose !
Mais depuis, on avait grandi et la trouble nous gagnait en regardant les filles.
Valérie, Béatrice, Myriam, Rachel ou d’autres …
Et bien sûr, Nathalie.
Elle était d’ici Nathalie, de ces vallées heureuses bercées de soleil et de vent.
Les Angelas, Chantelouve, le Périer, peu importe.
Sa chevelure ténébreuse sentait l’air libre, l’herbe couchée aux amants enlacés et cette qualité particulière des journées d’automne aux pluies silencieuses.
Nous nous battons pour cette ivresse.
Jusqu’à la mort parfois, jusqu’à la mort, assurément.
Nathalie, souple roseau, souffrances à venir, caresses offertes, mots interdits, à peine murmurés, en secret.
Alcôve de ta bouche aux fruits de tes lèvres, au collier de tes bras, au nid tendre et troublant de ta gorge, lisse et longue aux langueurs assassines.
Nathalie, au piège de tes jambes, à la plaine blanche et nue de ton ventre, à tes pieds de racines dans les mousses d’avant les hommes, des sous-bois aux sorcières, des clairières aux condamnés, des amants sacrifiés.
Nathalie, aux mots de Barbares, aux poisons délicieux, à l’acceptation du malheur souriant.
Toison-onde noire.
Canines-cimetaire.
Nuque-précipice.
Reins-promesses.
Royaume illuminé où ma désespérance s’immolât aux volcans de ta chair.
Nathalie,
Je me souviens de vous.
Bérenger III, l'achèvement
" Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir "
S Beckett.
Étang.
Noir
Enceint de lune.
Ourlé des bois.
Crénelé des sommets rouges, encore illuminés par le jour qui s’enfuit.
Œil d’eau, vert.
Crépuscule, chauve souris.
Chaude brise dans l’air mouvant de solitude.
Été.
Nymphe sur le miroir de l’eau.
Naissance de la nuit, au pied de la colline.
Valbonnais.
C’est un oiseau, nocturne, qui caresserait du regard ce monde oublié de la mémoire.
C’est une main câline sur la joue d’une fille.
C’est, contre le tronc, ce cheval dérisoire des enfants trop grandis, mobylette, désirs troublants d’espaces infinis, de libertés non acquises, arrachées à nos rêves, à défendre déjà.
C’est, c’était, ce serait, ce sera.
Non, ce ne sera point, jamais.
Ce fut, c’est tout.
Dans mes bras, longtemps, où tu voulais dormir, alors que le village se dissolvait dans la pénombre au crépuscule.
Ombres, glissant dans les ruelles désertées, trottoirs vidés de pas, trottis des chats dans les angles asséchés où meurent les souris, les rats, les cafards, les araignées, les horreurs.
Aboie d’un renard, cri, craquements secs et l’essor d’une de truite, giflant le calme miroir soudain brisé de l’eau qui dort, cette surface dans laquelle, Narcisse de misère, les pales étoiles viennent se mirer avant leur mort, à l’aube.
Longtemps, ainsi, tu voulais demeurer, longtemps, et rien ne fut.
Sous la brise claire de la nuit tiède, on n’entendait rien d’autre que le lent frôlement des deux corps emmêlés, murmures juste dévoilés, serments à jamais trahis, langueurs tendres et humides des baisers de la bouche, Nathalie, il n’en restera rien.
Rien.
Rien.
Rien.
Alors, déjà, tu voulais, car tu savais le mal et la déraison vers laquelle tous nous plongeons, Nathalie, ce corps qui appelait, qui se tordait, qui ordonnait à moi, à moi qui restais sourd, ignorant, craintif, aveugle, aveuglé et minable.
Là, couchée dans les graminées folles, tu devinais aussi la souffrance que nous autres, les hommes, mes frères, portons en notre sein.
Ce désir qui te brûlait et qui irradiait sur nous, je le craignais comme je crains la Mort, comme je crains l’injustice, comme je crains la joie-même de vivre et d’être heureux avant que tout ne s’efface, que tout ne disparaisse, que tout ne soit réduit en cendres, en poussière, verre brisé, ferrailles tordues, dalles fracturées, ciments éclatés, mâchefer fumant sur les ruines écoeurantes de mes échecs et de mon renoncement.
Et tes mains dans mes cheveux, et ton souffle et tes dents, ô morsure terrible, alors que je suçais goulûment la pointe de tes petits seins de rocher, alors que je pressentais la courbure où ton corps irait, glissant, s'abîmant, se sacrifier entre mes bras, contre mon torse, contre ma bouche et dans le halètement des amants que la nuit, complice de toujours , unit et protège, non, rien de tout ça ne fut, non, rien de rien, Nathalie, rien ne se fit, rien de cet espoir qui te mangeait l’âme, de ce désir terrifiant et tellement déchirant, rien de moi, non jamais, n’est entré dans ton ventre…
D’autres temps sont venus.
Elle est partie Nathalie, un jour, vers d’autres bras, vers d’autres mains, vers d’autres mots, d’autres mensonges, qu’aurait-il pu la retenir…
Rien n’a changé, rien.
Ni les arbres, ni les chemins, les sentes dans les fougères, les buissons mystérieux, les pics déchirant l’azur, rien.
Ni la pluie, ni les hommes, ni jours, ni les nuits, ni les sources où tu coulais ton corps de princesse nue, rien.
Brune étincelle, vivante statue, beau corps d’albâtre aux contours parfaits et précieux, sourire d’assassine, amante de toujours, petite sœur de mon cœur affolé, passion, été d’orages, Col de la Muzelle, Lauvitel, Turbat, monts incertains, sommets jamais atteints, et au couvert de ce bosquet complice, dans les bras d’or des blés mûrs, quand tu glissais à travers ta culotte de cotonnade fine ma main experte en rien, quand tes yeux-vitraux de nécropoles se fermaient sur tes « je veux », Déesse amante de quinze ans, je vous ai tant aimé,
Je vous ai tant aimé.
Je vous ai tant aimé.
Je vous ai tant aimé.
Que reste-t-il de tes pas de danse sur la mousse ?
Qu’est-il advenu de nos avenirs, de nos souffrances, des espoirs qui nous portaient, du désespoir que nous ne comprîmes que trop tard ?
Rien.
Rien ?
Rien.
Non rien de tout cela, rien de nous ni de vous toutes, toutes ces Nathalie du passé, rousses, blondes ou brunes.
Rien qu’un nom, peut-être, effacé déjà, un parfum, sans doute ou une forme passant dans le souvenir…
Même pas un geste, pas une lettre, la vie passe tellement vite entre quatorze et vingt ans.
Où sont les instants si doux, les déchirures, les retrouvailles amoureuses, le bruit des baisers qu’on réclame et qu’on donne ?
Où sera notre lot de tendresse, Nathalie, à l’heure venue ?
Où serez-vous, toutes disparues, lorsqu’on viendra nous chercher pour notre dernière aube ?
Lorsque la lame précise et acérée des fascismes nouveaux viendra trancher le tendre de nos gorges tendues, où serez-vous ?
Où serez-vous, douces âmes, quand la boue obstruera la gorge et les narines, quand l’étouffement viendra de mains infâmes, juste bonnes à tuer, asservir, mutiler …
Qu’adviendra-t-il de nous lorsqu’on écrasera les doigts des musiciens, que l’on arrachera les yeux des peintres, qu’on coupera la langue des poètes ?
Où seront vous mains pleines de savantes caresses, vos bouches-offrandes à venir, lorsqu’on nous jettera par tas dans des fleuves inconnus, ballots d’hommes liés de fer barbelés, noyés pêle-mêle dans des eaux glacées, sans nom, dans ces canaux horribles d’eaux sombres, d’eaux acres, d’eaux amères.
Noyés, bouche ouverte entre deux eaux, loin, si loin des torrents et des rus, des sources d’aube fine, d’éclatante joaillerie, jaillissement de l’artère neuve du roc, Bérenger ô Bérenger, quel coquin tu fais …
Où serez-vous Nathalie de toutes les femmes, de toutes les filles, de toutes les amantes quand, fleurissant, les fusils feront naître sur nos poitrails déchiquetés des champs de coquelicots à jamais écarlates ?
Qu’adviendra-t-il de notre amour, de notre joie lorsque la terre couvrira nos visages de cire ?
Dans la fosse commune, qui nous tiendra la main ?
Il courut vers elle, dans le bruit formidable du torrent.
Un peu, ils se regardèrent et se sourirent enfin, puis, insensiblement, leurs bouches décidèrent, ensemble.
Leurs lèvres donnèrent le premier de leurs baisers.
Ils restèrent longtemps entremêlés de souffles nouveaux, étonnés de bonheur et emplis de légendes…
Là, au bord de l’eau, les langues se reconnurent et parlèrent les mots de la tendresse et du désir.
Là, au bord de l’eau, les mains trouvèrent les mains et les corps apprirent le contour des corps.
Caresses, douceur, baiser, amour enfin.
Une étoile naquit.
Au bord du Bérenger un imbécile heureux tomba amoureux d’une étoile brune.
Au bord du Bérenger, une étoile brune aima un imbécile heureux.
Et cet imbécile heureux,
C’était moi.
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