Directe Américaine

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-Auteur : Jean-François Petiot

-texte publié sur le topoguide alpinisme en février 2004







La Directe Américaine, c'était plus le rêve de Jean-Pierre que le mien…

Pour deux raisons essentielles : la première était que j'ai toujours été plus sensible aux grandes voies mythiques de mixte que de pur rocher (ou de pure glace, du reste...) ; la deuxième était que mon ambition s'arrêtait nettement avant ce que je considérais comme une voie au-delà de mon niveau.
Néanmoins, la persuasion de JP et un entraînement soutenu étaient venus à bout de ces réticences.

Nous nous sommes donc retrouvés, un jour de juillet 2002, au Montenvers avec armes et bagages, en train de prendre un dernier pic-nic avec nos femmes et enfants respectifs, qui avaient tenu à nous accompagner jusque là.
Adieux déchirants, recommandations fiévreuses de nos moitiés, sacs lourds du matériel de bivouac, photos, de toutes évidences nous partons pour une expédition... !
La météo est incertaine, une averse est encore possible dans l'après-midi, mais le temps est prévu pour se remettre au beau le lendemain.
C'est donc sans voir l'objectif, pourtant omniprésent dans le ciel du Montenvers, que nous démarrons.
Descente des échelles, traversée de la Mer de Glace, raide remontée vers le Balcon, nous sommes en forme et avançons vite.
Sous le dernier bastion rocheux qui clôt la longue arête issue des Drus et de l'Aiguille Verte, nous quittons le chemin qui mène à la Charpoua. Ce refuge mythique donne accès à une autre face de la montagne, avec entre autres la Traversée des Drus et leur Voie Normale.
Ce n'est malheureusement pas son confort qui nous attends, mais la rudesse du Rognon des Drus, au pied de la face Ouest, où nous allons installer notre bivouac, après trois heures de montée.
L'endroit est magique, écrasé par l'immense paroi qui le domine. Huit cent mètres de granit, encore enveloppés de brume, mais tellement présents...
Les emplacements de bivouac sont nombreux, et comme nous sommes les premiers, nous en choisissons un moins inconfortable que les autres, presque au sommet du Rognon.
Pendant que je monte la tente, JP prépare notre repas.
La tente... Il faut que je vous fasse rire... !
C'est mon filleul qui me l'a prêté. Une toile très légère, puisqu'elle n'a pas de double toit, qu'elle doit faire 50cms de haut, et surtout, QU'ELLE EST PREVUE POUR UNE PERSONNE !!!!!
J'avais omis de lui préciser que je n'entendai pas gravir la Directe Américaine en solo...
Après l'avoir maudit jusqu'à la dix-septième génération, nous décidons d'un commun accord que cet incident ne doit en aucun cas affecter notre moral.
Dont acte.
Pour saluer notre enthousiasme, la Face Ouest laisse tomber le voile qui la dissimulait, et un coucher de soleil somptueux vient saturer d'orange le granit déjà fauve de notre objectif... Mon Dieu que c'est grand, que c'est haut !
Puis l'esprit s'adapte, et l’œil cherche déjà l'itinéraire au milieu de cet entrelacs de fissures. La vire de départ, la traversée, les fissures du socle, le névé, puis le cheminement vers les fissures qui mènent vers le bas du Dièdre Mailly. Nous ne voyons pas ce dernier, collés que nous sommes au pied de la paroi.
Nous parlons peu, chacun absorbé dans ses pensées. Quelles sont celles de mon compagnon ? Eprouve t'il comme moi ce sentiment d'infinie petitesse ? Je ne suis pas à ma place ici. Intrus audacieux qui viole un tabou, celui du mythe... Serais-je à la hauteur de cette exorbitante prétention ?

Ces ruminations intellectuelles n’ayant jamais fait progresser l’alpinisme et Jean-Pierre étant de toutes évidences au prise avec les même considérations oiseuses, nous décidons de les interrompre pour tenter l’impossible, c’est à dire essayer de faire entrer deux corps normalement constitués dans un espace exigu prévu seulement pour l’un d’entre eux…
Après de multiples contorsions nous réalisons l’exploit et constatons que dès lors, plus aucuns mouvement d’ampleur n’est possible sans le consentement et la participation active du partenaire…
Je n’avais jamais de ma vie passée une nuit aussi près d’un autre homme. Si j’avais un jour douté de mon hétérosexualité, celle-ci aurait suffit à me convaincre de ma faible attirance pour la gente masculine… !
Comble d’inconfort, l’imperméabilité de la toile entraîne une condensation niagaresque à l’intérieur de celle-ci, que même l’ouverture en grand de la seule issue de ce cercueil ne peut compenser.
C’est donc humides, frigorifiés et immobiles que nous passons une partie de la nuit, attendant les premières lueurs de l’aube avec une impatience qui doit autant à notre désir d’en découdre avec le rocher qu’à l’inconfort de notre position…
Comme tout vient à qui sait attendre, la délivrance arrive enfin, prenant la forme d’un thé brûlant et de madeleines étouffantes mais réparatrices.
Après avoir vaguement dissimulé le matériel de bivouac, nous traversons le névé pentu qui nous sépare de la vire marquant le départ de la voie en nous dépêchant, car nous ne sommes pas les seuls à attaquer la Directe : trois autres cordées, toutes espagnoles bien que ne se connaissant pas, ont bivouaqué sur le Rognon.
Après avoir enfilé les chaussons, j’attaque en tête une grande mais très facile longueur en traversée.
La suite semble plus ardue, petit surplomb et fissures humides. Mais la grande surprise vient de l’équipement : tout est sur broches ! Et deux aux relais !
Nonobstant le vide qui se creuse, nous pourrions nous imaginer être dans une école d’escalade…
Les longueurs s’enchaînent, faciles. Une première cordée d’Ibères nous double : ils progressent à corde tendue, alors que le second semble souvent en difficulté !
Gros moral, les gars…
Nous atteignons sans encombre le névé qui marque le sommet du socle. C’est sa fonte qui mouille autant ce dernier, rendant quelques longueurs plus hasardeuses en chaussons.
Au-dessus de nos têtes, les Espagnols se sont engagés dans un système de vires ascendantes à droite. Ce n’est pas le souvenir que j’avais du cheminement, mais ma confiance aveugle en mes contemporains m’entraîne à suivre le même chemin. Il n’y a plus de broche, mais pas non plus de pitons.
Si la Directe Américaine a été un jour suréquipée, je peux vous certifier que ce n’est plus le cas… !
Je termine la longueur avec la certitude de m‘être fourvoyé. J’entreprends alors de mettre en place un rappel foireux autour d’un bloc coincé au fond d’une fissure sablonneuse. La descente est éprouvante moralement, car j’ai une confiance très modérée dans le montage que j’ai effectué.
J’atteins pourtant mon camarade sans incident. Une heure et demie de perdue…
Un temps qu’ont mit à profit les deux autres cordées pour nous doubler, tirant les leçons de notre erreur pour trouver le bon passage.
C’est de bonne guerre…
Ce qui l’est moins, ce sont les divers projectiles dont ils nous bombardent désormais ! Classiquement, nous voyons nous frôler une majorité de cailloux de différentes grosseurs, mais aussi une boîte de sardines (vide…), une bouteille en plastique, et clou du spectacle, un piolet…
L’endroit est malsain !

C’est après deux longueurs dans les difficiles fissures (6a/b) qui mènent au pied du Dièdre Mailly que nous prenons d’un commun accord la décision de renoncer à poursuivre l’ascension. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps derrière nos colocataires de la voie, et si ceux-ci semblent envisager sereinement le bivouac en paroi (et en polaire !), l’idée de cette éventualité ne nous effleure même pas !
Si nous continuions à ce rythme, nous serions au Bloc Coincé vers 17 heures, et donc finirions nos rappels à la nuit…
Pas glop…

Rappels, rappels, rappels…
Attention, concentration. Ce n’est pas fini. Combien sont morts à pratiquer cet exercice ? Je n’aime pas confier ma vie à du Nylon, ni même à du métal. Le point unique me glace le sang… Oublis, regarde vers le bas, pas là-haut ! De toute manière, le salut est dessous.
Le Rognon est proche désormais, on y voit même briller notre matériel au soleil.
Mais oui ! Le soleil ! Il est 13 heures et nous ne l’avons pas encore vu ! Ce n’est que sur la vire de départ que nous le retrouvons.

Est-ce la récompense due à ceux qui savent renoncer ?

Je suis écartelé entre deux sentiments contradictoires : avons-nous été sages ou couards ?
Les Espagnols ont dû la sortir, cette voie. Et peut-être même par le haut ! Alors qu’ils n’avaient aucune idée du cheminement, très compliqué, de la descente sur la Charpoua…
Ce sont ces idées qui nous occupent l’esprit alors que nous redescendons vers le Montenvers, sans parler.

Deux ans après les faits, le temps a fait son œuvre.

Je suis sincèrement heureux d’avoir renoncé, d’abord parce que je peux vous le raconter, mais aussi parce que je me suis rendu compte que notre obstination ce jour là n’aurait répondu qu’à une motivation : l’orgueil.
L’orgueil d’avoir réussi une voie mythique.

Et je ne vais plus en montagne pour ces raisons là…




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Version #2, date 6 July 2008