-Auteur: François Grémillard
-Texte publié sur le forum alpinisme en avril 2006
Cette histoire, particulièrement cruelle, n’est pas à recommander aux adultes.
Il était une fois, en 1970…
Ou 71…
Ou peut-être 72 ?
Bref, dans ces années-là. C'est-à-dire, il y a… euh… voyons voir…
Deux mille six moins mille neuf cent soixante et onze… euh… un ôté de six reste cinq sept ôté de dix reste trois neuf et un dix ôté de dix reste zéro un et un deux ôté de deux zéro. Ce qui nous donne…
Trente cinq ans.
Gasp !
Trente cinq ans ?
C’est pas possible…
Trente - cinq - ans !!!???
C’est pas possible !!!
Mézalor, mézalor…
Ben mon vieux (oui, bon, je t’en prie, n’insiste pas), ben mon vieux (oui, ça va, on a compris), comme ça passe…
Donc on avait tourné le coin de l’éperon au-dessus du patelin, et tout là-haut là-haut, le refuge. On venait pour la première fois dans ce vallon.
Lequel ?
Ben je vous laisse deviner. Avec tous les indices que je vais semer et comme vous êtes des petits malins, vous trouverez facilement.
Faut dire qu’à l’époque, mon copain Bernard et moi, on préparait l’aspi. On voulait être guide, comme tout le monde à cet âge là, quoi. Moi, je voulais être guide à cause du beau pull rouge qu’on voyait de loin,
- Regarde… un guide… c’est un guide…
[Murmures respectueux et regards admiratifs. Bouche bée, le plouc voûte les épaules, rentre le ventre et s’efforce de disparaître dans le talus pour laisser le chemin libre au demi-dieu.
- Regarde, fiston, un guide…
Fiston, 12 ans, n’en a rien à faire et s’adonne à une activité autrement plus intéressante : Fiston balance des cailloux dans la pente. D’ailleurs, Fiston n’a pas demandé à venir ici. Fiston voulait jouer au baby-foot avec ses copains, mais à 12 ans, c’est dur de faire prévaloir ses droits légitimes. Une paire de baffes a réglé la question.
(Note de l’auteur: le baby-foot était la pléstécheune de l’époque).
Quant à Madame, après avoir évalué la bête d’un regard de maquignon (dentition saine, belle musculature, ça fera de l’usage…), ce qui lui fait souci, c’est ses cuisses rouges- écrevisse. Elle a pris le soleil.]
Et à cause de la médaille qui en fichait plein la vue, et à cause du sourire dentifrice ravageur qui faisait chavirer les regards et se pâmer les demoiselles. Question filles, ça facilitait pas mal les choses, d’après notre documentation. Pasque on s’était documenté, vous pensez bien…
Rassurez-vous, j’ai raté l’aspi. D’un poil, mais je l’ai raté. Sur le coup, j’en étais vert de rage, surtout que mon copain Bernard, lui, a réussi. Après quatre essais, il est vrai… D’ailleurs, je me suis vite consolé en voyant les autres sauter les piquets assez régulièrement, années après années.
Et hop !
Et encore un !
Combien il en reste ?
Bon, finalement, je ne suis pas guide, mais je suis toujours là.
Donc tout ça pour expliquer le pourquoi du comment qu’on était en train de transpirer à grosses gouttes sur ce foutu chemin de ce foutu refuge.
- T’as vu ?
- Quoi ?
- Ben ça fait au moins une heure qu’on marche, et ce foutu refuge ne s’est même pas rapproché…combien de temps qu’ils disent, dans le topo ?
- Trois heures…
- Trois heures…putain, trois heures…
J’étais plus trop sûr de vouloir faire le guide.
Si c’est ça, le quotidien du guide…se taper des montées à transpirer sous le cagnard, à se peler sous la neige, à se mouiller sous la pluie…avec un gros sac…avec un connard de client qu’avance pas…un bon petit boulot bien peinard, voilà ce qu’il me faut. On rentre du turbin le soir, on s’installe peinard sur la terrasse, un bon jus de pamplemousse bien frais, avec des glaçons qui font bling bling quand tu remues le verre, un bon bouquin…
Peinard, quoi…peinard.
Et la montagne…
Ben la montagne, les vacances…ou le ouiquende.
Si y’a pas de match…
Comme ça, tu n’es pas soumis aux aléas d’un abruti de client qui veut absolument faire l’Index, déjà commis vingt huit fois et demie cette saison, sans compter les fois ousque tu l’as raté à cause de la pluie… mais tu prends quand même une journée de guide, hein, faut pas rigoler.
Les affaires sont les affaires. Faut pas tout mélanger.
[Par exemple, aujourd’hui, le client, qui est une cliente, me dit :
- Monsieur le guide, je voudrais faire l’Index.
(J’en étais sûr… Mais qu’est-ce qu’ils on tous avec leur Index)
Mais, Madame la cliente -pour simplifier, appelons la… je ne sais pas, moi…au hasard…tiens, appelons la Martine- mais, Madame Martine, c’est très joli, l’Index. Je vous propose cependant quelque chose d’encore plus joli : l’arête des Papillons, au Peigne.
Non, non, c’est l’Index, absolument, Madame Martine veut absolument faire l’Index. Les Papillons, je ne dis pas, mais on verra plus tard.
Mais qu’est-ce qu’il a cet Index ?
M’a tout l’air d’être une emmerdeuse, celle-là… Les clients qui n’avancent pas, les emmerdeurs, les emmerdeuses et les emmerderesses… parlait pas de ça dans ses bouquins, le Gaston…]
Bien sûr, tu n’as ni pull rouge, ni médaille, ni regards énamourés des belles de passage, mais si tu ne veux pas y aller, tu n’y va pas. Alors que, quand tu es guide, si tu ne veux pas y aller, ben tu y vas quand même…
J’en étais là de mes réflexions.
Le Bernard, qui transpirait devant, s’arrêta net et dit :
- Finalement, chais pas si c’est une bonne idée…
- Une bonne idée quoi ?
- Ben de faire l’aspi…
- Qu’est-ce que tu racontes ? tu te dégonfles ? tu veux plus faire le guide ? je ne te comprends pas…c’est pourtant super, faire le guide ; tu grimpes tout le temps !
Le Bernard me rétorquit que tout le temps, tout le temps, c’est vite dit, j’en suis pas si sûr, et t’as pensé aux jours de mauvais temps, aux clients qu’avancent pas ettsétéra ? et si tu te casses la jambe ? ta saison est foutue…
- Tout ça, c’est des histoires de bonnes femmes, que je l’ai remballé, qui est-ce qui t’a fourré des idées pareilles dans la cervelle ? Si tu te mets à penser à ces trucs là, faut plus faire de montagne, mon pauvre ami, faut regarder les matches à la télé. Et puis, les guides ne se cassent pas la jambe. Je n’ai jamais vu de guide avec une jambe cassée. Les guides, c’est des demi-dieux, que je lui ai dit, histoire de lui recaler le moral sous la casquette.
Puis on a rechargé les sacs, des p… de gros sacs pleins de cordes et de ferrailles,
et davaï !
En plus, c’est moi que je me tapais la corde. C’était MA corde, achetée à prix d’or avec MES économies. Une belle CDS (Corderie De la Seine) rouge et bleue. A l’époque, il n’y avait pas beaucoup de choix dans les coloris, c’était rouge ou c’était bleu.
Ou bien bleu ou rouge.
Facile à reconnaître : le rouge était rouge et le bleu était bleu. Pas besoin de savoir lire.
Il n’y avait pas alors ces coloris chatoyants et ces délicieux camaïeux de maintenant.
Les chemises ? bleu ou rouge !
Les guêtres ? rouge ou bleu !
Les sacs ? bleu ou rouge !
Les casques ? rouge ou bl… ah non, rouge ou blanc, les casques. D’ailleurs, le casque était peu porté, ça faisait frimeur.
La trouille ? bleu ou rou… ah non, bleue ou verte, la trouille.
La boisson ? rouge ou … ben comme les casques, la boisson. D’ailleurs, on a toujours besoin d’une petite boisson rouge.
Donc voilà, vous avez compris que tout ce qui n’est pas rouge est bleu et réciproquement, et tout ce qui n’est pas vice est versa, sauf les exceptions que j’ai dites et celles que j’ai oubliées.
Pourquoi je portais la corde ?
Bin c’était un petit arrangement entre nous.
La corde, c’était 4,5 kg alors que la ferraille, c’était 3 kg (on avait pesé) mais…mais les sacs d’alors n’étaient pas ce qu’ils sont actuellement, avec dos en ABS, rembourrage en ergonomique d’hexaméthylène diamine à réglage automatique (à infrarouge) et ceinture lombaire anatomique s’adaptant (parfaitement) à la morphologie que porter en est un véritable plaisir, paraît-il.
(J’ai pas remarqué…).
Le sac d’alors, c’était donc un vrai sac : quatre coutures, deux bretelles, quelques œillets au-dessus pour fermer et comme ceinture lombaire anatomique s’adaptant (parfaitement) à la morphologie, une vague sangle pour pas que le sac te passe par-dessus la tête dans les passages tordus. En nylon, tout en nylon, même le dos…
J’ai nommé le « Sherpa double hauteur » des Ets Millet. Poids 750 grammes.
Absolument incontournable.
- Absolument ?
- Absolument.
J’ai essayé : impossible.
- Impossible ?
- Impossible.
Donc voilà. La corde, plus lourd mais plus confortable. On la disposait judicieusement contre le dos et tranquille Emile. Alors que la ferraille, même disposée avec judicieuseté, on avait toujours un mousqueton ou un acier quelconque qui venait sournoisement broyer l’une ou l’autre vertèbre. Très désagréable. Très.
- On continue ?
Pasque c’est pas les considérations sur les tenants et les aboutissants qui vont nous rapprocher du refuge, tout là-haut là-haut.
Allez ! on boit un p’tit coup et on continue…
- Passe-moi la gourde.
(Gourde alu cabossée par les chutes et les accès de mauvaise humeur)
- glou glou glou, ahhhh ! glou glou glou et glou et glou…
- eh ! ho ! tu m’en laisses, oui ?
En fait de blanc ou de rouge, le p’tit coup, c’était tout bonnement de l’eau. Le blanc ou le rouge, c’est des fantasmes littéraires, ça fait bien dans les textes. Mais dans la réalité des pierriers instables de l’Oisans ou des parois verticales qui se redressent encore, on marchait à l’eau du robinet. Glou glou. Comme tout le monde.
Le Bernard examinait le truc d’un air inquiet et me dit c’est drôlement pointu ce truc.
- Dis donc, c’est drôlement pointu, ce truc, c’est même carrément piquant…
- Ah ah !
- Quoi, ah ah ?
- Eh ben…carrément piquant…
- … ?
Il est bien gentil, Bernard, mais il manque parfois carrément de finesse (hi hi). Faut lui expliquer et c’est un peu lourd, parfois.
- Et il y a plusieurs voies, dans cette face ? si on peut appeler ça une face…t’as vu si c’est fin ? où est-ce qu’ils ont mis les voies ?
- C’est vrai que la finesse, c’est pas ton truc…
- Quoi ?
- Rien…
(Bernard était un adorable compagnon, mais de temps en temps, il fallait lui expliquer des trucs.)
- Celle-là, dis, bonne à grimper !
Qu’il me fit.
Ce Bernard avait parfois d’étonnantes fulgurances d’esprit. C’était surprenant. Fallait croire que le grivois lui convenait. Pour moi, la forme de ce fichu sommet ne faisait pas particulièrement penser à une femme à déflorer… au contraire… et l’inquiétude me gagnait sur ce qu’il allait nous arriver si on s’assoyait là-haut. D’autre part, je souhaitais vivement que cet échafaudage attendît qu’on fût parti pour se casser la gueule.
A force de mettre un pied devant l’autre, finalement, nous arrivâmes au refuge. Le gardien nous accueillit chaleureusement.
- C’est 15 francs la nuitée.
Le gardien, une espèce de pithécanthrope hirsute tout droit issu des forêts impénétrables de Sumatra, nous informa aimablement :
- 70 francs la demi-pension. Vous prenez ?
Non, on ne prenait pas.
Le primate tourna le dos et regagna sa tanière. Pendant trois jours, il nous ignora superbement. Au soir du troisième jour, le chimpanzé émit quelques grognements selon lesquels nous comprîmes que :
- Quatre nuitées, ça fait 60 francs.
Ainsi, cet être était doué d’un langage articulé. Peut-être même savait-il lire et écrire ? en tout cas, il savait compter.… accablés de tant de prévenance, nous payâmes sans piper.
Mais j’anticipe…
Le refuge était presque vide. Dans un coin, deux grimpeurs étaient attablés devant une bière et discutaient volets et couleur de persiennes.
Nous avions décidé de rester trois jours et de faire toutes les voies : face sud, face est, face ouest et même la voie normale.
Ha ! ha ! la voie normale !....
Quels ploucs !
Cotée PD…
Ils vont faire la voie normale !... je me marre !
(C’est ça, marre-toi, Ducon, rira bien qui tombera le premier.)
Ben oui, quoi, pour la descente.
Parce qu’à cette époque où vous n’étiez pas nés, petits garnements, (même l’Urbain qui n’était pas encore en fabrication et peut-être même pas en état de projet) en ces temps pré- , voire proto- , historiques, il n’y avait pas de « lignes de rappel » équipées et donc, chose étrange, on descendait tout benoîtement par la voie normale. L’avènement du spit, de la chaîne et du maillon rapide a liquidé cette incongruité, avec l’aide mercenaire de la perforatrice à batterie.
Bernard feuilletait d’un doigt dégoûté une revue crasseuse jaunie par les âges cependant que, la tête entre les mains, je m’absorbais dans l’étude du topo de demain.
Il me causait bien des soucis, ce topo de demain, bien des soucis…
Notamment un passage qui me trottait dans la tête depuis trois jours comme une ritournelle, une incantation, vous savez, un de ces airs lancinants dont on n’arrive pas à se débarrasser…
« …et traverser horizontalement à droite sur une plaque absolument lisse et presque verticale (5 m ; VI, extrêmement délicat) jusqu’à une fissure… »
Topo du Massif des Ecrins, Devies, Labande, Laloue, tome 1 Meije-Ecrins, Arthaud, édition 1969, page 1 ... C’est pas des âneries, vous pouvez vérifier.
Donc une plaque absolument lisse et presque verticale demande réflexion et même inquiétude. C’est ce que je faisais depuis trois jours : je réfléchissais et je m’inquiétais. Je m’inquiétais et je réfléchissais.
Et puis le VI (extrêmement difficile) représentait alors le summum de la difficulté, la « limite des possibilités humaines ».
Si, si.
C’est comme je vous dis.
Vu que l’escalade à main nue n’avait pas encore été inventée.
J’étais bon grimpeur, certes, mes camarades m’ayant surnommé « le maestro ». Mais tout de même… la « limite des possibilités humaines »… c’était inquiétant… vachement inquiétant… même pour un maestro… et puis ce VI, non content d’être extrêmement difficile, était en plus extrêmement délicat.
Il y avait là-dedans beaucoup d’extrêmement.
Un peu trop à mon goût.
J’ajoute que sur les topos de l’époque, la voie était indiquée par un simple pointillé. Il n’y avait pas ces petits ronds indiquant les relais, fondement d’audacieux calculs sur l’alternance des longueurs, et qui permettent maintenant, avec un certain succès, d’expédier le copain dans les passages qui… euh… comment dire ?... qui ne t’intéressent pas.
Bernard me dit c’est prêt.
- C’est prêt !
- Quoi ?
- Le repas… il est prêt.
Bernard, de ses petites mains de fée, avait confectionné le repas : une boîte de cassoulet William Saurin mise à chauffer sur le bleuet. Le fond était brûlé, le milieu à peu près chaud, et le dessus froid.
On avait l’habitude.
Un peu lourd mais pas cher, parfaitement dégueulasse mais nourrissant. Depuis, je ne peux plus voir le cassoulet, même en peinture. Surtout le William Saurien…
Bêêêê… ces espèces de saucisses gélatineuses… ces morceaux de bidoche qu’on ne sait pas si c’est du poulet ou du poisson… en fait, vu que le poulet est nourri à la farine de poisson et réciproquement…
Finalement, d’après l’étiquette, c’est du bœuf…
Absolument lisse et presque vertical…absolument lisse et presque vertical… comment expédier le Bernard en tête ?...
Oui, comment, hein ?
Comment ?...
Remarque, c’est une traversée… alors en tête ou pas en tête…
Absolument lisse et…
- Regarde, la table à côté, les deux types…
Bernard me coupa dans mes ruminations. Les deux types, c’était les types des volets et des persiennes (on a bien le droit de parler de volets et de persiennes en refuge, non ?).
- Ben quoi, les deux types ?
…et presque vertical.
Pour me rassurer (croyais-je), lors de la préparation de nos conquêtes alpines, j’avais appelé à la rescousse le Petit Robert qui m’avait appris ceci :
Absolument : … 2° (avec un adj.). Tout à fait. V. Complètement, entièrement, foncièrement, totalement.
J’avais aussi regardé « Lisse » :
Lisse : adj. Qui n’offre pas d’aspérités au toucher. Surface lisse.
Tant qu’à faire, voyons « délicat » :
Délicat : … 2°. Dont l’exécution, par son adresse, sa finesse, fait apprécier les moindres nuances. V. Elégant, gracieux, joli, mignon.
Est-ce susceptible de qualifier un passage d’escalade ?
Je ne pense pas.
Donc voyons la suite…
… 3°. Que sa finesse rend sensible aux moindres influences extérieures. V. Fin, fragile, sensible.
Même question : est-ce susceptible gna gna gna…
« Fin », à la rigueur, peut-être en ballerine et à mains nues… mais en grosses et à mains habillées ? (car vu que, comme je l’ai déjà dit, l’escalade à mains nues n’était pas encore inventée, j’en conclu qu’on grimpait mains habillées). Quant à « fragile », « sensible »… du VI fragile, sensible… j’ai du mal à imaginer…non, vraiment non…
Passons au 4°…
… 4°. Dont la subtilité, la complexité rend l’appréciation, la compréhension ou l’exécution difficile. V. difficile, embarrassant, malaisé.
Ah-ah ! voilà qui est mieux… mais il y a encore :
V. complexe, compliqué, subtil « s’engager dans une entreprise délicate ».
On approche, on approche…
Toujours dans le 4°, il y a enfin :
V. dangereux, périlleux, scabreux.
Bon, ben là, ça colle, on est en plein dedans !
J’étais renseigné. Merci, Petit Robert.
Mais pas vraiment rassuré.
Pas du tout.
Absolument pas.
Au contraire.
Je me voyais mal sur une vitre (pas une vire, une vi-treu, faites attention à ce que vous lisez, bande de galopins) à peu près verticale…car si le petit Robert ne se trompait pas -et j’avais (j'ai toujours) toute confiance en le Petit Robert- c’était bien de cela dont il s’agissait. Et en grosses, en super-guide. Pas question de ballerines et de gomme espagnole autocollante inventées pour l’escalade à main nue.
Mais qu’est-ce qui m’a pris d’ouvrir le Petit Robert ?
Bon, y’a pas trente six solutions, faut absolument refiler cette patate chaude au Bernard. Mais comment faire ?
- François, les deux types…
- Ben quoi, les deux types ?
Pffff… y m’parle des deux types… j’avais un problème autrement épineux, moi, que ces deux gugusses…
- Regarde…celui de gauche… on dirait Yannick Seigneur…
Glup !... rhâââk !... kof ! kof !
J’en avalai de travers mon délicieux cassoulet William Saurien.
Yannick Seigneur, de retour du Makalu, arête Ouest, était alors la vedette… que dis-je, la vedette… la vedettissime du moment. Toute la cuisine alpine était à la sauce Yannick Seigneur.
[J’avais moi-même, à l’époque, quelques prétentions himalayennes que j’avais soignées par l’absorption massive de yaourts ferment bulgare. En effet, j’avais réfléchi et j’étais parvenu à la conclusion qu’on pouvait tout aussi efficacement se tuer dans les Alpes, et surtout pour beaucoup moins cher.]
Coup d’œil discret sur la table voisine… oui, bon, peut-être, chais pas, certes il y a une vague ressemblance.
- Mais si, je te dis que c’est lui !...bon, regarde, tu vois ce balai, dans le coin ?
Je voyais ce balai. Un balai complètement chauve, famélique, mal nourri, beaucoup plus âgé que le refuge.
- Eh ben, dit Bernard, si c’est pas le père Seigneur, je bouffe ce balai.
Je n’étais point trop convaincu. Les vedettes de l’Alpe restent à Chamonix, sous les feux de la rampe. Qu’est-ce que tu veux qu’il vienne faire ici, dans ce trou perdu de l’Oisans ?
Mon commerce avec les vedettes de l’Alpe se limitait à la Chapelle de la Glière. Une espèce de malotru nous était passé sous le nez, sans un regard, sans un bonjour, sans un merci, sans un pardon excusez-moi, piétinant les cordes et bousculant tout le monde, comme un soudard en pays conquis, exactement comme si on n’existait pas… abruti, va… malotru…
(Après tout, je peux bien dire son nom, pour ceux qui se souviendraient : c’était Jean-Claude Mosca)
Crétin.
Goujat.
Bon.
Ca fait du bien.
Nous tendîmes discrètement une oreille indiscrète afin de chopper quelques bribes de conversation qui nous eût permis de lever l’indétermination.
- Blmllmbo gremmmllf vert fruomemgmmmmbbl les volets ?
- Oui mais…grmmblll ça n’ira pas.
- Groommblleb, hein, Yannick ?
Houêêêk ! Ah ben ça alors !... c’est bien le père Seigneur ! ben ça alors… En chair et en os… j’en reviens pas… ah ben ça alors… ben ça alors …
Ben alors ça …
(Je répète plusieurs fois pour que vous compreniez bien que j’étais superlativement surpris)
Ainsi il existe vraiment dans la vraie vie quotidienne de tous les jours ?
A force de ne jamais voir les célébrités alpines, je doutais de leur existence réelle. Je m’imaginais des icônes qu’on sortait périodiquement des placards pour coller sur les pages des magazines penchés.
Bon ben c’est pas tout ça, mais que faire ?
J’hésitai entre l’admiration bouche bée et la fausse indifférence. Si ça se trouve, il allait rouler des mécaniques et nous faire ch… toute la soirée avec des salades d’ancien combattant.
J’en connais des comme ça…
Ils se trouvent un public et accaparent le monde à longueur de for…, à longueur de temps avec des histoires dont personne n’a rien à foutre.
Hein ?
Des pénibles.
- Oh, des pénibles…
- Parfaitement, des pénibles. Ne dis pas le contraire.
Le Seigneur se leva et s’assit sans plus de façon à notre table. Le Seigneur nous dit :
- Salut les gars !
- Salut…
Nous fîmes bien attention de ne pas le reconnaître.
C’est vrai, quoi, on a notre dignité… on n’allait pas se mettre à braire parce que Môssieur Seigneur nous avait fait l’aumône d’une parole.
- Et vous allez où, demain ? nous demanda-t-il en toute simplicité.
Nous lui répondîmes en toute simplicité que nous allions à la face sud, voie Trucmuche.
- Ben nous, on va dans la voie à côté. On ne se gênera donc pas…
- …
- Au fait, vous savez où sont les chiottes ?
Alors là, chers lecteurs, chères lectrices, permettez moi de vous dire que je sursautâmes jusqu’au plafond !
Vous vous rendez compte ?
Les chiottes !
Le héros tout droit descendu des photos verglacées des revues de montagne, l’idole intouchable de toute une génération de jeunes alpinistes, qui te demande où sont les chiottes ?
Inimaginable !
Tout simplement inimaginable…
Et il allait sortir de là en fermant sa braguette… et peut-être qu’il aurait pissé à côté…
En attendant, il était assis à côté de moi et il sentait la transpiration.
Parfaitement, la transpiration.
Vous avez bien lu.
Nous aussi, on sentait la transpiration. Mais nous, nous étions des petits, des obscurs, des sans grades. Normal.
Il y avait là quelque chose qui ne collait pas. Je ne n’arrivais pas à faire le rapport avec le surhomme des photos verglacées. Une photo verglacée qui sentait la transpiration et qui allait pisser, il y avait comme qui dirait un décalage. C’était très étrange.
En bref, je fus déçu, très déçu, excessivement déçu.
J’attendais un dieu, et qu’est-ce que je trouvais ?
Un homme !
Un homme qui avait envie de pisser et qui sentait la transpiration.
Avouez qu’il y avait de quoi être déçu, non ?
Depuis, avec l’âge, je me suis fait à cette idée que les grands hommes sont des hommes comme tout le monde.
Sauf qu’ils sont grands, naturellement.
Plus que la moyenne.
Pour les femmes, même chose. C’est pareil.
(Faut pas oublier les femmes, sinon, en ces temps de parité, je vais me faire écharper. Bon, je dis que c’est pareil, mais pas tout à fait, hein… les femmes c’est quand même plus… enfin, moins… bref, c’est pas la même chose. Les hommes, c’est des hommes, quoi, faut en avoir.)
Comme nous avions liquidé la boîte de (délicieux) cassoulet William Saurien, nous allâmes nous coucher.
- …savez, la voie… que c’est équipé.
- Ah bon ?
Je me préparais à fourrer un marteau et quatre clous au fond du sac.
Car j’avais bien appris mes leçons d’UCPA. Les guides nous avaient rentré dans la cervelle qu’il fallait toujours avoir deux-trois clous et un marteau au fond du sac. Un peu comme aujourd’hui l’Arva-Pelle-Sonde.
Si on n’avait pas, on était montré du doigt,
exposé à la vindicte de la populace,
évité comme un pestiféré,
voué aux gémonies qui, comme chacun sait, étaient les « escaliers des gémissements » à Rome, où on exposait les cadavres des condamnés après leur strangulation, avant de les jeter dans le Tibre (ils étaient primesautiers, les romains).
Ah ! ah ! ça vous en bouche un coin !
(Merci, Petit Robert)
Bon.
Mais comme c’était une voie difficile, au lieu de deux-trois, j’avais pris quatre.
Méfiant…
Le Bernard, qui finissait de broyer sa douzaine de biscuits pour chien (ce n’était pas vraiment du biscuit pour chien, mais ça y ressemblait furieusement: à mi-chemin entre le pavé modèle mai 68 et le biscuit militaire douze ans d’âge. Je pense qu’il entrait une bonne proportion de ciment CPAZ 250 dans la fabrication de cette chose. Je n’ai jamais pu entamer ce truc-là mais Bernard avait de bonnes dents.) donc Bernard me dit :
- Bas besoin de bidons, t’as entendu Seidieur, y dit gue c’est éguibé…
- Quoi ?
Il but une lampée de thé pour faire descendre sa caillasse dans son intérieur.
- Je disais : pas besoin de pitons, c’est équipé, qu’il a dit…
- Ah non ! il a dit : « il paraît » que c’est équipé. C’est pas pareil.
- Don, il a dit gue c’est éguibé. Alors je prends bas de bidons (gloub)… c’est Yannick Seigneur, tout de même, s’il dit que c’est équipé…
Je sais, Yannick Seigneur, Makalu etc… seulement, ici, ce n’était pas le Makalu et un Seigneur, ce n’était pas Dieu le Père. Il pouvait se tromper.
Dès que Bernard eut le dos tourné, je raflai les quatre clous et les planquai au fond de son sac.
Méfiant…
Et hop ! direction l’attaque… à cinq minutes du refuge… pas trop fatiguant comme approche. Et comme la première longueur était commune, la moindre délicatesse nécessitait que nous laissassions Seigneur et son copain passer devant.
Puis nos chemins se séparèrent et Yannick, en nous serrant la main (c’était chose qui se pratiquait, en ces temps. Pas comme maintenant. Ouais, maintenant, tu parles ! qu’est-ce qu’on dit maintenant ?
Ben demande à l’Urbain…
Maintenant c’est :
« Pfffff… grouille-toi ! faut arriver avant ces connards…
Non, mais t’as vu ? qu’est-ce qu’ils viennent foutre dans NOTRE voie, ces abrutis ? si on passe pas devant, y vont nous faire ch… toute la journée… on va encore faire un horaire … ça va bouchonner dans les rappels… on sera jamais rentré pour l’apéro etc…)
Donc en nous serrant la main, il nous gratifia d’une parole historique, immédiatement remisée dans la gibecière de ma mémoire :
- Bon, ben, salut les gars, et bonne journée !
Et chacun partit vers son destin. Je ne revis plus jamais Yannick Seigneur. Ni en chair, ni en os.
Pour moi, le destin était une plaque absolument lisse et…
Ah, je vous en ai déjà parlé ?
Dites tout de suite que je radote.
Non ?
Vous ne dites pas ?
Mais vous le pensez… dites pas non, je vous entends… j’ai encore de bons yeux…
Les passages s’enchaînèrent rapidement. Traversée sous les surplombs…hop !... hop ! juste ce qu’il faut… il avait raison, le Seigneur, équipement parfait, ni trop, ni trop peu… hop !
Passage du surplomb
Ho…
Pffff… doucement… faudrait voir à ne pas confondre rapidité et précipitation… on se calme…
Puis la plaque…
Après un examen critique, il apparut que, finalement, cette plaque absolument lisse n’était pas du tout absolument lisse, il y avait des petites prises et même -oh, joie !- un magnifique piton en plein milieu. On allait pouvoir se tirer. Parce qu’à l’époque, il n’était pas mal venu de se tirer, au contraire, on se tirait à tout ce qui tenait.
Et pas de censeurs, pas de gardiens du temple, pour nous enguirlander et t’as pas le droit de ceci, et t’as pas le droit de cela, et faut pas tirer, et malheureux ! si tu touches cette prise, c’est plus du VI ! ettcétéra, ettcétéra…
Bref, on était tranquille.
Verticale, la plaque ?
Ouais, bon… presque… d’accord.
En fait, le passage extrêmement difficile et délicat et tout et tout fut bâclé en deux coups de cuillère à pot et hop !
Ben alors ? ils racontent vraiment n’importe quoi, dans les topos. Faut se méfier des topos.
Pour la longueur suivante, Bernard passa en tête.
La corde se déroula normalement,
puis ralentit,
puis hésita,
puis s’arrêta.
Un appel angoissé me parvint des hauteurs :
- François !
- Mmmmm ?...
- Y’a plus rien !
On avait alors un principe bien établi :
« Si y’en a pas, c’est qu’y’en a pas besoin »
Principe qui se révélait souvent vrai.
Mais qui se révélait souvent faux aussi.
En foi de quoi, on se retrouvait bloqué, les bras en croix sur une dalle sans prise, faute d’avoir pris quelques précautions « avant ».
Dans ce cas là, mon premier réflexe est de vérifier vite fait la solidité du relais, ficeler le becquet avec trois tours morts supplémentaires, ou quatre, enfin le nombre adéquat pour qu’en cas de gros pépin un seul d’entre nous s’envole vers un monde meilleurs.
Autant que ça ne soit pas moi.
(Je vous rappelle que c’était « avant »…pas question de spits, chaînes, maillons rapides, cadenas, code d’accès et tout le tralala. Les relais, c’était becquets (branlants), pitons (douteux) ou rien du tout (pourri).)
- Qu’est-ce que je fais ?
Pour lui remonter le moral, je lui répondis que :
- Mais, mon pauvre ami, je n’en sais rien, moi, ce que tu fais… qu’est-ce que tu veux que je te dise… tu te démerdes…
Ben oui, quoi, que voulussiez-vous que j’y fisse ? c’était lui qui était au charbon, chacun son tour.
Moi, j’étais au relais, tranquille Emile, séparé d’une destinée arbitraire par un bon becquet ficelé de je ne sais combien de tours de corde… le Bernard pouvait faire le grand saut, ça ne me concernait pas le moins de monde.
Quoique… j’aurais eu l’air malin, moi tout seul, avec le Bernard en vrac au bout de la corde… mais malgré tout, ici, c’était quand même mieux, plus confortable… jolie vue… pointe du Vallon des Etages… et l’autre machin, là-bas, je ne sais plus le nom…
- Fais gaffe ! fais gaffe !
- Quoi ? oui, oui, t’en fais pas…
Peut-être la Muzelle ? de ce côté, elle n’est pas très caractéristique, on ne voit pas le glacier… ou alors les Arias, un truc comme ça… Tiens ! les Arias… la petite blonde du camping, elle y était avant-hier… mignonne, la petite blonde du camping… avec des… et puis aussi des… j’aurais bien essayé, mais le Jeff y était resté, au camping (pas con, le Jeff…)… et le Jeff, si tu lui mets une blonde dans un rayon de cinq kilomètres…
Ouais… les Arias en trav… bavante Oisans grand style… mais ambiance et tranquillité assurées et...
- Meeerdeu !
Ah ben… ça s’agitait, là-haut, ça n’allait pas tout seul !...mais au fait…
- Bernard !
Il me retomba en écho un
- Ouais ! Quoi !
hargneux.
- Regarde dans ton sac, il y a un marteau et quatre clous !
Il va rigoler, le Bernard !
Les doigts coincés dans le fond d’une fissure, désespérément ; les avant-bras qui gonflent ; les mollets qui tremblotent... ôter le sac, fouiller, sortir le matos, remettre le sac…pffffou !
Mais bah ! après tout, moi je m’en fous, c’est son problème. Chacun sa croix. Et puis le Bernard, c’est un solide.
Les coups de marteau ébranlèrent la montagne. Bernard matraquait rageusement un clou dans une fissure… puis un deuxième… puis un troisième (pas encore de coinceur, à cette époque reculée et préhistorique).
Bon, ben ceux-là, si j’arrivais à les récupérer...
- A toi ! vas-y !
J’y vas.
Arrivée au relais. Bernard tire une tronche.
Ah ouais, je sais. Monsieur est vexé parce qu’il s’est fait avoir. Monsieur ne voulait pas prendre de matos… mais j’ai le triomphe modeste.
- Tiens… voilà tes clous…
- …
- Tu vois ces deux doigts ?
- …
- Ben tes clous, je les ai retiré avec ces deux doigts, hop !
Bon, alors on est allé au sommet, et on est redescendu. Par la voie normale.
Et après ?
Après ?
Après, on a changé de marque. Un peu plus cher mais quand même moins dégueu… on a pris Bonduelle.
- Document type :article
- Categories :stories
- Activities :
- Article type :personal article
No Picture is linked to this document
Page under Creative Commons by-nc-nd license






