-Auteur: François Grémillard
-Texte publié sur le forum alpinisme en octobre 2003
-Feuilleton en 7 épisodes.
1.
Comme je m'emmerde un peu, je m'en va vous conter une histoire.
Il était une fois… c'est ainsi que commencent les belles histoires… ça ne vous plaît pas ? trop banal ?… bon… il était autrefois un certain jeune homme… ça ne va pas non plus. Le "certain jeune homme " est une marque déposée, déjà utilisée par ailleurs. Voilà qui n'arrange pas mes affaires. Comment vais-je entamer ma belle histoire ?
La benne ferraillante s'arrêta dans un grincement désespéré, oscilla quelque peu et vomit sa cargaison de grimpeurs farouches, armés de mystérieux aciers. L'odeur d'huile rance de la cabine céda devant le froid du petit matin et l'étoile matutine acheva de disparaître dans l'azur vainqueur… l'azur vainqueur… pas mal, c'est imagé… un peu carte postale, peut-être ?… enfin… poursuivons. J'ai dit que le téléphérique vomit sa cargaison et chacun vaqua à ses affaires. Un groupe de farouchement barbus bardés d'acier s'éloigna vers le glacier précédés ? suivi ? accompagné, voilà, accompagné d'inquiétants cliquetis de quincaillerie brillante. D'autres prirent sagement le chemin de Charmoz-Grépon, sous d'énormes sacs, au moins quinze jours d'autonomie, ils ont du se tromper de chemin, le Népal, c'est plutôt par là… Et nous, c'est à dire Martine et moi, prêt pour vaincre l'arête des Papillons après un dur mais loyal combat.. Une autre cordée suivait, avec qui nous avions négocié un accord stipulant aide et assistance en cas de besoin, bien que nous ne les connussions ni d'Eve ni d'Adam.
Curieusement, ce jour-là, il n'y avait pas de japonais. A cette époque que je vous parle, le japonais avait envahi Chamonix, c'était la grande invasion de Chamonix par les japonais. Les vieux s'en souviennent. Certains ont pris racine (les japonais, pas les vieux… encore que…) et sont devenus vendeurs chez Snell. Snell était une officine chamoniarde spécialisée en matériel et équipement divers. L'équivalent alpin du Drug and Store du Far-West où on pouvait s'approvisionner en choses et autres à peu près n'importe quand. Un jour qu'on fouillait dans sa boutique pour y chercher je ne sais trop quoi dont on avait besoin, le père Snell nous avait fait une réflexion philosophique " les gens sont toujours pressés, maintenant, et ceux qui ne sont pas pressés, ils fauchent !" Réflexion non dénuée de bon sens. Il est vrai qu'alors, il n'y avait pas de portiques qui font coin-coin quand on passe devant avec un mousqueton dans la poche. J'ajoute que la boutique du père Snell a connu quelques avatars pour finir en espèce de super-marché à trente six étages. Donc, pas de japonais… Où est-ce que j'en suis, là ? Ah oui, alors Martine, papa gros bonnet chez Solvay, multinationale dans le chimique, classée Sévéso par endroit et polluante par moment, villa à Théoule-sur-Mer avec piscine et tout le tremblement, dont nous profitions éventuellement avec un total manque de scrupules et sans états d'âme. Frérot, financier je ne sais où et qui venait de se payer un bateau de je ne sais combien de mètres environ et quant à la Martine, brebis galeuse de la famille, vilain petit canard, c'est à dire simple kiné, elle n'avait qu'à attendre l'héritage (conséquent). Voilà pour les protagonistes. Ah mais, j'en ai oublié un : votre serviteur. Soit, je ne m'étendrai pas bien que j'en aie très envie, car qui va chanter mes louanges ? (je compte sur vous, fidèle lecteur de cette prose GRATUITE). J'ajoute que je trouve ce sujet, c'est à dire "moi", particulièrement passionnant.
A cette époque dont à laquelle je fait allusion, les prévisions méturologiques n'étaient pas ce qu'elles sont maintenant : pas d'éminents spécialistes à lunettes dissertant doctement sur fond de batteries d'ordinateurs, d'écrans scintillants et de cartes chatoyantes en 256000 couleurs, du Van Gogh quasiment… Il y avait, affiché sur la porte du chalet du CAF à Chamonix (il est toujours là ?) un vague bulletin expliquant que s'il ne faisait pas beau, il ferait mauvais et encore qu'il y aurait des éclaircies entre les averses et réciproquement. Je dois reconnaître que ces prévisions étaient rarement mises en défaut. Le complément d'information était apporté par le pratiquant lui-même qui, au petit matin, sur le pas de la porte, examinait le ciel d'un air inspiré, plissait un front soucieux et déclarait gravement "ouais, bon, faut voir…". La méthode fournissait d'assez bons résultats.
Alors, me direz-vous, que vient faire dans cette histoire cet intermède météorologique ? Outre un rappel toujours intéressant sur les méthodes en usage dans le temps de quand j'étais jeune et pour l'édification des jeunes du temps de maintenant (qui n'en ont rien à foutre), il y avait ce jour-là de longs linceuls traînant à l'horizon. En termes plus modernes, il y avait quelques nuages par là-bas, assez loin.
La montée est rude, jusqu'au pied de l'arête… oui, bon, j'avoue : la rude montée est un effet de style. Franchement, je ne m'en souviens plus, de la montée vers le pied de l'arête. Il y a longtemps… Mais une " rude montée ", on peut toujours placer ça quelque part. Ça marche bien. Ça fait de la copie, comme on dit. Et les cailloux roulaient sous les semelles des super-guide. Vous ai-je dit que c'était à l'époque des super-guide ? non ? alors je vous le dis : c'était au temps des super-guide.
La gare du téléphérique s'éloignait. Le pied de l'arête approchait, signe sans équivoque que nous étions sur le bon chemin. Il y avait aussi peut-être un névé raide ? je ne me souviens plus… allez hop ! j'y colle un névé raide. Après tout, on est en haute montagne. Donc au petit matin le névé raide était sûrement gelé et il fallait taper les pieds ou utiliser les pierres enchâssées pour ne pas glisser et ne pas se raboter l'arrière train ou pire. Car nous n'avions ni crampons, ni piolet… pour une petite escalade rocheuse, tu rigoles ! Et le névé raide se terminait contre le rocher par une roture qui est une espèce de rimaye qui sépare la neige du rocher, mais plus personne n'utilise ce mot, maintenant. Nous descendîmes donc dans cette roture, puis que roture il y a, qui nous offrait (merci) un endroit à peu près plat et bien protégé des fureurs du malin des montagnes, pour nous encorder.
A cette époque que je vous parle, il y avait deux manières de s'encorder : la première et le deuxième. Les fins nylons brillant de mille couleurs et de décorations artistiques que nous connaissons maintenant n'existaient pas encore. La première façon consistait tout bonnement à s'encorder directement sur la corde, autour de la taille, à l'aide du nœud à la mode du moment. A ce moment-là, la mode était au nœud de bouline. Ce n'était pas très confortable et la chute était absolument rédhibitoire. La deuxième méthode nécessitait l'utilisation d'une " ceinture d'encordement ", en fait, c'est ce qu'on appellerait maintenant un baudrier de torse. Vu que, comme il n'existait pas de norme, la résistance des coutures était soumise à l'humeur du cordonnier-fabricant, il était prudent et recommandé de s'encorder d'abord suivant ma méthode numéro un, puis de faire une queue de vache ou un huit et relier cette boucle à la ceinture à l'aide d'un mousqueton à vis. C'était un peu plus confortable mais ça bouffait de la longueur d'encordement. Il n'y avait pas de cuissard sauf bricolages individuels sujets à caution.
Donc après nous être encordés suivant la méthode décrite, arrive le moment délicat de savoir qui va faire la première longueur.
J'en ai un peu marre de taper, alors la suite plus tard…
2.
Dans la nuit étoilée, la blonde Phoebée déversait sa ténébreuse lumière sur les monts endormis. La douce Morphée m'enveloppait tendrement dans ses bras accueillants et je rêvais…
Alors là, je mets des petits zoiseaux pour aérer un peu le texte…
Cui ! cui ! cui ! krâââ ! krâââ ! … tchip ! tchip ! tchip !… (gazouillis de petits zoiseaux)
Lorsqu'une voix criarde m'en tira (de ses bras)
-Dis donc toi, faut te secouer un peu, gars ! y'a tes copains qui attendent ! allez hop ! au boulot !
C'était Melpomène, cette garce ! juste au moment où mon rêve devenait intéressant.
-Ta gueule, Mel, t'as vu l'heure qu'il est ? tu vois pas que je dors ? P..., t'arrive toujours au bon moment, toi…
Bon, maintenant que je sui réveillé, autant se mettre au boulot. Je regarde par la fenêtre : il gèle à pierre fendre, les impatiens sont ratiboisées. Heureusement que j'ai rentré les géraniums.
-Prépare-moi du café, Mel.
Pas de réponse, Melpomène a fichu le camp. Me réveiller, elle sait mais pour le café, plus personne. Pffff… je vais en faire moi-même. Deux cuillères d'Arabica, de l'eau… glou, glou… la cafetière modèle ultra perfectionné… putain, la notice ! où elle est ? ah, voilà !… alors voyons… oui, bon… gloub ! gloub ! râââââhhhh… râââââââ… crouîîîîîîîîkkk… pschhhhhh… pschhhhh… ploc ! et voilà, pas plus compliqué que ça. Hum ! ! ! fameux ! ! ! ce petit kaoua…
Mon bloc… mon stylo… la page blanche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . bon, qu'est-ce que je mets ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .j'en étais où ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . allez, encore un petit kaoua . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . pfffff, je ferais mieux de retourner me coucher . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alors qui va se faire la première longueur ? Je n'aime pas, j'abhorre, je déteste, je hais la première longueur. Il fait froid, les muscles sont froids, le rocher est froid, le bout du nez est froid, les mains sont froides, tout est froid. On n'a qu'une envie, hiberner plié en quatre dans un coin en attendant les premiers rayons du soleil… ce qui peut mener jusqu'à quatre heures de l'après-midi, suivant l'orientation de la face. Encore heureux qu'on n'a pas ici, comme en Oisans, des dalles d'érosion glaciaire bien lisses, bien compactes, improtégeables en ces temps où les spits étaient considérés comme le diable, parcourues de traînées d'humidité noirâtres et glaciales… t'es sûr que c'est par là ? Mais oui, regarde ! c'est dans le topo "attaquer par des dalles d'érosion glaciaire…" c'est même pas coté !
C'est bien ce que je dis, quand c'est pas coté, c'est là qu'il faut se méfier.
Bref, revenons babiller sur nos Babillons. Moyennant de savants et hypocrites calculs (regarde, si tu veux faire les passages intéressants en tête, il faut que tu fasses la première longueur), des arguments de parfaite mauvaise foi (ça va pas aujourd'hui, j'sais pas ce que j'ai) et de feintes indifférences (bon, bin t'y vas ?) je parviens généralement à fourguer la première longueur au copain. Ca ne fonctionne pas toujours, quelques fois il y en a qui font la mauvaise tête, qui disent que y'a pas de raison, qui avancent des arguments spécieux… bon alors dans ce cas-là on s'engueule et celui qui gueule le plus fort a raison. C'est pas nouveau mais ça réchauffe.
C'est donc Tartine qui s'y colle. Ça racle un peu, ça tremble un peu, c'est un peu crispé mais enfin ça ne se passe pas trop mal. A mon avis. De toute façon, moi, je m'en fous, qu'elle se démerde. Je la regarde monter, mains dans les poches, bonnet sur les yeux, je fais un peu semblant d'assurer. Quelle gourde ! elle s'y prend comme un manche…
-Fais gaffe, hein !
-Ouais, ouais, vas-y (je me gèle, moi, ici)
Il n'y a pas de point intermédiaire, alors tu parles si je l'assure… je suis bien content d'être à ma place.
-A toi, vas-y !
A ton tour, mon gars. Ça racle, ça coince, ça tremble… merde ! comment elle a fait pour passer ? je suis vraiment nul, ou quoi ? m'écorche un doigt dans une putain de fissure à la con, ça saigne, un bout de peau qui pendouille mais je ne sens rien, trop froid aux doigts. En définitive, j'arrive au relais en soufflant comme un phoque. Le premier de l'autre cordée grimpe sur mes talons. On se retrouve tous les trois au relais où il y a de la place. Il fait froid, le soleil attendu ne se manifeste pas, au contraire. Les nuages faméliques de ce matin ont pris du poids et les quelques traînées étiques qui musardaient à l'horizon se sont transformées en bonhommes Michelin gros, gras et bien nourris. Le ciel se bouche. Rien d'étonnant, vu la région. J'ai des inquiétudes quant à la suite et je sens la panade qui se pointe à toute vitesse. En fait, j'en ai déjà marre de cette course. Il fait gris, il fait sombre, mon doigt commence à me faire souffrir, je ne m'amuse pas. De son propre chef, Martine est partie dans la deuxième longueur sans rien demander et ça doit se voir sur mon visage que je me fait chier et que je fais la gueule.
Troisième longueur. Le gars est toujours derrière moi et une idée diabolique, éclairée d'une lueur sulfureuse, me vient à l'esprit. Tartine a disparu de l'autre côté d'une arête secondaire, je ne la vois plus. J'en profite pour machiavéliser un peu mon idée.
Bon, les gars, il est 22 heures. Je suis allé au resto avec ma fille (salade, pizza fruits de mer, citron givré, un petit Kir et un pichet de rouge cuvée du patron) et je trouve que j'ai bien du mérite de m'être remis au clavier après tout ça. Surtout que je ne tiens pas l'alcool, deux verres de rouge et hop ! je roule sous la table. Alors maintenant, dodo.
3.
Comme je suis en vacances et qu’il pleut, on n’y voit plus rien, c’est tout gris du côté des Bans, genre estampe japonaise, le Pelvoux est dans les nuages et j’entends le doux bruit de la pluie sur le toit. La brume et le brouillard traînent partout donnant des dimensions himalayennes à la moindre taupinière.
Alors je continue Martine…
Ca fait longtemps et je ne sais plus trop où j'en étais resté. Faudrait que je retrouve le fichier… ou alors sur skirando peut-être ?…
Donc le temps tournait à l’aigre, l’humeur suivait la même pente, Martine avait disparu derrière ce petit éperon et moi, moi devant ma page blanche, je sèche, assis dans un fauteuil pliant, devant la tente, à regarder les mésanges qui picorent les miettes sur la table. Le camping en Corse est impropre à la production littéraire. D’ailleurs le camping en Corse est impropre à quoique ce soit. Je le remarque tous les ans. Pourtant, j’aimerais bien faire plaisir à P’tit Bouchon, mais je préfère encore flemmarder devant la tente.
Bon, ce n’est pas en t’exposant mes états d’âme, lecteur, ah ! fidèle lecteur ! toi qui t’en fiche éperdument, que je vais avancer mon affaire.
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Là, les pointillés indiquent que j’ai laissé tomber un moment pour faire la sieste (on est en Corse).
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Ah ! que ne suis-je assis dans une petite chambre à l’ombre des nordiques terrils, regardant la pluie ruisseler tristement sur les vitres sombres au lieu que d’être avachi en un fauteuil pliant à l’ombre des oliviers bercés d’une douce brise …c’eût été plus propice à la méditation philosophique.
- C’est pas des oliviers ? ah, bon ?…c’est quoi, alors ?
- Ben sous les oliviers, il y a des olives.
- Ah ouais, c’est vrai, là il y a pas d’olives…c’est peut-être des chênes lièges ?
- Ou des varans des Galapagos ?
Bref, toujours est-il que le meussieu de l’autre cordée qui grimpait derrière nous apparut. La tête du meussieu apparut d’abord, coiffée du casque. Le port du casque n’était alors pas généralisé mais ça faisait vachement face Nord, donc sérieux, surtout si on portait un bonnet en dessous, comme sur les dramatiques photos des grands alpinistes velus accrochés dans des pentes zépouvantables (en noir et blanc, les photos, c’est plus dramatique). Puis le corps du meussieu suivi sagement la tête car c’était un corps sage. Puis la main du meussieu mousquetonna le piton rouillé du relais (à moins que ce ne fût qu’un anneau cravatant tun becquet) et fit tun cabestan dans les règles : on passe en dessous, on reprend derrière, on fait une boucle, on tourne, on repasse dans le mousquif…ou quelque chose comme ça.
Vous devez savoir faire un cabestan. Si vous ne savez pas, sur un cahier bien propre, de marque « Clairefontaine », vous me ferez pour demain deux pages de cabestan et deux pages de nœuds de mule (sécurisés). Et sans pâtés.
Mais, me direz-vous, à quoi reconnaissait-on que ce piton rouillé était un piton rouillé de relais ?
Il faut dire qu’en ces temps là, les relais n’étaient pas ce qu’ils sont maintenant et rien ne ressemblait plus à un piton rouillé qu’un autre piton rouillé.
Mais, me direz-vous encore, maintenant, c’est pareil.
Certes, certes, pour les pitons rouillés, mais c’est les relais qui ont changés. Comment savoir si ce piton rouillé là était un piton rouillé de relais ?
La première méthode consistait à grimper plan-plan, une-deusse, une-deusse, quand tout à coup soudain, que vois-je sous mon nez ou presque ?… un piton rouillé !
Quelle aubaine !
Avec un bout (ou plusieurs) de cordelette pourrie effilochée de couleur indéfinissable. Mon attention est en éveil. Serait-ce le relais ?
Ceci demande confirmation. Je jette un coup d’œil 80cm à 1m environ sous le piton effiloché. Je devrais trouver une plate-forme vaguement triangulaire, place pour un pied et demi, sableuse ou terreuse, selon que la météo fut clémente ou tumultueuse, décorée de : un filtre de clope, un emballage de barre de céréale, un bout de papier alu ratatiné, une trace de semelle.
Si c’est le cas, c’est bien un piton de relais rouillé.
C’est la méthode classique.
L’autre méthode est la méthode « à la hussarde » aussi dite « au pet ». Voyons cela.
Je grimpe plan-plan, une-deusse, une-deusse, quand tout à coup soudain, que vois-je sous mon nez ou presque ?… un piton rouillé !
Quelle aubaine !
Mon attention est en éveil. Serait-ce le relais ?
Vous remarquez bien sûr, petits futés, que jusques à présent, rien ne différentie cette méthode de la précédente…mais…mais… et c’est ici que ça se corse (si je puis dire hu ! hu !) mon brillant second, compagnon fidèle de mes sombres et hasardeuses aventures, se met à brailler à s’en faire péter les cordes vocales :
- Bout de corde ! bout de corde !… bout de corde, merde !
Pourtant, quelques minutes plus tôt, je lui ai demandé :
- Combien ?
- Dix mètres !
Il est vrai que je n’y ai pas prêté autrement attention vu que, quand je demande combien, il répond invariablement dix mètres.
Je ne lui en veux pas, je fais pareil.
Donc l’autre hurle bout de corde comme un possédé.
Fectivement, cette fois-ci, c’est bien le bout de corde. Tout est bloqué et c’est moi qui brame comme un putois (je sais, je sais, c’est le cerf qui brame, mais c’est pareil, c’est une bête de la forêt avec des poils (la bête, pas la forêt)). Donc, disais-je, comme un putois (d’ailleurs, le putois est un sympathique petit animal nonobstant quelques inconvénients menus et mineurs). Alors je, comme un putois :
- Du mou, du mou !
- Qu’est-ce que tu fous !
Ce sont des vers tétrasyllabiques, oui, oui, mais je ne le fais pas exprès car dans ces cas là, on pense à autre chose qu’à des vers tétrasyllabiques, c’est comme qui dirait, involontaire. D'ailleurs, tout le monde s'en fout. Le piton est là, à trente centimètres, mais impossible à mousquetonner.
Conclusion : ce piton rouillé est bien un piton rouillé de relais.
Voici donc, exposée succinctement, la deuxième méthode.
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Au fait, vous voulez peut-être savoir comment tout ça se termine (bien que ça ne soit pas le propos) ?
Oui ?
Non ?
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Bon, allez, ça se termine qu’entre celui du bas qui braille bout de corde bout de corde et celui du haut qui hurle du mou du mou en disant des mots grossiers et en tirant comme un sourd (ce qui ne facilite pas les choses, vu que le bazar est tellement tendu que Machin, en bas, ne peut même plus se dévacher) on arrive généralement, je ne sais trop comment (en spéculant sur l’élasticité de la corde, je suppose) à gagner les trente centimètres indispensables et la corde, mousquetonnée à l’extrême limite de la rupture, scie agréablement les reins.
4.
Heureusement que j’avais pas tout mis hier. J’en avais gardé un peu sous le coude. Une poire pour la soif, en quelque sorte. Ce petit rab me permets aujourd’hui de satisfaire (hum !) mes nombreux admirateurs et surtout trices. Voilà. Bon.
Ainsi, hier au soir, au lieu d’avoir sous le nez un œil glauque qui me fixe d’un regard rectangulaire, j’ai pu faire autre chose. Ouf !
Pasque quand je vois ce regard vide qui me dit faut remplir tout ça avec des lettres et des mots, ça me donne des aigreurs d’estomac.
Allez, j’arrête mes jérémiades…
(Et faudra que je vous esplique un jour pourquoi j’écris tout ça. C’est assez simple…)
Je regardai la tête du meussieu. La tête du meussieu ne semblait pas follement enthousiaste.
- Ca va péter, qu’elle me dit, tout à trac.
- C’est sûr, que je lui répondis du tac au trac, et dans pas longtemps.
- J’ai le trac, qu’elle insista, la tête.
- Et moi, j’ai la tr… euh…moi aussi, je lui répondis-je.
Le meussieu pensait dans sa tête à des choses très désagréables, comme qui dirait éminemment désagréables. Et je voyais à mesure ses réflexions éminentes s’afficher sur son visage. En quelque sorte, je lisais en lui comme dans un livre. J’aurais pu mettre « comme dans un livre ouvert », mais c’eût été stupide : que diable voudriez vous lire dans un livre fermé ? Les gens feraient bien de réfléchir avant d’écrire n’importe quoi.
- Je n’ai pas très envie de continuer, litotat le meussieu en assurant son petit camarade à l’épaule car en ce temps là, on assurait tà l’épaule. Le huit n’était point encore passé dans les us, mœurs et coutumes et n’existait qu’à titre de curiosité exotique et expérimentale dans le catalogue du Vieucampeur, lequel était beaucoup moins chatoyant et fourni que l’œuvre d’art en multiples exemplaires qu’on nous propose ce jour d’hui.
Il n’avait pas fini d’exprimer sa pensée, ce qu’il fit d’un aphorisme catégorique et définitif :
- On va prendre une sacrée branlée…
De fait, les nuages d’orages accouraient à toutes jambes et l’air sentait l’eau, le gaz et l’électricité, voire le soufre et la poudre à canon.
- Faudrait voir à se carapater…et au galop…
Martine grimpait toujours derrière l’éperon, la corde défilait régulièrement et exceptionnellement, il n’y avait pas de sac de nœuds à démêler. Les cordes d’alors n’étaient pas celle de maintenant et ces fâcheuses faisaient volontiers des nœuds…mais zalors des nœuds…que parfois on était obligé de se décorder et de tout balancer par-dessus bord pour détortiller. Mais heureusement, nous ne dûmes pas, ce jour là, en venir à ces regrettables extrémités.
Le copain du meussieu est arrivé au relais, casqué, matérialisé, le regard chaussé de lunettes noires, regard de sphynx énigmatique… Les lunettes noires inspiraient un profond respect, encore plus profond que le casque, voyez-vous. Déjà à l’époque que je parle, mais aujourd’hui c’est pareil. Allez savoir pourquoi… Sans doute les lunettes noires donnent-elles le regard vide et sans expression du professionnel sans état d’âme qui en a vu d’autres et à qui on ne la fait pas. Mais comment en voir d’autres avec un regard vide, je vous le demande ?
Alors il (le copain) s’est mousquetonné, clac ! Enfin, quand je dis clac ! c’est façon de causer. On était trois sur le relais avec des tas de mousquetons mousquetonnés partout empilés bien serrés les uns dans les autres sur un piton rouillé. Il fallut procéder à quelques aménagements.
Nous procédâmes.
Nous constatâmes encore une fois que force et que rage font parfois plus que patience et longueur de temps.
A cette occasion, nous dîmes des mots grossiers. Il est à remarquer qu’en beaucoup de cas, les mots grossiers facilitent énormément les choses, énormément. C’est stupéfiant. Je suis stupéfait. Il en faut avoir une bonne collection à sa disposition, des mots grossiers. Quand j’étais petit, mon papa m’interdisait formellement de dire des mots grossiers, sinon, je recevais une baffe. Alors j’en accumulais clandestinement. En cachette, quoi. Finalement, je regrette pas, c’est utile.
Car le relais se faisait sur un piton rouillé.
Et encore, bien heureux qu’il y eût un piton rouillé et non pas, comme souvent, un vague becquet rondouillard qu’on ne savait trop comment ficeler. Je vous rappelle que ce que je vous cause là, c’est le temps jadis, ousqu’on combattait au corps à corps, ousque la perceuse n’avait pas éloigné les adversaires. Les relais maintenant, c’est vrai que c’est plus mieux. Non seulement plus mieux, mais normalisé, c’est dire. On a même le droit de gueuler après l’équipeur si c’est pas comilfaut. En ces temps jadis, où on grimpait en grosses avec sac, guêtres et même piolet, oui ! piolet ! vous avez bien lu, au Peigne et ailleurs où on grimpe maintenant en basquettes-ticheurte, la distance entre les relais était imposée -le croiriez-vous ?- non par la longueur de la corde et l’état de charge de la batterie, mais par la disposition des lieux. Parfois une longueur, mais aussi une demi-longueur ou un quart de longueur, ce qui impliquait de brasser des kilomètres de corde, ou encore un peu plus d’une longueur, ce qui était nettement moins confortable, on l’a vu plus haut.
Donc, piton rouillé.
J’avais une aveugle confiance dans les pitons rouillés en vertu du raisonnement suivant : s’ils sont rouillés, c’est qu’ils sont là depuis longtemps. Ils ont donc subi moult intempéries et mauvais traitements inhérents à la fureur du dieu Pan. Et si malgré l’ire des dieux, et ces moult intempéries et mauvais traitements, ils sont toujours là, c’est qu’ils sont solides.
Certains esprits chagrins m’ont fait remarquer que ce raisonnement était spécieux (parfaitement, spécieux, c’est le mot qu’ils ont dit), qu’il fallait, au contraire, montrer de la défiance envers les pitons rouillés, bref, façon entortillée de me faire remarquer poliment que j’étais un con.
Mais je n’ai jamais eu d’histoire avec les pitons rouillés ; l’estime semble réciproque. La violente amour que j’éprouve envers les pitons rouillés date de cette époque et le passage des temps et des ages n’a pas affaibli cette passion immodérée.
Bien. Cette question des pitons rouillés étant réglée, revenons à Martine. Martine qui grimpait toujours, invisible par là bas derrière, et que j’assurais vaguement, laissant nonchalamment filer la corde car j’avais en tête d’autres soucis.
Je voulais m’en aller.
5.
Je voulais m’en aller.
Je voulais m’en aller parce que j’avais comme qui dirait, la trouille. Normalement, l’orage aux fesses, ça me fiche toujours la trouille, normalement. Les vrais alpinistes n’ont pas la trouille : ils sont virils, bronzés et courageux. Ca, je le savais, je l’avais lu dans les livres avec les photos des faces Nord terribles et penchées. Mais là, bon, c’était pas une face Nord redoutable et on n’était pas dans les livres, alors j’avais la trouille. Mon estomac descendit plus bas que mes super-guide et fit un gargouilli du genre glou glou glou, à cause de la trouille mais maintenant, avec le recul du temps, je réfléchis que le gargouilli c’était plutôt que j’avais faim. Alors l’orage…faut dire que la semaine précédente, on en avait essuyé un, d’orage, à Coste-Coulnier. Coste-coulnier, c’est pas très prestigieux, c’est même pas prestigieux du tout, mais c’est très pointu. On a volé plus vite que Pégase sur les arêtes et on a fait un temps que le gardien des Bans en était tout ébahi. Faut dire aussi qu’on était drôlement motivé.
Bref, les deux types, au relais, entamèrent un conciliabule comme quoi l’un voulait continuer et l’autre voulait descendre. Je ne dis d’abord rien, mais j’étais plutôt du côté de celui qui voulait descendre. Je fis une mimique comme quoi c’était évident, bien sûr. Mais son copain, au meussieu, il ne voulait rien entendre, ce couillon, avec son nez en pied de marmite. Le meussieu s’emporta un peu, dit quelques mots grossiers que je n’ose rapporter, ayant été élevé dans la religion catholique, et causa comme ça à son copain :
- Ma parole, mais tu ne vois pas ce qui nous arrive dessus ? c’est tes lunettes qui te bouchent la vue ?
A quoi l’autre répondit que Meuh non ! t’exagères toujours c’est seulement quelques nuages. Alors le premier type répéta que :
- On va prendre une sacrée branlée.
L’autre, ça n’eut pas l’air de l’émouvoir outre mesure. N’empêche, c’était admirablement résumé. Tout était dit et s’étendre plus largement sur la question eût été, à mon sens, une regrettable perte de temps.
Bien sûr, j’avais une idée derrière la tête, une idée malhonnête et peut-être même immorale, mais il se trouve des circonstances où on n’est pas très regardant sur les choses de l’honnêteté et de la morale. Pour vous la faire courte, j’expliquai au type que puisque son copain voulait monter et nous descendre, ben c’est simple, je me débranche de ma copine et il se ficelle à ma place. Voilà. Et nous, on s’en va. Et tout le monde est content. Sauf peut-être Martine. Mais Martine, elle n’était pas là. Elle ne pouvait donc avoir d’avis sur ces judicieuses dispositions.
Pour couper court aux palabres et aux remords tardifs, parce que, pour vous dire, j’avais quand même un peu des scrupules dans les talons ayant été, comme je vous l’ai dit, instruit dans une religion qui favorise ce genre de manifestation, nous ne fîmes ni une ni deux, nous détachîmes l’un, attachîmes l’autre, nœud de bouline, nœud de huit, l’autre type étant un adepte du huit et bon, terminé.
Le ciel se fit grondant et je ne comprenais pas par quel mystère l’autre type avait envie de continuer. Il est vrai qu’un cerveau humain, à bien y regarder dans les livres spécialisés avec des planches en couleur, est assez tarabiscoté avec toutes ces circonvolutions compliquées, et les réflexions doivent souvent s’y perdre ou suivre des voies de garage, ça explique peut-être.
Toujours est-il que nous balançâmes le rappel, hop ! et nous fuyâmes au grand galop vers le bas.
A cette époque, on n’en était plus au rappel en S, quand même et sauf exception, faut pas exagérer, mais pas au huit non plus. Je vais vous expliquer la technique, vous mettrez ça dans vos archives, ça vous fera de l’érudition pour briller dans les salons alpins. Et puis on ne sait jamais, ça pourrait servir, des fois, en dépannage.
Donc voilà, on prenait un anneau de sangle, on mettait les deux pieds dedans, on remontait l’anneau jusque sous les fesses, on mousquetonnait les deux brins de l’anneau, ça faisait une espèce de cuissard rudimentaire, on passait la corde dans le mousquif puis sur l’épaule et on la récupérait derrière et roule Raoul. Il y avait aussi le coup avec les deux mousquetons sur la corde, plus confortable que le coup de l’anneau, facile à faire mais trop compliqué à expliquer.
Après ces explications techniques, je finis de raconter la descente. Nous torchâmes la descente à toute vitesse jusqu’en bas, vu que le ciel grondait avec une grande méchanceté. Je donnai un grand coup de pied sur le rocher et un petit coup d’accélérateur pour passer la rimaye, pardon, la roture et voilà. J’atterris sur le névé. Bon, moi j’étais tiré d’affaire et je me sentis allégé d’un grand poids. Le camarade suivit à trente secondes et fut aussi soulagé d’un grand poids.
- Camarade, je lui dis, la gare du téléphérique est à une demi-heure, filons ! avec un peu de chance, on ne se fera pas rincer.
-
« Camarade » était un titre purement conventionnel, héritage des années de quand j’étais étudiant. On vendait, avec un « groupuscule » (c’était le terme consacré) d’extrême gauche, du maoïsme à la sortie des amphis. Le maoïsme est une doctrine désuète qu’on ne trouve plus dans le commerce, mais qu’il était convenable de porter, à ce moment là, dans un certain milieu. On appelait tout le monde « camarade » en brandissant un petit livre rouge. On était vachement convaincu et on se marrait bien. Ca n’était pas incompatible. Donc un « camarade » n’était pas forcément un camarade. Mon ami Bertrand s’en souvient bien. Un jour, le camarade Faufilet, qui était un garçon charmant, poussa un gros soupir, lui tapa dans le dos en l’appelant « cher camarade » et lui rafla sa copine.
Bref, excusez-moi, je digresse. Je ne suis pas sûr que mes petites histoires vous intéressent.
J’empoignai un brin du rappel par-dessus mon épaule et nous prîmes le large, direction le bas, on pliera la corde en descendant.
Les premières gouttes tombaient quand nous arrivâmes à la gare du téléphérique…
Peut-être que je vais laisser tomber le passé simple, « âmes », « îmes », « ûmes » qui fait légèrement prétentieux, voire carrément snobinard, pour le présent de l’indicatif. On dirait le type qui ramène sa sciences regardez voir un peu si je connais mes conjugaisons et mon orthographe et tout ça… pas du tout mon genre… D’un autre côté, le passé simple a un petit look rétro qui me plaît bien.
Nous arrivâmes (ha, ha) donc à la gare du téléphérique alors que les premières gouttes tombaient. Le hangar puait toujours l’huile rance que c’en était dégoûtant. Mais nous nous dîmes qu’un hangar sec qui pue l’huile rance dégoûtante, c’est mieux que pas de hangar du tout.
Toute cette histoire de se mettre au sec et de fuir devant le mouillé avait occupé nos esprits une bonne partie de la matinée.
6.
Assis sur le banc métallique aimablement -et gratuitement- mis à notre disposition par la munificence de la Société des Téléphériques du Mont Blanc, je me mis à penser à Martine. Le type avait posé son sac et se coupait des rondelles de saucisson en fumant une cigarette.
(Ciel ! Quelle horreur ! Comment peut-on ?)
Il est vrai qu’à cette époque, fumer n’était pas encore devenu mauvais pour la santé, de sorte qu’on le faisait beaucoup. C’est devenu mauvais quand la télé est venue mettre son nez là dedans. Le saucisson pareil. Si l’on y pense, il ne reste pas grand-chose aujourd’hui qui soit encore bon pour la santé en dehors de payer de gros impôts à l’état.
Donc mes sentiments étaient partagés. D’un côté, il y avait le type qui baffrait le saucisson, il en avait pratiquement perpétré le massacre, et il entamait le sacrifice d’un respectable morceau de fromage (je me demandais où il fourrait tout ça, étant du genre gringalet), et de l’autre, je ruminais des idées fluctuantes sur le sujet de Martine.
- je m’demande ce qu’il fiche, dit le type, en engloupant un énorme morceau de fromage.
- Qui ça ? que je lui demandai, au type.
- Azer, qu’il me répondit-il avec un gros effort pour avaler.
- Azer ?… C’est quoi, Azer ???
- Mon copain…Azer, qu’il s’appelle. Azer Tuillope, c’est son nom. Il est pas d’ici.
- Ah bon…
-
Avec un nom pareil, je me doutais bien que le type n’était pas né natif de Raon l’Etape ou de Ladignac-sur-Rondelle (Corrèze). En fait, pour être honnête, le copain du type, j’ai oublié son nom. Il y a au moins trente ans…J’ai mis Azer parce qu’il me semble bien que c’était un nom comme ça, un peu à coucher dehors…
Maintenant que j’y repense, c’était peut-être Qwerty…
Bref, j’en étais resté à Martine qui me turlupinait un peu la cervelle. J’avais comme qui dirait, des états d’âme vu que la religion catholique m’avait mis dans la tête des histoires de complexe de culpabilité, un bon catholique étant tout d’abord un coupable de quelque chose, qui doit absolument se repentir, et faire des macérations pour être en paix avec sa conscience et gagner son paradis. Amen.
J’imaginais sa tête en voyant apparaître, à l’extrémité de la corde, un casque inconnu puis un visage inconnu, et enfin un inconnu tout entier. Non, mais la tête qu’elle ferait ! La drôlerie de la situation m’apparut dans son ampleur et je ne pus m’empêcher d’en rire.
Lequel rire s’étrangla tout de gob dans mon larynx lorsque je me rendis compte que j’aurais vraisemblablement à fournir quelques explications. Car enfin, je pouvais retourner cette affaire dans tous les sens, il en ressortait, in fine, que je l’avais bel et bien laissée tomber, elle, Martine, dans un moment d’adversité. En conséquence de quoi, il y aurait évidemment remontrances, criailleries et vociférations à cause que je m’étais permis de la traiter, elle, Martine, de façon intolérable.
J’en touchai deux mots au type à côté qui continuait à broyer des aliments avec une conscience admirable. Il me donna une grande claque dans le dos pour me faire descendre les remords dans les talons et me proposa un morceau de nougat, un morceau de nougat, dis-je, propre à coller l’une à l’autre les mâchoires d’un crocodile. J’eus un peu de mal, mais comme j’avais faim –ayant commis l’erreur impardonnable de laisser la bouffe à Martine- je ne fis pas d’histoire.
Conseil aux jeunes qui ne connaissent pas la vie : ne commettez jamais cette erreur de laisser la bouffe (et les clés de la bagnole) à votre collègue (ou à votre copine). On ne sait jamais ce qu’il peut arriver. Si Madame a ses vapeurs…
Dehors, il tombait des cataractes. Evidemment, Dieu pleurait sur les turpitudes de l’humanité.
Bon…
Ca fait quoi, là…
Une page Word ?
Ouais, un peu plus…en rajoutant quelques « à la ligne »…
Quelques interlignes (pour aérer)…
Quelques commentaires à la con…
Genre quelle heure qu’il est merde neuf heures moins le quart déjà qu’est-ce qui ya à la télé ce soir ousqu’il est le minizap ah! voilà bon alors sur la Une commissaire Moulin quoi? avec Johnny? p… j’arrive pas à l’encadrer ce mec sur la Deux à vous de juger émission politique bof ! toutes pareils les émissions politiques sur la Trois Harcèlement ah, ouais! bien! je l’ai vu au ciné je m’souviens que y avait quelques scènes bien gratinées bien juteuses bien croustillantes des scènes de stupre et de fornication sur le coin d’un bureau miam miam des scènes ousque Demi Moore s’envoie Michael Douglas et il proteste ce con il dit non non quel con ce mec c’est pas possible d’être aussi con…si j’étais à sa place…ouais bonne idée je vais regarder ça.
Bon, d’accord, encore un petit truc et ça me fera le taf pour ce soir. Faut pas pousser, quoi.
Ben finalement, sur la Deux, c’était Envoyé Spécial, c’est quoi ce binz? ils se sont gourés, dans le minizap, alors j’ai regardé, c’était intéressant avec un truc sur l’entraînement des kamikazes et autres excités aux Philippines, de vrais fanatiques, c’est dingue ça…mais j’ai quand même regardé la scène de fornication, j’ai zappé seulement après, non mais qu’est-ce que vous croyez ? j’allais pas rater ça, quoi…vous me prenez pour qui ?
7.
- Tu veux boire un coup ?
Le gars me tendit une gourde basque, en forme de pis de chèvre, à la mode en ces temps-là. Une gourde qu’on y buvait « à la régalade ».
Encore un truc à la c...
Bref, au final, comme je n’avais pas quelques années devant moi pour assimiler la technique élémentaire de la régalade, j’avais laissé tomber cette histoire et en étais revenu à la bonne vieille gourde alu toute cabossée de partout.
Je pris la gourde et dévissai le petit système « à la régalade » afin de boire normalement, comme un grimpeur normalement constitué. Je n’avais pas envie de faire des simagrées.
- Qu’est-ce que tu as mis, là-dedans ? c’est vachement bon !
- C’est du thé de guide… qu’il me dit.
- Du quoi ? que je lui demande.
- Du thé de guide, qu’il me répond. C’est André Diard, un guide de Pralo, qui m’a donné le truc. Tu mets du thé, et puis, pour empêcher que ça gèle, tu rajoutes un…euh…un additif, un adjuvant quoi. Et plus tu montes en altitude, plus tu rajoutes.
- Ah ben dis donc, que je m’éberlue, j’ pensais pas que c’était si haut, le Plan de l’Aiguille…
Je repris un peu de thé de guide pour m’éclairer les idées et me donner du cœur au ventre, avant d’affronter Martine, propriétaire d’un fort pittoresque caractère, mais assez rugueux, surtout en la circonstance. Cependant, mes idées de culpabilité se diluaient peu à peu dans le thé de guide.
Dehors, Dieu pleurait toujours à chaudes larmes.
Puis il y eut à l’extérieur des bruits de voix et des raclements de godasses.
Martine déboula comme une furie. Son casque dégoulinait sur le bout de son nez, elle était trempée comme une soupe, bleue de froid, claquant du bec, la corde en vrac sous le rabat du sac.
Elle déboula donc comme une furie et me fonça droit dessus. Le froid n’avait pas entamé sa pugnacité. Ses yeux lancèrent des éclairs (décidément, je suis abonné aux éclairs…) que si c’eut été de vrais éclairs, j’en fusse tombé foudroyé tout raide mort… là… à ses pieds. Heureusement, ce ne fut pas. Elle me cria après salaud tu m’as bien laissé tombé en claquant des dents.
- Sa-sa-sa-laud, tu-tu-tu m’as bien laissé tombé, merde ! t-t-t-t’es un vrai salaud (elle claquait des dents, a-a-a-lors elle avait du mal à articuler surtout qu’en plus, elle avait les lèvres toutes bleues)
Puis elle continua à déblatérer contre moi et je ne compris pas tout ce qu’elle disait, vu qu’elle claquait du bec, mais étant données les circonstances, je crus saisir assez exactement le sens général du discours et la profondeur de sa pensée.
- Alors ? qu’est-ce que t-t-tu réponds ?
La question me prit au dépourvu. Jusqu’alors, j’avais laissé passer l’avalanche en pensant à autre chose. Je me sentis un peu gêné et cherchai désespérément un trou de souris pour y disparaître.
Mais rien…
Une réponse s’imposait. Mais quelle ?
Mentir effrontément ? pour la perdition de mon âme ?
Dire que j’avais eu inopinément un malaise de boyaux m’obligeant à redescendre illico ? J’étais resplendissant de santé ; elle ne m’aurait pas cru.
Dire la vérité ? que je n’avais pas eu envie de prendre la rabasse de plein fouet ? en quoi, selon moi, j’avais eu parfaitement raison, vu que j’étais sec et qu’elle était rincée jusqu’à l’os. Mais le moment était peut-être mal choisi pour soutenir la pertinence de ma thèse.
Je me décidai pour une réponse dilatoire et diplomatique.
- Ben…euhhhh….
Elle me dit que ah oui c’est tout ce que tu trouves à dire je vois apparaître au bout de la corde un type que je ne connais même pas tu me laisses tomber je ne sais pas où tu es passé et patati et patata…tu abuses de ma confiance et…
- Oh ! abuser de ta confiance, abuser de ta confiance…tout de suite les grands mots…
Qu’est-ce que je n’avais pas dit là ! J’ai cru qu’elle allait me bouffer tout cru.
Puis elle se mit à trembler (comme une feuille) et à frissonner, à cause qu’elle était mouillée de froid, puis elle entama carrément une danse de St Guy.
Je vous remémore, bien que vous le sachiez, bien sûr, mais un petit rappel (ha-ha) ne saurait faire de mal, que Gui (ou Vite, ou Vith) saint et martyr, évangélisateur de la Lucanie (c’est quoi, ça ?) au 5ième siècle, était très populaire au moyen-âge. Il protégeait de l’épilepsie et de la chorée ou danse de Saint Gui. Fête le 15 juin.)
J’entrevis une porte de sortie honorable.
- Ôte ça, tu es toute mouillée. Mets mon pull.
Je lui tendis mon pull. Un beau pull bleu marine col camionneur, avec des renforts en cuir aux coudes et aux épaules, et une poche à fermeture éclair sur la poitrine. Comme les guides. C’était Leduc, je crois, qui fabriquait ça. Il m’avait coûté une fortune. Mais qu’est-ce que j’aurais pas fait, à l’époques, pour singer les guides, ces dieux bronzés à longueur d’année qui tombaient les filles avec une facilité décourageante… en fait, tout ceci relève d’un pur fantasme littéraire. Renseignement pris, les guides, quand ils avaient une journée de congé, rentraient chez eux et se jetaient sur leur lit pour dormir des douze heures d’affilée.
Ce pull eut un destin tragique : il disparut un jour au refuge des Ecrins ; quelqu’un l’a emprunté sans me prévenir et a oublié de me le rendre.
- Crois pas que tu vas t’en tirer comme ça, qu’elle me dit, on va s’expliquer.
La benne s’arrêta dans un grand bruit de ferraille. Nous nous engouffrâmes. Pendant la descente, Martine regardait ostensiblement ailleurs en faisant la gueule. « On va s’expliquer », qu’elle a dit.
[Là je pourrais vous intercaler, par exemple, un paragraphe érotico-figuratif avec la description circonstanciée de Martine dans son ticheurte mouillé moulant ses seins dont les pointes, durcies par le froid, attirent les regards concupiscents des mâles en rut. Concupiscents… ouais… tiens, je pourrais rajouter lubriques, aussi… les regards lubriques et concupiscents… et puis libidineux, aussi… j’aime bien libidineux… enfin, tout ça, quoi… j’ai cru comprendre que c’était la mode actuellement sur c2c. Mais bon, comme je suis un bon père de famille qui regarde en cachette des films de cul, je m’abstiendrai. Et puis d’autres s’y sont essayés avec un certain succès. ]
Expliquer, expliquer… comme explication, je voyais ça… une avalanche de récriminations, une mercuriale sévère, pendant lesquelles je ne pourrais pas en placer une. D’ailleurs, je n’avais pas intérêt, je n’y songeais même pas.
Mon éducation catholique fit que je me mis à craindre la justice du Tout-Puissant et son juste courroux, car enfin j’avais péché contre le dogme de la solidarité alpine (encore que…). Ah ! dire que tant et tant d’humains vivent parfaitement heureux avec un bien mal acquis, ou un coup de canif dans leurs principes (pour autant qu’ils en aient), lesquels ne semblent nullement jeter le trouble dans leur conscience ou incommoder leur digestion, mais leur attirer, au contraire, les bénédictions et les largesses de la providence…
Je ne faisais pas partie de cette heureuse tranche de l’humanité.
J’ai bien essayé de racheter mon paradis en lui payant un chocolat chaud hors de prix, puis un deuxième chocolat chaud tout aussi hors de prix, mais ça n’a pas marché. Elle faisait toujours la gueule.
A la fin, je lui ai quand même réclamé mon pull Leduc, faut pas exagérer non plus, il y a des limites.
Elle m’a fait la gueule pendant deux mois.
- Et après ?
- Quoi, après ?
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Ben après, elle s’est mariée.
- Avec un homme (oui, de nos jours, ils faut préciser)
- Document type:article
- Categories:stories
- Activities:
- Article type:personal article
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