-Auteur: François Grémillard
-Texte publié sur le forum alpinisme en mai 2006
Tiens, je vais vous en raconter une bien bonne.
Donc, en ce temps-là, il y a longtemps déjà…
C’était au temps où le glacier Blanc était blanc, où les crevasses n’apparaissaient pas avant les douces journées d’automne, où on ne se tordait pas les chevilles dans les sales caillasses roulantes des moraines, où le plat du glacier n’était pas encore l’annexe (en moins bien) du camping d’Ailefroide… Bref, je ne vais pas vous faire le coup du « De mon temps, c’était mieux »,
Non, non…
Mais bon, quand même… à bien y réfléchir… de mon temps, c’était pas pareil, quoi…
C’était… comment dire… c’était moins… euh…
C’était plus…
Enfin, c’était mieux.
Vous ne croyez pas ? Non ?
Bon, après tout, je n’en ai rien à battre, de ce vous croyez ou pas.
Cette année-là, j’encadre un stage d’alpinisme pour des jeunes de la MJC (ouais, j’en avais marre de voir toujours les mêmes gueules au CAF… je veux dire, j’en avais assez de voir toujours les mêmes têtes au CAF, au demeurant fort sympathiques mais qui me sortaient un peu par les yeux. J’avais envie de voir autre chose. Un copain m’avait dit : « Viens donc à la MJC, tu verras, c’est sympa, il y a plein de petites minettes mignonnes comme tout … ».
Cet important critère suffit à me décider.
Effectivement, il y avait.
Alors je m’étais inscrit à la MJC.
Je m’étais dit comme ça aussi que, avec ma réputation et mon prestige, ça devrait marcher nickel. En plus que j’étais bien bronzé, et tout … j’allais croquer les poulettes toutes crues. « Et alors ? »
« Et alors quoi ? »
« Ben… ça a marché ? »
« Ben non, ça n’a pas marché, évidemment… ». Alors que y’en a un, une espèce d’australopithèque barbu, un ours des Carpathes mal dégrossi, il n’a même pas à lever le petit doigt et elles lui tombent toutes cuites dans le bec. Je n’y ai jamais rien compris, je n’y comprends rien et je n’y comprendrai jamais rien. Si quelqu’un pouvait m’expliquer…)
De vrais jeunes en parfait état de marche, puissants, rapides, tenant bien la route mais peu économiques question consommation, avec des organes performants (surtout l’estomac) et qui ne demandent qu’à démarrer au quart de tour.
Voilà-t-il pas qu’un jour, on décide d’aller bivouaquer en haut du Blanc Glacier, pour faire le dôme des Ecrins.
Pensez ! un quatre milles…
Ils n’ont jamais fait de quatre milles. Et jamais bivouaqué non plus. C’est donc la grande aventure.
Et je me suis encore dit comme ça que, vu que c’est leur premier quatre milles et leur premier bivouac, éperdus de reconnaissance et de fierté d’avoir osé aborder un domaine réservé, jusqu’alors, à des vrais alpinistes sérieux et quatre millesques, et où on bivouaque comme dans les livres de Gaston Rebuffat ou de René Desmaison, donc pour toutes ces excellentes raisons, ils vont sans doute, et même certainement, me payer le resto demain soir. Et même le Champagne.
Depuis quelques jours, je les avais chauffés à mort sur le sujet, leur disant que oui, un quatre milles, c’est exceptionnel, surtout le premier etc…
- Et puis, ça se fête. Faudra marquer le coup. On se paiera le resto et on se paiera le champagne !
« On », ce n’est pas moi, naturellement… c’est eux… mais je ne leur ai pas dit. Ils s’en apercevront bien assez tôt.
Répandu par terre, devant les tentes, le matériel attend patiemment d’être bourré dans les sacs. Consciencieusement, j’ai fait une petite liste avec tout ce qu’il faut emporter : matériel de bivouac, matériel pour la course, nourriture, vêtements… rien n’est laissé au hasard.
Et je vérifie.
Sérieux, quoi.
Faut être crédible.
Sinon, les gars n’ont plus confiance et c’en est fait de ma réputation. Et alors, pour me faire payer le resto… tintin !
Pas de ça Lisette.
Tiens, justement, ça rue dans les brancards. Urbi et Torbi trouvent qu’on prend trop de ceci et pas assez de cela (« ceci » étant du matériel et « cela » de la bouffe). Rien d’étonnant, les jeunes de cet âge sont comme le tonneau des Danaïdes : sans fond. Il me faut donc user de ruse, moyens diplomatiques et persuasion.
Pour ceux qui n’auraient pas compris, je précise que Etienne Torbi et Urbain Urbi sont des pseudonymes, évidemment (a-t-on idée d’avoir des noms pareils), destinés à celer la véritable identité des protagonistes, pour des raisons qui ne vous intéressent pas. Par contre, les prénoms, eux, sont bien réels.
La manière forte est à proscrire formellement.
A dix huit ou vingt ans, ces gamins mesurent un mètre quatre vingt dix et, bâtis comme des armoires normandes, ils t’enverraient gicler dans le torrent, à quinze mètres de là, d’un simple revers de la main. Du haut de mon mètre soixante douze et de mes soixante kilos, je ne fais pas le poids. Je me retrouverais assis dans l’eau en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Comme ces brutes sont plus fortes que moi, j’utilise les armes des faibles : la ruse et la sournoiserie, entre autres (faut bien se défendre…)
- Tu sais, Urbain, que je lui dis, si tu tombes dans une crevasse, il faudra du matériel pour t’en sortir.
- Ah-ah ! qu’il me fait, tomber dans une crevasse ? sur le glacier Blanc ? tu rigoles !
Effectivement, en ce temps-là, l’idée était un peu saugrenue. Il fallait déjà trouver une crevasse assez large et sauter dedans. Mais les choses ont bien changé depuis, sur le glacier Blanc, et cette idée n’est plus, maintenant, du domaine des hypothèses farfelues.
- T’auras l’air malin, avec ta bouffe, pendu comme un jambon à bout de corde… à quoi elle va te servir ?
Les jeunes, à cet âge, ne pensent qu’à manger. Ils se lèvent à trois heures du matin, se glissent subrepticement (à trois heures du matin, c’est très subreptice, forcément) dans la cuisine, courtisent assidûment le frigo puis règlent son compte au reste du gigot, liquident le Camembert qui a le malheur d’être à côté (quelle horreur ! du Camembert au frigo…), boulottent un bout de saucisson qui traîne par là, font un sort à une tranche de pâté dont le seul crime est d’être sur le passage…
« Et c’est quoi, ça ?…
Ah ! la tarte aux abricots d’hier soir… bah ! tant qu’à faire… »
Allez, hop…
et ça va rejoindre les autres locataires, très provisoires, du frigo.
Bon, alors en montagne…
Tout ça, je le sais, mais je suis toujours effaré par les quantités absorbées. Tout est bon pourvu que ça remplisse. Et du diététique : saucisson, cassoulet William Saurien, pâté de foie avec un peu de foie et beaucoup d’autres choses, sardines à l’huile Saupiquet…
Quand j’avais vingt ans, j’étais comme ça, moi ?
. . . . . . . .
Oui, j’étais comme ça, moi. Je me souviens de mes premiers stages UCPA ; on engouffrait des quantités phénoménales de tartines de compote de pomme, le matin, au petit déj’ ; c’est bien simple : on n’arrivait pas à s’arrêter. Quand j’y repense, je me demande où je fourrais tout ça…
Toujours est-il que le Urbain, il doit prendre le matériel prévu.
Non mais…
Les p’tits jeunes ne vont pas faire la loi !
Qui est-ce qui commande, ici ?
Sans blague…
Et puis je m’avise que ça ne leur fera pas de mal de jeûner un peu (oh, très relativement !), histoire de les mettre dans des dispositions favorables pour les agapes (agapê : amour. Repas pris en commun par les premiers chrétiens) du lendemain soir.
Assis sur son sac, Etienne dévore une malheureuse boîte de pâté, perdue, seule rescapée d’une razzia, ses compagnes ayant été sacrifiées sans pitié sur l’autel de la voracité. C’est donc faire œuvre pie que de consommer le sacrifice jusqu’à l’hallali.
- Dis donc, mon ami Urbain, la bouffe, d’accord, tu prends ce que tu veux, après tout, c’est toi qui portes… mais le matos, tu prends ce que « je » veux…
Urbain ne semble pas très convaincu.
Pour motiver les troupes, rien de tel que de leur ficher un peu la trouille. Cette méthode est d’une efficacité redoutable.
Donc, mon Urbain, je lui sers une histoire horrible de cordée engloutie à tout jamais dans les entrailles du glacier et d’un pauvre malheureux touriste solitaire parti le cœur en fête, et l’âme en paix, vers le col des Ecrins et dont les proches attendent,
toujours,
le retour,
en tordant leurs mouchoirs…
- Et ça s’est passé quand ?
- La cordée engloutie ?… l’année dernière. Et le pauvre malheureux, il y a deux ans… il n’est toujours pas revenu, d’ailleurs… et tu sais, les assurances… pas de cadavre, pas de primes. Enfin… c’est les fabricants de mouchoirs qui sont contents…
Mon ami Urbain s’inquiète tout à coup…
Et si ça lui arrivait, à lui ?
Je le laisse méditer sur la fragilité de la destinée humaine.
Ces horribles histoires sont de fieffés mensonges.
Je mens, je mens éhontément… mais rien ne marche mieux qu’un bon gros mensonge.
Et plus c’est gros, mieux ça marche.
J’avais alors plusieurs années de pratique du glacier Blanc, et dans ce laps je n’avais jamais entendu ne serait-ce que l’ombre d’une rumeur d’accident de crevasse sur ce glacier.
Va-t-il avaler cette histoire ?
Ce n’est pas vraiment un gros morceau. Plutôt un moyen. Mais je n’ai pas de remords, la faim justifie les moyens.
- François …
- Mmmm ?
- Chais pas si je vais venir…
Hé la ! il avale trop… s’il ne vient pas, ça fiche par terre toute ma belle logistique si difficilement élaborée…
Je lui explique que tu comprends, c’est quand même rare mais faut du matos pour le cas où.
- Non mais… tu nous as bourré le mou, là ? tu veux nous ficher la trouille ?
Malgré sa grande taille, Monsieur ne manque pas de finesse…
(La grande taille est en général un signe de dégénérescence. Une espèce qui grandit est une espèce qui dégénère. Moi, par exemple, un mètre soixante douze, je ne risque rien. Mais les grandes perches, là… d’ailleurs ça se voit tout de suite… le regard vague… toujours à bouffer… )
Ayant abandonné définitivement l’alpinisme, rangé des voitures et bon « pater familias » avec deux adorables fillettes à charge, Urbain (je rappelle que « Urbain », c’est son prénom… ne pas confondre. Toute ressemblance avec des personnages fortuits serait purement existante.) Urbain se demande comment, en son jeune temps, il a pu pratiquer avec autant de rage une activité aussi fatigante, déraisonnable et inutile.
Oui, hein, comment ?
Mystère, mystère…
Car nous sommes bien d’accord ? L’alpinisme est une activité stupide et inutile, où on risque sa vie, où on se fatigue, où on a froid, chaud, peur, soif… soif, surtout… et tout ça pour quoi ?
Oui, hein, pour quoi ?
Vous pouvez me le dire ?
Non ? Ben je vais vous le dire, moi.
Pour des queues de prunes.
Exactement…
Bon, là, je vais me coucher. Ou bien je me fais une Martine de beurre ?… avec de la conf. framboise-citron. Bah non… au lit… un chapitre du juge Ti et dodo…
D’ailleurs, donnez-moi une seule bonne raison de faire de l’alpinisme,
une seule…
Quand je dis « bonne raison », j’entends une « vraie » bonne raison, en symbiose avec l’air du temps, quoi. Pas des âneries du genre « c’est sympa », « solidarité », « proche de la nature » et gna gna gna… et autres bêtises du même bouillon…
Par exemple :
Est-ce que l’alpinisme rapporte des sous ?
Non .
Est-ce qu’il améliore ton statut social ?
Pas le moins du monde.
Est-ce qu’il provoque la considération de tes voisins ?
Encore moins ; ils te prennent pour un fou dangereux.
Alors vous voyez ?
Bonnes raisons : zéro.
Des queues de prunes, c’est ce que je disais.
Conclusion : les alpinistes sont des cons.
Conclusion bis : Urbain a fait preuve d’une grande sagesse en lâchant cette connerie pour des activités plus… comment dire ?… moins évanescentes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour en finir, Urbain a embarqué tout le matériel, et même un peu plus parce qu’il a un peu la trouille (je le vois dans son oeil) de finir en surgelé au fond du glacier.
- Bon, ben les gars, vous chargez vos petits sacs et en avant. Y’a un petit endroit sympa vers le col, à droite, au pied d’une arête. Avec de l’eau courante qui dégouline des rochers de Roche Faurio ; on peut même prendre une douche. Mais le Jef sait où c’est…
Jef, c’est mon copain. Instituteur « dans le civil » (on n’avait pas encore inventé les professeurs des écoles), mais instit. de la vieille école, qui menait sa classe à coups de pied dans le cul et faisait rentrer l’orthographe et le calcul dans les caboches à coups de règle sur les doigt. Personne ne s’en plaignait (sauf l’Education Nationale : « méthodes peu orthodoxes ») vu que les chères têtes blondes débarquaient en sixième en sachant lire, écrire et compter.
- Ah pasque tu ne viens pas avec nous ?
- Non, j’ai des choses à faire dans mon chalet. Je vous rejoindrai plus tard.
Tu parles si j’ai des choses à faire… encore un gros mensonge… en fait, mon truc, c’est de les laisser partir avec leurs gros sacs et tout le matos et de les rejoindre le plus tard possible avec un petit sac. Un petit tour pour vérifier que tout va bien et hop !… je retourne dormir au refuge.
Pasque moi, les bivouacs, merci bien…
En ce qui me concerne, le bivouac se résume à un système d’équations :
Bivouac confortable = gros sac énorme.
Petit sac léger = bivouac glacial.
Insoluble.
Et même avec un bon gros duvet… si on veut faire dans le poétique et admirer la voûte céleste où brille la faucille d’or dans le champ des étoiles et la lune comme un point sur un i (c’est pas de moi), eh bin, faut sortir le bout du nez… et alors on a froid au bout du nez… et non seulement on a froid, mais avec la respiration, on a aussi humide… comme les chiens, quoi, on a la truffe froide et humide.
Alors on rentre le bout du nez dans le duvet, et alors on a chaud… mais toujours humide… alors on ressort le bout du nez etc…
Bref, le bivouac, ça va bien… bon… disons cinq minutes, quoi… cinq minutes…
Allez… mettons sept…
Mettons…
A la rigueur…
mais au-delà de sept minutes, c’est vite insupportable. Le bivouac, je le laisse aux hypocrites qui écrivent dans les livres de montagne et qui trouvent la chose poétique… peut-être qu’ils sont bâtis à chaux et à sable, mais moi, pauvre homme normal qui suis fait de chair et d’os… D’un autre côté, il est vrai que le bivouac, c’est vendeur….
Bon, me direz-vous, c’est bien joli tout ça, mais quel rapport avec la tarte à la framboise ? tu nous as déjà raconté cinq pages de trucs divers et toujours pas de tarte à la framboise à l’horizon poudroyeux.
Patience, patience, sœur Anne, j’y viens…
C’que vous êtes impatients, alors… vous êtes bien des jeunes de maintenant… voulez tout, tout de suite… savez pas déguster…
La vaste foire du Pré de Madame Carle bourdonne comme une ruche : des voitures à pétrole (vroooum-vroooum), des camping-cars (interdits mais tout le monde s’en fout), des vélos (pouf-pouf), des joggers (râââh), des alpinistes (hep ! les bières, c’est pour nous ! elles sont fraîches, au moins ?). Tout ce petit monde pétarade, halète, souffle, siffle…
Le chemin poussiéreux serpente jusqu’au glacier, qu’on devine tout là-haut et qui se réduit d’année en année comme peau de chagrin. Le chemin du glacier Blanc est un lieu mythique (encore un…). On y trouve de tout.
Et d’abord des bataillons de bataves ruisselants et cuits à point, rouges comme des homards en colère ; puis des petites dames en talons, qui se demandent ce qu’elles fichent ici ; des familles, Monsieur, Madame et les deux gamins (« Kévin, cesse d’embêter ta sœur !… tu veux une claque ? »). Ils iront à grand’ peine jusqu’à Glacier-Blanc-Plage pour pique-niquer et prendre des coups de soleil.
Respect.
Des alpinistes qui montent, d’autres qui descendent, ceux qui sortent tôt croisent ceux qui arrivent en retard (comme les fonctionnaires) et faut pas croire que ça s’arrête à la nuit… de l’arrivée des obscures clartés qui tombent des étoiles (c’est pas de moi) jusqu’aux aurores aux doigts de rose (c’est pas de moi non plus…), le clignotement des frontales marque le chemin.
Mais je m’aperçois que j’ai oublié une espèce particulièrement courante de la faune locale. Espèce répondant au doux nom vernaculaire de Fifille.
Fifille, quatorze/quinze ans, assez jolie ma foi, Fifille traînasse loin derrière le reste de la tribu. Outre ses basquettes, Fifille traîne un air excédé et une tronche longue comme un jour sans pain. Britney, sa meilleure copine, son indéfectible amie, qu’elle connaît depuis trois jours, Britney est restée au camping. Fifille s’ennuie, s’emmerde, ne remarque même pas le paysage exceptionnel dans lequel elle se trouve. Son regard ne s’anime que lorsqu’elle tripote son portable. Malheureusement (ou heureusement, suivant les points de vue) « ça » ne passe pas. Il y aurait encore beaucoup à dire sur Fifille, son portable, ses conversations du plus haut intérêt avec Britney, son indéfectible amie, mais bon… peut-être que j’y reviendrai.
Il y a aussi la marmotte qui monte la garde à l’octroi : elle attend son péage.
Bref, le chemin du glacier Blanc, faut en bouffer la poussière au moins une fois dans sa vie.
Le Jef chausse ses lunettes noires. Faut voir le Jef chausser ses lunettes noires… c’est un cérémonial… ça lui donne une gueule de con, on dirait un pro. D’ailleurs, je lui ai déjà fait la remarque, mais il s’en fout, il se plaît comme ça.
- Allez, les gars, bonne montée !
Et alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ajoute sans réfléchir :
« Ce soir, je vous monterai une tarte à la framboise. »
Trop tard ! Impossible de rattraper !
Ce qui est dit est dit…cochon qui s’en dédit.
Me voici condamné à monter une tarte à la framboise au fin fond du glacier Blanc. Tu parles d’une aventure ! j’ai perdu là une bonne occasion de fermer mon clapet.
D’autre part, l’expérience peut être originale, peu commune… sans compter que, d’un strict point de vue politique, elle contribuera certainement à renforcer mon aura et améliorer mon score dans les sondages (« Tu te rends compte ! Il nous a monté une tarte à la framboise au bivouac ! »).
Et peut-être que dans 40 ans, ils en parleront encore…
- E-e-ehhh, les p’tits gars ! de mon temps, la montagne, c’était quelque chose !
- Raconte-nous la montagne, papy !
- Ben on allait bivouaquer au bout du glacier Blanc…
Les gamins en sont tout éberlués.
- C’est quoi, un glacier, papy ?
Et papy Urbain, trémolos dans la voie et nostalgie dans le regard :
- Ah ben… les glaciers… vous pouvez pas connaître, ça n’existe plus… c’était un truc de mon temps… et alors les chefs, en ce temps-là [note de l’auteur : « les chefs », c’est moi] y montaient des tartes à la framboise aux bivouacs…
Comme quoi le temps enjolive les souvenirs, à moins qu’il ne perturbe la mémoire, car je vais monter « une » tarte à la framboise à « un » bivouac… et j’ai bien l’intention de ne pas récidiver.
Les gamins regardent la tête blanche et chenue de papy Urbain qui s’incline, puis s’endort sur ses souvenirs.
« Qu’est-ce qu’il a ? tu crois qu’il es mort ? » demande le petit dernier, prêt à pleurer. L’enfant prend la vieille main tavelée dans ses petites mains à lui et, après un instant d’hésitation, caresse le visage ridé.
- Papy !
Ils restent un moment à contempler le vieillard sommeillant, en attente de je ne sais quoi, puis ils vont jouer au foute avec les copains.
Mais n’anticipons pas. Pour le moment, Urbain, Etienne et leurs copains ont dix huit ans et envie d’en découdre.
Personnellement, l’envie d’en découdre commence à me peser.
Mon problème est d’essayer de fixer cette foutue tarte sur le sac. C’était la dernière et si j’étais arrivé cinq minutes plus tard, j’aurais été tranquille : « Désolé, Monsieur, tarte framboise, y’a plus. »
Et hop !
Problème résolu…
Voilà, voilà…
Ben là, j’ai du mal à continuer. Je sèche, quoi…
En général, quand je sèche, je fais une digression.
Je sais, je sais… ça en agace certains, mais je m’en fous… j’aime bien mes digressions et puis ça m’aide à trouver « l’inspiration ». Sans inspiration, sans oxygène, non seulement je ne peux pas faire le Mont Blanc, ni même l’Everest, mais j’étouffe, je ne peux pas écrire… mais peut-on qualifier d’ « écriture » le fait de taper bêtement sur des touches (avec deux doigts, en plus)?
Par exemple, les pommes-vapeur (en termes moins savants, on dit « les patates à l’eau »). J’adore…
Et puis, diététiquement parlant, c’est bon pour la santé… plein de féculent, de sucres lents, quoi (du latin fécu : le sucre. C’est pour ça que, quand on manque de sucre, on parle de « trou de la fécu ». On peut dire auffi « hypoglycémie », mais c’est du grec.)
Juftement, les pommes-vapeur (patates à l’eau) figuraient au menu de ce soir. Je vais vous effpliquer :
Pour faire des patates à l’eau, il faut des patates, de l’eau et une cocotte-minute qui, entre nous, est une invention abfolument géniale. C’est assez simple.
On ferme le couvercle, on laiffe tourner dix minutes and ze tour is jouède. Plein de vitamines, pas de matières graffes, parfait, quoi.
On met tout ça dans l’affiette, on écrase à la fourchette, un peu de sel, un bon paquet de beurre, et voilà.
Bon. Fin de la digression.
La tarte regimbe, renâcle, se rebiffe, refuse absolument de se laisser fixer sous le rabat du sac.
Que faire ?
J’ai bien une petite idée…
Mais non… vraiment… tout de même… je ne peux pas faire ça… il faut trouver autre chose…
Que diable, mais que diable suis-je allé faire dans cette galère ?
Le défilé des galoches soulève la poussière du chemin qui se dépose en fine couche sur la boîte. Et dire que je dois transporter cette sacrée boîte jusqu’au col des Ecrins ! Grand Saint Joseph !
Cette boîte posée à côté de moi, que je lorgne d’un œil torve… et je sens monter le flot de la haine… Finissons-en.
Un pâtissier qui connaît son boulot ficelle la boîte d’un côté, de l’autre, croise puis fait un nœud spécial très mystérieux et termine par deux jolies boucles. Les extrémités libres sont grattées avec une lame de couteau pour faire des tortillons.
C’est très élégant.
Je me suis toujours demandé pourquoi ça fait des tortillons quand on gratte avec une lame de couteau… ça m’épate… malgré l’âge et l’habitude, j’en reste toujours comme deux ronds de flan… bouche bée… pétrifié d’admiration devant ce miracle. La ficelle est toute raide… on passe le couteau… hop !… tortillons. Vraiment, j’en suis ahuri. C’est de la magie.
Au détour du chemin, je bute dans mon camarade Géricault, qui descend, musard et le nez au vent.
« Salut ! »
- Tiens ! salut !
Géricault voit la boîte, que je tiens l’index passé dans les boucles de la ficelle. Il semble étonné puis ricane bêtement (l’abruti…).
- Alors ! t’es passé à la pâtisserie en sortant de la messe ?
(le crétin…)
Réflexion faite à haute et intelligible voix afin que tout le monde en profite. C’est au-dessus des lacets, au niveau du petit banc de pierre, avant de redescendre. L’endroit est bien occupé ; un charmant vieux couple, un type qui mitraille tout et n’importe quoi sans même regarder ; un autre type qui roule des mécaniques (moi, j’ai fait ci… moi, j’ai fait ça) devant une brochette de donzelles piaillantes en basquettes…
- Et tu vas où, comme ça ?
L’envie me passe par la tête de lui balancer la tarte sur la gueule, à ce crétin.
Qu’est-ce que je réponds ?
Il m’énerve, l’animal, je vais le moucher… « On a décidé de manger une tarte au sommet de la Barre… tu vois, j’y monte… »
Géricault en reste médusé… je lui ai coupé le sifflet.
Teddy, Bryiane… encore des prénoms à la noix… pffff… tu parles…
Teddy, Bryiane…j’te demande un peu… peuvent pas s’appeler Michel, ou Etienne, ou Alban, comme tout le monde, ces deux-là ?
Ou François… pourquoi pas François ? c’est joli, François…
Les parents ont encore pêché ces prénoms à la con dans des films américains débiles, explosions, poursuites en bagnoles, cadavres à la pelle, déluge d’hémoglobine… quoique… reconnaissons que leurs cadavres sont très présentables (dans les films), brossés, peignés, lustrés, rasés de près, cravatés, chemises repassées, costar impec, dents blanches, haleines fraîches, emballés sous azote. S’il y a un cadavre cra-cra, c’est sûrement un cadavre pas américain.
D’ailleurs, yaka voir la tronche des parents…
Bon, et au lieu de m’emmerder, ces deux p’tits cons feraient mieux d’aller jouer à qui-pisse-le-plus-loin, par exemple, ou bien qui-c’est-qu’a-la-plus-longue… p’tits cons…
- Teddy, Brian ! n’embêtez pas le Meussieu !
Les géniteurs rappellent à l’ordre leurs rejetons. Sans conviction.
Apparemment, ils s’en foutent et c’est vraisemblablement les deux terreurs qui font la loi dans la baraque.
- M’ssieu, M’ssieu, qu’est-ce que t’as dans ton carton ?… un gâteau ?… tu nous montres ? un gâteau à quoi ?… fais voir !…
Je n’ai qu’une main libre, mais comme elle me démange cette main… ah ! si c’était les miens…
Et c’est comme ça depuis Cézanne.
Les premiers… les premiers, je leur expliquais courtoisement, gentiment, urbainement (avec urbanité) les tenants et les aboutissants, le pourquoi et le comment de ce carton à gâteaux qui se balance au bout de mes doigts. Et ils me répondaient : « Ah ! c’est bien, ça… quel courage ! » et j’étais tout fier comme Artalban.
C’était les premiers.
Puis au fil du chemin, les questions n’ont pas changé : « Oooh !… c’est un gâteau ?… Et où est-ce que vous allez avec ça ? ».
Les questions n’ont pas changé, mais les réponses sont plus brèves, plus laconiques, puis franchement désagréables, voire hargneuses :
« Un gâteau ?… Non, c’est un poulet… ça ne se voit pas ? »
A la fin, je ne répondais même plus, je les regardais d’un air mauvais. Cette tarte, je la hais… je la hais…
Essayez de vous promener sur le chemin du glacier Blanc avec une tarte, et au cinquantième « Oooh ! c’est un gâteaux et gnagnagna… » vous me direz si vous n’avez pas envie de mordre.
- François !
Sur le seuil du refuge, Ixe agite le bras. Ixe est un vieux camarade avec qui j’ai fait de nombreuses courses. Sa compétence alpine est inversement proportionnelle à un aspect déguenillé qu’il entretient savamment. Un vrai clodo. Quand on le voit, on a envie de lui glisser la pièce. Il entre d’ailleurs là-dedans un certain snobisme, car « dans le civil », il est très costar-cravatte.
Nonobstant un prénom qui peut paraître bizarre, Ixe est un français pure souche : son père est basque (comme son béret) et sa mère est corse.
- Allez, viens boire un coup…
On s’installe à une table. Par la fenêtre, le Pelvoux, tout poudré de la dernière chute.
« Ho ! Mariooo !… fais péter une roteuse ! »
Mario est l’aide-gardien du Glacier Blanc. Il est préférable de s’adresser à Mario plutôt qu’au gardien en titre, le père Alphand, qui a du discernement dans l’amabilité et dont l’humeur est trop dépendante du tiroir-caisse.
- Ma qué !?…
Mario est italien. Il ne possède pas encore toutes les subtilités de la langue française. Je me charge de la traduction :
- Apporte lui une bière !
Pas de bière pour moi. La bière, un, ça me fait roter et deux, ça me tape sur la tête. Or, au-dessus de celle-ci (ma tête) on peut lire, gravé dans le bois:
« Que vos cinq sens soient purs et que le temps soit beau sur l’honorable montagne »
Je ne me permettrais pas de roter sous une citation de Lao Tseu… (à moins que ce soit de Confucius ?). Ce serait une faute de goût.
J’ai posé le carton sur la table. Ixe regarde sans poser de question. Malgré son look ravageur, il fait preuve d’un tact et d’une délicatesse insoupçonnables au premier abord, et dont beaucoup pourraient prendre de la graine.
« Passe-moi l’Opinel »
Ixe me tend l’Opinel (n°8) affûté comme un rasoir.
D’un coup sec, je tranche la ficelle, tchac ! j’ouvre le carton et j’éventre sans pitié la tarte aux framboises.
Je me sens mieux, plus léger…
« Sers toi… »
Ixe prend une moitié, je prends l’autre, et en dix minutes, le forfait est consommé, la tarte a disparu. Elle n’est plus qu’un souvenir.
J’explique la situation.
« Ah ben oui, compatit-il, tu devras fournir des explications… va falloir trouver quelque chose… »
Le petit couloir, derrière le refuge, est encore enneigé. On l’emprunte à ski l’hiver et au printemps. En début de saison, il permet d’éviter les rochers moutonnés au-dessus du refuge. Mais quand la neige disparaît, apparaît la caillasse sympathique de l’Oisans. Alors, on passe par les rochers moutonnés.
J’emprunte le petit couloir, puis la moraine, puis le glacier. Les derniers rayons du soleil rosissent le sommet de la Barre. Dans une heure, il fera nuit. Par moment, je dérape un peu dans la trace, profonde, qui commence à geler. Là-haut, sur le rognon, brillent les petites lumières, aux fenêtres du refuge.
A nouveau la fenêtre,
Où l’on veille à nouveau.
On boit du vin peut-être,
Peut-être on ne dit mot.
Où deux mains sans raison
Restent inséparables.
Ami, chaque maison
A fenêtre semblable.
Prie, l’ami, prie donc pour la maison sans sommeil, la fenêtre-veilleuse !
Je pourrais rejoindre directement le refuge… après tout, mes ouailles, au col des Ecrins, n’en mourront pas si je ne passe pas… mais j’ai dit que je passerais…
Un petit raidillon, un bout de plat et m’y voilà. Ils sont entrain de manger. Sauf le Jef, qui est jusqu’aux yeux dans son duvet.
« Ca va ? »
Le Jef sort un peu la tête, mais pas trop : « Ben tu vois… ils mangent » et il ajoute, désabusé,
« Tu serais passé une heure plus tôt, c’était pareil… tu crois qu’ils finiront un jour ? »
Assis sur les sacs, complètement insensibles au froid, les gaillards s’occupent, Opinel en main, de régler son affaire à un pot de rillettes. Le massacre est déjà bien avancé.
- Bouddchbl… tre… ttart ?
- Hein ? Traduction ? On ne cause pas la bouche pleine…
- La tarte ?
Etienne ne s’embarrasse pas de fioriture. Directement au but.
La tarte, merde…, je l’ai complètement oubliée !
Pris par le charme d’une marche vespérale et solitaire sur le glacier Blanc (c’est si rare…), j’ai oublié de chercher une raison valable pour l’absence de tarte, un mot d’excuse, quoi, un certificat médical, en quelque sorte…
Que dire… que dire ?
« Ben… euh… voilà… j’ai été attaqué par un brigand supérieur en nombre. Et malgré une défense acharnée, j’ai du capituler devant la force. On m’a dépouillé… »
Et alors ? me direz-vous.
Alors ?…
…
Ben alors, ils ne m’ont pas cru…
- Document type :article
- Categories :stories
- Activities :
- Article type :personal article
No Picture is linked to this document
Page under Creative Commons by-nc-nd license






