-Auteur: François Grémillard
-Texte publié sur le forum alpinisme en aout 2006
Henri Brulle (à ne pas confondre avec Etienne Bruhl)
Clerc de notaire dans l’étude familiale, Brulle disposait de beaucoup de temps libre qu’il consacra essentiellement (mais pas seulement) à l’exploration des Pyrénées et à l’ouverture de voies nouvelles. Il a ainsi fait 88 premières, la plupart du temps avec son guide attitré, Célestin Passet, de Gavarnie.
1883. Henri Brulle a 29 ans et déjà une bonne carrière alpine et pyrénéenne derrière lui. Il arrive à la Bérarde, avec son camarade Bazillac, où il s’assure le concours du père Gaspard et de son fils Maximin pour tenter l’ascension de la Meije. Il a en outre dans ses bagages son guide habituel, Célestin Passet.
Toujours modeste, Brulle fait cette remarque :
« Il serait inutile de raconter cette ascension, copiée sur un itinéraire déjà parcouru quatre fois, si elle ne présentait une particularité importante, c’est d’avoir été effectuée toute entière en un seul jour. A l’avenir, Gaspard ne veut pas faire autrement… »
Brulle est trop modeste. Certes, en 1879, Gardiner et les Pilkington l’avaient parcourue, cette Meije, sans guide mais c’est tout de même pour l’époque une performance remarquable. Partis du Chatelleret à 3h30, ils arrivent au sommet à 13h30 et retour au Chatelleret à 22h30. C’était des sacrés marcheurs, ces anciens. Il est vrai qu’alors, on ne pouvait faire autrement.
Nécessité fait loi.
Qu’en a-t-il pensé, Henri Brulle, de cette Meije qu’il venait de gravir ?
« La Meije mérite sa renommée. Mais si pénible, si difficile que soit son ascension, surtout à cause de sa durée sans trêve ni repos, il faut reconnaître que c’est une ennemie loyale : peu ou point de pierre qui roulent sur la tête ou glissent traîtreusement sous le pied, point de saillies perfides qui cèdent sous la main, point de dangers cachés ou imprévus. Aussi, me faisant l’avocat de la Meije, me hasarderais-je à émettre le vœu qu’elle reste toujours telle que l’a faite la nature. Ne faut-il pas laisser quelques efforts à faire aux alpinistes de l’avenir ? »
Deux ans plus tard, en 1885, Brulle fait les Drus. En fait, comme chacun sait, il y a deux Drus : le grand et le petit. A l’époque on disait : le Dru d’Argentière et le Dru de Chamonix, moins élevé mais plus difficile. Son objectif était le Dru de Chamonix, gravi par Jean Charlet (Charlet-Straton) et répété deux fois depuis (par MM. Hartley et Van Rensslaer).
Pour la somme de deux cents francs, ils engagent le guide François Simond. Participent à cette ascension Brulle et son ami de Champeaux, les guides François Simond, Pierre Gaspard et son fils Maximin, et enfin un certain Bodier (je dis bien « Bodier » et pas « Bobier ») dont l’histoire n’a retenu que le nom.
François Simond n’est pas le premier venu. Il réussira plusieurs premières importantes dans le groupe Charmoz-Grépon avec Henri Dunod.
Il y eut plusieurs tentatives, avortées pour diverses raisons.
Le dimanche 2 août 1885, le temps n’est pas beau et à 11 heures du soir, Brulle et ses compagnons prennent tristement le thé sur la terrasse de leur hôtel car ils doivent bientôt quitter Chamonix.
A 11heures et quelques minutes, une étoile brille dans le ciel, le vent tourne.
A 11h20, ils partent pour le Montanvert (*) où ils arrivent à 1 heure du matin, perdent 50 minutes pour des histoires de provisions, traversent au galop la mer de glace à la lueur de la lune, gravissent à toute vapeur l’éperon de la Charpoua et à 5 heures, ils abordent le glacier du même nom.
Le glacier de la Charpoua « …n’a guère que 250 mètres de largeur, mais il est horriblement tourmenté et il faut plus d’une heure pour arriver de l’autre côté. Rien n’y manque : murs de glace qu’on descend en biais, collé à la pente, les pieds et les mains accrochés dans les entailles du piolet, séracs qui penchent, sous lesquels on glisse en silence, ponts douteux, gouffres béants et bleus sous la voûte desquels vous fait pénétrer les caprices d’une corniche de glace ».
Brulle, on le constate, avait parfaitement assimilé les canons de la littérature alpine de l’époque !
Ils arrivent à l’Epaule, y cassent la croûte pendant 35 minutes et repartent à 7h45. Afin de réduire le nombre et d’aller plus vite, Maximin et Bodier les attendront là. Ils emportent 100 mètres de corde et, dans la poche, un peu de pain et du chocolat.
Simond est en tête, puis de Champeaux, Gaspard et Brulle ferme la marche. L’encordement
est donc à 25 mètre, ce qui est considérable pour l’époque. Remarquons aussi que, fait rarissime, Gaspard n’est pas en tête! L’équipe gravit couloirs, cheminées et fissures où Gaspard reste coincé deux fois à cause de sa largeur d’épaule et à 11h20, c’est le sommet, 12 heures après avoir quitté l’hôtel.
De Chamonix et du Montanvert, on tire les salves de fusil et les coups de canon traditionnels.
Puis c’est la descente : 6 heures jusqu’à l’Epaule, ou ils récupèrent Maximin et Bodier. Plusieurs rappels seront nécessaires. Les rappels, à ce moment là, consistaient à passer la corde en double derrière un becquet et à descendre à la force du poignet. Gymnastique casse-figure qui faillit coûter la vie, entre autre, à Emile Javelle, lors de la descente du Caïman dont il venait de faire la première avec Jean Ravanel et Léon Tournier.
A l’Epaule, il neige ; sur le promontoire de la Charpoua, une avalanche a tout balayé. Chacun descend à son rythme, à 22h30, ils se retrouvent au Montanvert et à minuit cinquante, 24h30 après l’avoir quitté, ils retrouvent leur hôtel.
En leur honneur, l’hôtel offre un feu d’artifice et organise un bal.
Bonne journée… et belle époque !
Au sujet du Dru, Brulle dira : « C’est sans contredit fort raide, mais le roc est si bon qu’on n’éprouve pas la moindre inquiétude. Est-ce plus effrayant que la Meije ? Je ne le crois pas. »
Matériel utilisé pour cette course : 100 mètres de corde en chanvre pour quatre. Voilà qui donne à réfléchir…
En cette année 1889, Brulle fonde l’anti-club avec ses camarades d’Astorg et Chapelle.
Qu’est-ce que l’anti-club ?
L’anti-club est un mouvement de protestation contre « l’aménagement des Rochers Blancs par crampons et câbles ». Comme on le voit, rien de nouveau sous le soleil !
Puis c’est le couloir de Gaube.
Brulle estimait que « Il y avait là, pour cette montagne banale, une voie élégante » et la montagne banale en question est le Vignemale.
Montagne banale, le Vignemale ? Je lui laisse la responsabilité de cette appréciation !
Pour cette entreprise, ils sont trois avec deux guides : Brulle, de Monts et Bazillac avec les guides Célestin Passet et François Salles.
Ils franchissent la rimaye à 8h40 et pendant cinq heures, malgré les crampons qui étaient alors un matériel très inhabituel, Passet taille sans relâche des marches dans le couloir.
Il en taillera 1300 !
Près de la sortie, ils buttent sur un « mur de glace ». A gauche, un mur « absolument lisse », à droite, une cascade qui s’engouffre dans un trou. Serait-ce l’échec ? Faudra-t-il redescendre ? ce qui signifierait retailler les marches qui s’effritent, les doubler car si elles sont adaptées à la montée, elles sont trop espacées pour la descente, ne pas commettre de fautes d’inattention ou de lassitude…
(Il n’y avait pas de broche, à l’époque, et si un tombe ou perd l’équilibre, c’est toute la cordée qui déménage, cul par dessus tête, jusqu’à la lointaine rimaye qui, telle un Baal affamé, avale le tout.)
Chacun se promet, en lui-même, que s’il se tirait de là, on ne le reprendrait plus en pareille galère. Promesse gratuite, bien entendu, et qui ne sera pas tenue !
Mais Célestin force le passage sous le regard inquiet de ses compagnons. Il lui aura fallu 2 heures pour franchir l’obstacle. Encore une longueur, et c’en est fait du couloir.
« L’escalade était bien finie et la victoire acquise régulièrement. Car j’estime, en dépit d’assez nombreux précédents, que seule doit être admise et cataloguée une ascension accomplie de bout en bout, sans aide étrangère au parti qui monte.
Et après tout, est-il indispensable que telle ou telle ascension soit faite ? C’est à bon droit que l’homme est fier de vaincre la montagne, mais que celle-ci se refuse à capituler, je n’y vois pas d’inconvénient. Ce serait même d’un bon exemple. »
La seconde ascension du couloir de Gaube n’aura lieu que 44 ans plus tard.
Cependant, en juin 1927, le Dr Arlaud et M. Laffont échouent dans leur tentative de surmonter le « mur de glace ». Ils devront redescendre tout le couloir. Le Dr Arlaud écrit à Henri Brulle :
« Vous vous représentez ce que fut cette descente après les efforts de la montée. Jamais, en montagne, nous n’avions effectué un travail y ressemblant, même de loin. A 20h30, nous repassions la rimaye. Bref, nous rentrons vaincus, mais heureux de nous être tirés à si bon compte de ce qui aura été notre plus formidable aventure de montagne. »
Cette ascension du couloir de Gaube, un des rares couloirs d’envergure des Pyrénées, fut une entreprise remarquable, conduite de main de maître par Célestin Passet.
Brulle ne resta pas cantonné dans les massifs français. Il visita l’Oberland, la Bernina, le Gross Glockner, les Dolomites et fit plusieurs escalades difficiles en Corse et même en Ecosse.
Puis vint la guerre, la Grande Guerre, celle de 1914. Le 31 mars 1918, il perd son fils Roger, officier dans un régiment de cuirassiers, à Rémicourt, dans les Vosges. Accablé de chagrin, il raccroche son piolet.
« Quinze années passèrent et il semblait que ce fût fini pour moi de la montagne. Mais allez donc rompre avec la montagne quand vous l’avez aimée : elle vous tient. Le feu couve sous la cendre et tout à coup, c’est une flambée. Un beau jour, je n’y tins plus, et d’autant plus ambitieux que j’avais été privé plus longtemps, je partis pour Chamonix. »
Pourquoi Chamonix, alors que les Pyrénées, où il a fait la majeur partie de sa carrière « alpine », sont à sa porte (Il habite Libourne)? Parce que le souvenir de son compagnon de ses dernières courses, avant la guerre, son fils Roger, y est encore trop présent.
On est en 1929 et Brulle a alors 75 ans.
Il s’attaque au Grépon, mais malgré ses attraits acrobatiques, il trouve que le Grépon « manque d’envergure ».
A 75 ans ! On croit rêver…
Il fait une tentative au Mt Blanc stoppée par le mauvais temps et se gèle les doigts de la main gauche. Les doigts sont noirs, mais il s’en remettra. Quelques jours plus tard, il repart avec Etienne Payot et son frère. Cette fois, ils vont jusqu’au col du Dôme d’où ils sont chassés par la tempête. Il se gèle les joues.
L’année suivante, en 1930, il récidive. Personne au refuge du Goûter ( !). A Vallot, plein d’italiens qui se comportent comme en terrain conquis. A la Tournette, c’est « l’âne ». A nouveau demi-tour. Un orteil écrasé par une courroie de crampons « car, pour faire plaisir à mes guides, j’avais consenti à m’affubler de ces ustensiles absolument superflus au Mt Blanc. » Les alpinistes portaient alors des chaussures cloutées, ailes de mouches ou Tricouni, qui, dans certaines conditions, permettaient de tenir sur la glace.
Nouvelles tentatives en 1931. Quatre. Toutes arrêtées par la neige dès le bas du grand couloir du Goûter.
L’année 1932 le retrouve à St Gervais. Il va sur ses 80 ans. Et il fait remarquer non sans humour (noir ?) que s’il veut faire le Mt Blanc, il n’est pas trop prudent de compter sur l’avenir…
Cette fois-ci, c’est la bonne. Avec ses guides Chapelland et Orset, il quitte le Goûter à 6h30, à 9h15 ils sont à Vallot qui, dit-il « justifierait presque le nom de : « the highest pigsty in Europe », que lui donne un anglais » et à 11h45, c’est le sommet du Mt Blanc, avec un horaire, dit-il « pas si ridicule ». On le croit volontiers.
Le sommet du Mt Blanc…
Je m’efface derrière Henri Brulle et lui laisse la parole pour un texte que j’aime beaucoup :
« J’arrivais dans un état physique parfait, rien n’altérait la joie de cet instant si ardemment désiré et poursuivi. J’ai trente ans de moins, dis-je à mes guides, en posant le pied sur la dernière neige. C’était vrai, et c’est encore vrai au moment où j’écris ces lignes. Je me sentais d’autant plus heureux que ma victoire avait été plus chèrement achetée, et je m’étonnais qu’elle fût si facile. Mais je n’en avais point d’orgueil, ma force est un don de Dieu. La température était douce, le ciel absolument pur jusqu’au dernier horizon, et je revoyais presque toutes les grandes cimes que j’avais gravies dans un lointain passé. Pour trouver un panorama aussi impressionnant et aussi suggestif, dit M. Freshfield, il faut aller au Caucase ou au Sikkim.
Après vingt minutes d’enchantement, je descendis, non point avec le chagrin d’un adieu définitif, mais en sentant naître en moi de nouveau espoirs. Quarante cinq minutes de la cime à Vallot, une heure trente minutes de Vallot au Goûter, où j’avais envisagé de m’arrêter en cas de fatigue, mais, comme au dire de mes guides, j’étais encore frais, je poursuivis jusqu’à Tête Rousse où je devais trouver plus de confort.
Je me sentais un peu somnolent, je l’avoue, au cours de cette descente que je n’aime guère, mais sitôt arrivé sur la neige, mon entrain se réveilla, et je me surpris à faire avec mes guides, riez si vous voulez d’un vieillard impénitent, des projets audacieux pour la saison prochaine. J’avais rencontré vraiment, sur le Mt Blanc, la Fontaine de Jouvence. »
Ce texte se suffit à lui-même et tout commentaire serait superflu.
Et qu’advint-il de ce diable d’homme ?
Il a maintenant 82 ans. On est en 1936. Mais l’âge ne fait rien à l’affaire et il repart pour le Mt Blanc. Le Goûter… le Dôme…. Vallot… l’arête des Bosses… mais cette fois, l’âge est bien là. Il a trop présumé de ses forces et il doit abandonner sur l’arête des Bosses. De retour à Chamonix, il est hospitalisé et il meurt des suites de cette tentative.
C’est ainsi que disparaît une des personnalités les plus attachantes du pyrénéisme.
(*) L’orthographe utilisée est celle en usage à l’époque.
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