LILOU

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-Auteur: Patrick GABARROU

-hiver 2006



LILOU, un grand moment de bonheur en montagne


Il y a ainsi de grands moments de bonheur simple en montagne qui se conjuguent sur le mode du verbe « être » : être bien là-haut et y être bien ensemble.

C’est la fin de l’après-midi en ce 2 février.

Après les habituelles courses-poursuite entre obligations familiales et professionnelles, préparation des sacs, et après une dernière benne attrapée au vol comme d’habitude ou presque, deux vieux « frangins de montagne » se retrouvent dans la sérénité des hauts plateaux de la Vallée Blanche : Jean-Sé et Patrick.

Une descente paisible dans des lieux sublimes qu’ils ont tant parcourus mais dont jamais ils ne se lassent, les mène après la dangereuse traversée des séracs, au confort accueillant du Refuge du Requin.

Plaisir de faire connaissance et de partager la table du soir avec Jean-Marc CHENEVOY, un de ces guides baroudeurs qui vivent encore avec la tête dans les étoiles et Sophie, son amie.

Tous les quatre partent de concert entre 2 et 3 heures du matin en pleine magie d’une nuit de pleine lune.

Remontée au long cours de l’intégralité du grand fleuve de glace de Leschaux jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Une magnifique trace déjà faite (merci !) les mène au pied de la partie supérieure de la Face Nord des Petites Jorasses.

Sophie et Jean-Marc optent pour l’originale goulotte du col des Petites Jorasses, vieux souvenir pour Patrick de sa première ouverture en ces lieux en 1979 avec Jean-Paul MICHOD.

Adieux amicaux et souhaits de se revoir ; mais sûrement pas aujourd’hui car Jean-Sé et Patrick se dirigent vers une ligne nouvelle située à gauche de la goulotte DUVERNEY-GABARROU et qui va leur donner quelque peu de fil à retordre.

Patrick avait gravi les deux premières longueurs il y a deux ans mais son compagnon étant malade, ils avaient dû redescendre. Il en avait gardé le souvenir d’une escalade mixte absolument magnifique. Et ce n’est pas Jean-Sé qui les découvre aujourd’hui en tête, qui le contredira.

Ils se retrouvent tout heureux au second relais après avoir, pour l’un « nettoyé » quelques magnifiques bouchons de neige et pour l’autre, laissé quelques pitons amicaux judicieusement placés pour les répétiteurs.

Ils remontent alors en oblique à gauche un grand névé donnant accès à l’évidente ligne blanche qui mène tout droit à la crête. Une succession de grandes longueurs de placages délicats et parfois quelque peu aléatoires ne leur laissent pas le temps de s’ennuyer. Ce sera soutenu et techniquement très motivant jusqu’au sommet atteint en milieu d’après-midi.

Le soleil les accueille enfin et nos deux matous des glaces se laissent réchauffer avec délectation tandis que leurs regards plongent vers les versants sud et les grandes étendues neigeuses de l’Italie.

Ils recherchent le petit bivouac Gervasutti accroché à un bout de rocher perdu au cœur du cirque et griffé par les lents resssacs du glacier.

« Gervasutti », du nom du formidable grimpeur turinois qui vint à bout en 1942 de l’impressionnante et énigmatique Face Est des Grandes Jorasses toute proche (respect !).

Ce refuge que Patrick et Alexis LONG furent bien heureux de rejoindre au cœur de la nuit en mai 80 après leur première ascension de la Face Nord directe des Petites Jorasses.

Ce refuge qu’Alexis n’atteindra jamais, en montant à l’automne 92 depuis le Val Ferret, mortellement frappé par des blocs de glace.

Les deux amis sur leur crête perchée, se laissent porter dans l’émotion du souvenir de tant de moments intenses, difficiles, drôles, légers, qu’ils ont partagés avec Alexis…

Aujourd’hui c’est la dixième voie que Patrick ouvre dans cette paroi immensément large, tant en glace et mixte qu’en rocher, et avec tant de compagnons différents.

Comme le dit Jean-Sé cette dernière voie , avec ce qu’ils ont vécu autour d’elle , pourrait s’appeler « Que du Bonheur ! ». Mais Patrick a sa petite idée derrière la tête et lui qui, le jour même des
5 ans de sa fille, a ouvert sur cette même face nord « 5 bougies pour Heidi » propose « Lilou », petit nom de Ilan, l’enfant de Sonia et Jean-Sé.

C’est l’occasion rare de dire là-haut à un enfant combien on l’aime et à tous ceux qui sont restés dans les plaines comme on les porte dans le cœur en ce moment précieux.

Un alpinisme qui ne se vit pas comme une activité étroitement refermée sur l’ego et sur elle-même mais comme une formidable respiration d’altitude qui emplit d’énergie et d’enthousiasme à partager lorsqu’on redescend vers la vallée. En somme , que du bonheur !


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Version #6, date 6 July 2008