MA QUE BOTTA !

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-Auteur: Patrick GABARROU

-hiver 2006






C’est le mardi 6 février, 3 jours après « Lilou » et notre retour à Servoz chez Jean Sé, le cœur en fête.

J’ai rendez-vous à 5 heures du matin à la petite gare de Servoz, juste avant l’entrée de la vallée de Chamonix avec Toni CLARASSO, le compagnon de Valérie AUMAGE ; tous deux guides, ils sont très simples et agréables. Nous commençons à nous connaître assez bien pour nous rencontrer de ci de là en escalade, en montagne ou à leur maison sur le Plateau d’Assy et aussi pour nous être investis de concert dans Mountain Wilderness. Mais nous n’avons jamais encore grimpé ensemble. J’ai proposé hier à Toni d’aller à Cogne en Val d’Aoste où il me semble avoir vu un joli petit « truc » à ouvrir. J’aurais bien invité également Valérie mais elle attend un enfant dans les 15 jours qui viennent…

J’aime tellement remonter depuis Cogne cette vallée du Valnontey où je retrouve la montagne de mes rêves d’enfant , surtout lorsqu’on voit apparaître, loin au dessus des dernières colonies de mélèzes, les formidables grappes de séracs que pousse vers le vide l’immense et inconnu Glacier della Tribolazione, né au pied du Grand-Paradis qui, avec ses 4060m, domine le paysage en majesté.

A la fin du week-end précédant « Lilou », j’avais travaillé comme guide à Cogne et nous étions restés avec Franca, ma femme, pour partager le lundi avec quelques chers amis italiens qui rêvaient de connaître cette vallée alpine et ses célèbres cascades.

Je voulais leur faire découvrir l’intégralité de ce merveilleux Valnontey. Aussi avions-nous poussé nos skis bien loin vers l’extrémité de ce vallon de rêve. En redescendant dans l’après-midi, je vis sur le versant opposé une suite de traits de glace un peu perdus dans l’ombre, reliés par du terrain mixte d’une difficulté peu aisée à évaluer. Rien qui mentionne cet itinéraire sur le topo officiel de l’endroit. Peut-être une jolie perle à aller découvrir si l’emploi du temps le permet avant la fonte des glaces.

C’est vers ce petit angle caché de la montagne que nous glissons en douceur dans la solitude matinale , bavardant à loisir et baignant dans la beauté du monde. J’apprends ainsi, entre autres, que la fleurette qui s’apprête à éclôre sur le Plateau, s’appellera Juliette. En ce matin paisible, bien que j’aie appris à être toujours prêt à tout dans la vie et tout particulièrement en montagne, je suis loin de me douter que je me rends à un rendez-vous peu commun.

Arrivés à la base de la ligne, nous nous appliquons à fabriquer une spacieuse plate-forme dans la neige. C’est que nous aimons notre confort. Puis nous remontons l’un derrière l’autre avec le matériel technique le court couloir neigeux interrompu de quelques pas de mixte qui mène à la base de la ligne proprement dite. Arrivés là, nous découvrons sur la droite un ancien relais sur pitons qui doit bien avoir dix-quinze ans .Nous ne sommes pas vraiment les premiers . Mais cela ne nous déçoit même pas ; nous sommes tellement bien ici , les deux , à profiter de la paix et de l’harmonieuse beauté des lieux . Nous installons notre relais à gauche , à l’aplomb d’une vieille coulée de glace gris-noir décollée qui sonne bien un peu creux mais qui ne dépasse pas les 70/75°. C’est ce que j’avais pris de loin pour du rocher la semaine dernière. Au-dessus on ne voit pas très bien, à l’exception de la cascade de sortie déportée sur la droite.

Un dernier sourire à Toni et je pars, tranquille et concentré. J’ignore alors que ce sourire va basculer d’ici peu dans le monde de la grande douleur.

A la sortie de la coulée, un magnifique bec rocheux se laisse coiffer d’une grande sangle suivie de deux coinceurs inarrachables tandis que je remonte des petits ressauts mi-rocheux, mi-glaciaires d’une difficulté moyenne. Un dernier ressaut d’environ deux mètres de haut me sépare maintenant de la langue de glace décollée qui, venant de la cascade terminale, recouvre sur 2-3mètres une sorte de gradin légèrement en pente .
Ce ressaut forme comme un livre ouvert dont la page de gauche est parcourue d’une fine fissure horizontale ouverte vers le bas. Pas l’idéal, mais j’enfourne un micro-friend exactement de la bonne taille. Il ne me plait pas trop mais résiste à tous les tests de traction.
La page de droite, en très léger dévers, est décorée d’une fine colonne de glace de 10 cms de diamètre, née de la langue décollée. Le passage ne m’inspire pas plus que ça, même en imaginant de renforcer le micro-friend avec un piton.

J’essaie de contourner la difficulté un peu plus haut par la gauche avant de retraverser vers la langue de glace mais le terrain n’est pas sain et, malgré le froid, les écailles rocheuses ne semblent pas solides. Je ne peux pas me protéger et une chute ici ne se passerait pas bien. Je redescends et examine attentivement le problème. La solution qui me semble la meilleure serait d’ancrer délicatement les « X Monster » dans la langue de glace décollée, de poser le crampon droit en douceur contre la base de la fragile colonnette, puis bloquant sur le bras gauche, d’aller visser une petite broche à glace le plus haut possible, là où la langue devrait être mieux attachée. Je serais ainsi superbement assuré pour le passage difficile par une broche située au dessus de moi. L’idéal !

Heureuse surprise ! Alors que je tractionne sur les deux piolets, je vois un peu plus loin, légèrement à gauche, comme l’arête d’une grosse écaille enfouie sous la neige. Je commence à la nettoyer avec la main gauche ; pas mauvais du tout. Je pourrais même, en remontant la main de 15-20 cms, coiffer le sommet de l’écaille qui formerait une super-prise de main pour bloquer très haut et aller placer la broche le plus loin possible.

Pour cela, il faut que j’abandonne la sécurité du piolet droit pour poser la main droite sous la main gauche. Voilà qui est fait. Je remonte alors lentement la main gauche pour nettoyer le sommet de l’écaille. Tout va parfaitement bien lorsqu’ un petit morceau de glace casse sous le pied accolé à la base de la colonnette. Il rippe d’un coup .L’autre suit et me voilà soudainement les deux pieds pendus dans le vide
La prise encore non nettoyée de la main gauche ne me permet pas de bloquer ne serait-ce même qu’un petit instant pour reprendre le piolet main droite. Impossible de reprendre contact du pied avec la colonnette. La chute n’est plus que l’ affaire de quelques secondes. Je hurle à Toni de se préparer. Pourvu que le micro-friend tienne ! Je lâche, les muscles bandés à l’extrême.
Devant mes yeux sidérés, comme dans une scène de film au ralenti, je vois le coinceur gicler de la fissure comme s’il avait été placé là pour ça, pour la prise de vue.

Je saisis instantanément que je suis devenu une balle de base-ball orange qui n’attend plus que la « botta terribile » de la batte de rocher ou de glace.

Elle m’explose littéralement le dos, mais, dans la même infime fraction de temps, je sais que la colonne n’est pas touchée .. Je viens de m’écraser depuis un deuxième étage, à plat dos sur une bordure de trottoir. Quelques mètres encore de chute, puis Toni me descend en express jusqu’à lui.
J’ai encore mes jambes mais le choc m’a presque anéanti. Je le supplie de me laisser filer sur la corde le plus vite possible pendant que j’arrive encore un peu à bouger jusqu’aux quelques mètres de traces horizontales que je laboure à moitié à plat ventre en criant de douleur jusqu’à m’effondrer sur la « spacieuse plate-forme » quittée il y a si peu, le sourire aux lèvres.

Toni me rejoint comme une fusée et m’aide à m’installer tant bien que mal, semi-assis pour aider les poumons à respirer, m’isole comme il peut de la neige, desserre les chaussures pour le gel, m’ajoute une paire de moufles puis court comme un fou pour rejoindre, tout près il l’espère, l’endroit où le portable « prend ».

Avec un poste radio, cela aurait été plus rapide et plus sûr, mais on m’a volé le mien sur le parking de l’Aiguille du Midi il y a quelques jours et celui que j’ai racheté lundi matin n’était pas immédiatement disponible. Il y a parfois de ces coincidences... Longtemps après, j’entends Toni me hurler que l’hélico arrive, qu’il reste plus bas pour ne pas perdre le contact. A travers mes yeux mi-voilés se dessinent les dernières cascades secrètes du haut Valnontey. Que c’est beau !
Que je souffre ! La respiration est presque impossible. Alors respirer le plus petitement possible, le plus calmement, le plus consciemment, le plus volontairement. La vie se joue ici. C’est moi l’acteur.

Enfin le fameux bourdonnement reconnaissable entre mille. L’hélico ! Rester calme, respirer juste, juste ce qu’il faut …
Je l’entends puis le vois remonter longuement, la fameuse cascade Repentance et ses abords, loin de l’autre côté du vallon. Toni les appelle sur le portable, hurle ,gesticule ; rien à faire. Après quelques longues minutes, l’hélico s’en va. Surtout ne pas lâcher. On se calme. Avec calme, on prend sa micro ration d’air vital en essayant de dompter la douleur. S’économiser, s’économiser , se focaliser « absolument « sur le fil de la vie..

Bien plus tard, l’hélico se stabilise enfin au bon endroit. Et là j’entre en enfer. Je vois apparaître , au lieu du matelas-coquille que j’utilisais en service de sécurité des pistes il y a trente déjà et que j’espérais tant, une planche de bois rigide. J’explique dans un souffle que l’urgence, ce sont d’abord les poumons, qu’il ne faut absolument pas me mettre en position totalement plane sur cet engin de torture. Je supplie pour un peu de morphine. On me fourre dans la bouche une sucette à effet placebo en me disant que c’est cent fois plus puissant ! L’oxygène est resté dans l’hélico. Puis on me plaque et me sangle interminablement sur la planche. Je suis à ma dernière limite. Dans l’hélico je me bats dans l’antichambre de la mort . Puis l’ambulance dans les rues de la ville..

Enfin les urgences ! D’un coup, je fais de nouveau irruption dans le monde de la vie et du grand professionnalisme. Je suis sauvé ! Pas de la douleur avant longtemps encore ; mais de la mort. Je viens d’entrer pour quinze jours dans les services de réanimation puis de chirurgie thoracique de l’hôpital d’Aoste où je vais découvrir un monde comme l’on en rêve. Les médecins qui s’occupent de moi jour après jour sont animés d’un grand respect pour les personnes malades, d’une remarquable qualité d’écoute, d’une naturelle simplicité, et d’une belle propension à l’humour malgré l’énorme charge de travail et le stress des responsabilités ; toutes qualités qui rejaillissent naturellement sur l’ensemble des personnes qui travaillent dans ces services et en font des lieux de grande et belle humanité.

Pour mon premier accident grave en montagne en 35 ans de pratique intense et souvent à un niveau élevé, je ne me suis pas raté. Mais j’ai aussi été bien « protégé ». Je suis passé par chance immense à côté du pire , l’hémorragie interne que je redoutais tant et que je surveillais tant bien que mal pendant la longue attente, et , dans un deuxième temps , la chaise roulante.

Le bilan n’est pas mince : six-huit côtes cassées en plusieurs endroits, hémo-pneumothorax, fractures des apophyses transverses de quatre vertèbres au niveau des lombaires, foie touché par deux côtes brisées de vilaine manière qui, étonnamment, ne l’ont pas embroché.
Je suis bien passé à deux doigts du fauteuil à roulettes. C’est donc que je suis encore appelé à faire des choses en utilisant mes deux jambes et sûrement encore plus, au service de ceux qui n’en ont pas ou plus l’usage. Et je pense naturellement à mon ami Franck HENRY, aspirant guide de Sallanches, qu’un accident de montagne a rendu paraplégique, il y a un an presqu’ exactement.

Comme il serait beau avant la fin de la saison de se faire un grand tour de tandem-ski tous les deux sur les neiges du Grand-Massif. Le Gab est déjà reparti dans ses rêves…

J’ai gardé le plus beau pour la fin. Quelques jours après mon entrée à l’hôpital, un message s’est inscrit sur l’écran du portable : « un ange de trois kilos dans mes bras à 6h 40. Toni ».

Patrick GABARROU





EPILOGUE

Ecrit une semaine plus tard à l’hôpital.

Je suis guide depuis maintenant plus de trente ans. J’ai eu la chance de gravir mon premier 4 000mètres à 18 ans , en 1969 , avec le guide Candide Pralong. C’était la formidable Dent Blanche, merveilleux cadeau du ciel.

Même si j’étais aujourd’hui en chaise roulante, je ne regretterais pas une seconde d’avoir un jour découvert la montagne.

Sachant tout ce qu’elle m’a donné et tout ce que, à travers elle, j’ai pu donner aux autres, tout ce que j’ai pu y partager, je ne pourrais que remercier ; comme je le fais aujourd’hui alors que mon corps revient peu à peu à la santé et que déjà frémit en moi l’envie de suivre à nouveau un sentier tout simple qui monte doucement à travers la forêt et me mène, une fois encore, vers la vision éblouie du monde de l’altitude…

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Version #5, date 6 July 2008