Suite de mes aventure dans les…

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-Auteur: François Grémillard

-Texte publié sur le forum alpinisme en novembre 2002







Il pleuvait. Depuis trois longues journées, depuis trois longues nuits, le ciel déversait sa mauvaise humeur. La pluie dégringolait, tiède, continue, efficace. La pluie ruisselait sur les toits, ruisselait dans la rue, ruisselait sur la montagne, ruisselait dans nos cœurs. La pluie avait noyé le soleil, la pluie avait éteint le soleil (pschttttt). Il a toujours plu, il pleuvra toujours. C'est l'état naturel du monde.

Il pleut sur Barèges et nous regardions mélancoliquement pleurer les sapins du parc et briller la route sous la pluie…
Puis, un beau matin, il n'a plus plu.
Il était temps.

A certains signes avant-coureurs, nous avions cru décelé un début d'énervement parmi les stagiaires : boulimie chronique, coups de pieds dans le mobilier, hurlements dans les couloirs, réflexions désagréables (pourquoi pleut-il ? qui est responsable ? que fait la police ? remboursez !) etc.
Nous n'avions pourtant pas ménagé notre peine durant ces journées aquatiques. Nous avions fait presque tout ce qu'il était possible de faire à l'intérieur.
Les nœuds : nœud plat, bouline, huit, chaise, chaise double, pêcheur appelé aussi nœud de guide, cabestan, demi-cabestan, quart de cabestan, clé, double clé, nœud de cœur, de vache, nœud de sangle, tête d'alouette, boucle de blocage, nœud de mule et d'autres encore (je ne me souvient plus des trois quart de tous ces nœuds).
Les autobloquants : prüssik, machard, nœud de tresse, autobloquant français et j'en oublie.
Tous les nœuds y sont passés.
Puis nous avons fait de la cartographie : la carte, échelle, distance, équidistance, altitude, courbe de niveau, projection conique, cylindrique, Mercator, Lambert.
Et de l'orientation : la boussole, azimut, angle de marche, comment se retrouver, comment se perdre, déclinaison, inclinaison (strictement inutile à connaître mais ça meuble), nord géographique, magnétique, Lambert. Tous les nords y sont passés.
L'altimètre, comment l'utiliser.
Comment faire son sac, qu'y mettre…

[A cet endroit, et afin de me prémunir contre les ires et les foudres, il m'apparaît opportun d'insérer une note sous forme d'avertissement au lecteur : le passage suivant se veut humoristique, l'humour étant, selon le petit robert, une façon de présenter la réalité de manière à en dégager les aspects plaisants et insolites. Les cœurs sensibles et les enfants sont donc invités à s'abstenir de continuer la lecture]
Nous n'avions pas vidé notre sac, nous avions encore des choses à dire quand il n'a plus plu : comment utiliser piolet et crampons pour défendre sa place au refuge (par exemple, pourquoi taper avec la panne sur les doigts plutôt qu'avec la pointe sur la tête. Si l'intrus porte un casque, un coup sur la tête est inefficace et s'il n'en porte pas les lieux seront poisseux et inutilisables et il faudra de toute façon abandonner la place pour transporter l'intrus dehors. En outre, le risque est d'avoir à entretenir une correspondance longue et compliquée et des conversations désagréables avec le procureur de la République. Tandis qu'en tapant sur les doigts, l'intrus va quitter les lieux de lui-même avec des bonds de kangourous. Le revers de la médaille est qu'il ne pourra plus faire la vaisselle - voir plus loin-), comment faire du plat à la gardienne pour avoir du rab, comment récupérer les meilleurs morceaux (ce n'est pas évident. Avant de les récupérer, il faut les repérer. Or la meilleure place pour les repérer n'est pas forcément la meilleure place pour les récupérer. C'est toute une stratégie), comment refiler la corde à son copain, comment faire la sieste au lieu de faire la vaisselle et mille autres petits détails pratiques et discourtois qui facilitent la vie en refuge et ailleurs [Fin du passage se voulant humoristique. Les cœurs sensibles et les enfants peuvent continuer leur lecture].

Mais on m'a fait comprendre que ça n'intéressait plus et que maintenant il fallait en découdre avec la montagne extérieure, la vraie, celle où il faut trimer et transpirer, peiner sous le soleil de midi, grelotter dans le froid du petit matin, marcher de longues heures pour atteindre un objectif plus ou moins hypothétique ou une antécime qui s'éloigne à mesure qu'on avance, porter un gros sac, trembler pour sa carcasse dans le rocher vertical, souffrir de la soif, de la faim, de la peur, de la fatigue, de l'incertitude… supporter les compagnons, ces gourdes, qui n'avancent pas. Qui est-ce qui m'a fichu des clampins pareils ! bien la dernière fois que je les traîne en montagne, ceux-là, comptez sur moi. Et dire que ça va durer quinze jours ! quinze jours ! grand saint Antoine ! Alors Nadine, qu'est-ce que tu fabriques ? allez, donne- moi ton sac, sinon on y est encore demain matin… la Nadine… grande mince assez mignonne, joli sourire, mais pour lors rouge écarlate et transpirante, les cheveux blonds, les cheveux courts collés par la sueur, le regard bleu désespéré qui s'accroche au mien, suppliant (joli regard suppliant qui…que…dis donc, bonhomme, t'es pas là pour apprécier le regard des filles, t'es là pour les mener à bon port, alors au boulot), et pas deux sous d'équilibre sur ces pierriers merdiques. Mais j'anticipe… Nadine ! tu m'entends ? Qu'es-tu devenue ? Peut-être une grosse avec de la cellulite qui ne peut plus marcher cent mètres sans souffler comme un phoque… non, tout mais pas ça… je m'en souviens bien, de Nadine, la démarche un peu incertaine, la tête toujours légèrement inclinée sur la gauche…

Or donc, le lendemain du jour où il n'a plus plu, nous marchions, sac au dos, sur le chemin du refuge. Je me livrais à une activité classique avec les nouveaux stagiaires : creuser l'écart, se laisser rattraper petit à petit, puis quand le groupe rejoint, à moitié asphyxié et époumoné, placer un nouveau démarrage. A ce petit jeu, on avance vite et il présente l'avantage de montrer ce que les stagiaires ont dans le ventre ou plutôt dans les poumons.

Ce jour-là, j'en avais un pendu aux chausses. Impossible de le décrocher, un vrai charognard. J'accélérais, il accélérait. J'accélérais encore, il suivait. Il n'allait quand même pas me passer sous le nez, moi, le moniteur ! Il n'oserait tout de même pas ! Le tact, la courtoisie la plus élémentaire, sinon l'ordre naturel des choses nécessitaient qu'il arrivât derrière moi. Je me retournais de temps en temps, il suivait, pas rouge, pas essoufflé, tranquille, souriant, à l'aise. Qu'est-ce que c'est que ce type ? d'où sort-il, celui-ci ? Je n'allais tout de même pas arriver au refuge en courant derrière lui. De quoi aurais-je eu l'air ? Et mon prestige de (beau) moniteur bronzé ? A force d'essayer de le décoller, la fatigue se faisant sentir, j'ai ralenti et, toute honte bue jusqu'à l'hallali, j'allais m'arrêter sous un fallacieux prétexte qui n'aurait trompé personne mais m'aurait permis de sauver les apparences.
- Ne ralentis pas, on y est presque, m'a-t-il dit.
- … ?
Qu'est-ce qu'il en sait, l'animal ? C'est lui qui m'encourage, maintenant ? Alors ça, c'est le pompon !
Le refuge apparut derrière la bosse. Ouf ! soufflant et transpirant, je me suis engouffrer dans l'obscurité de la salle commune afin de dissimuler au monde mes débâcles intérieures. Assis devant la cabane, sur le vieux banc vermoulu, le dos appuyé contre le mur de pierre chauffé de soleil, le gars souriait aux anges en admirant la montagne, frais comme un gardon, pas éprouvé pour deux sous.
- Alors, tu tiens la forme, dirait-on ?
- Ca va. Je ne me plains pas. Je fais de l'athlétisme. Du demi-fond.
(La belle affaire ! moi aussi je fais du demi-fond. Ca ne m'empêche pas d'être claqué.)
- Je suis champion de France universitaire de 800m, lâcha-t-il avec cinq minutes de retard.
Bien fait pour moi ! Ca m'apprendrait à bâcler la lecture des fiches des stagiaires. Si j'avais fait mon boulot correctement, si j'avais soigneusement lu sa fiche, au lieu de regarder celles des filles et d'apprendre par cœur leurs prénoms et leurs âges (Nadine 25 ans blonde Nadine dont je me souviens si bien…, Agnès 22 ans, Pascale 22 ans…), ça m'aurait peut-être évité de me péter la rate pendant deux heures à essayer de le semer.
La prochaine fois, je me méfierai.






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Version #2, date 6 July 2008