-Auteur : Didier Bétemps
Cela faisait déjà 3 semaines que l’anticyclone était là, et je n’avais pu aller gratter la glace qu’une seule fois, et en plus, là où il n’y en avait pas.
Nico les mauvais tuyaux m’avait proposé d’aller vite fait à Madness très mince (trop mince voir anorexique). «- T’es sûr de tes infos ? - Ouaih ,ouaih, ça fait »
En remontant le glacier d’Argentière, j’avais tout de suite vu que la glace était en vacances. La première partie fut vite avalée, Nico avait quand même trouvé le moyen d’envoyer son casque dans la rimaye mais cela n’avait pas l’air de l’inquiéter «- On continue ou pas ? - Ouaih, ouaih , c’est bon » Et maintenant j’avais beau gratter avec les engins, après deux beaux patins , quelques clogs placés dans un rocher très moyen, quelques pierres rendues à la gravité, les séances de dry oubliées, c’était évident il manquait un élément au décor . Les rappels s’imposaient, retour à la maison…
Alors quand Marc m’a appelé et qu’il m’a dit « la Desmaison aux Grandes jo », j’ai vite senti l’opportunité, « je te rappelle , je négocie »
« - Doudou, je vais, peut-être, aller 3 jours en montagne, la semaine prochaine. - Oui, mais je te rappelle que tu dois emmener les enfants 2 jours au ski puisque tu es en vacances toute la semaine prochaine et que moi, je travaille »
Avec Marc ça roulait fort, les sacs furent vite bouclés, on s’était mis d’accord sur la stratégie et les infos de Pat (qui avait répété la voie l’année dernière encordé avec le Dauphiné Libéré pour quelques articles) nous avaient permis d’être rapidement prêts.
La descente de la Vallée blanche, avec le matos, 5 jours de bouffe, les skis d’approche et les chaussures de montagne, rappelait les meilleures scènes de James Bond en vacances d’hiver à Chamonix, la belle blonde et ses copains les méchants n’étaient pas là avec leurs scooters des neiges, mais les impacts dans la neige furent nombreux…
L’approche fut plus rapide que prévue, et la décision d’attaquer le jour même s’imposa : le besoin d’être rapidement en action était partagé, en plus j’avais promis, à mon insu, que dans 3 jours au plus tard, je serai de retour…
A la nuit tombée, Marc finissait la 4ème longueur, la première rampe était bien fournie, quelques beaux passages en glace et à droite toute pour le bivouac. Mon compagnon, fidèle à son habitude, avait déjà préparé en partie l’emplacement, quelques mètres à plat pour poser les fesses, tout en m’assurant, et en tirant le sac de hissage. Marc ne rechignait pas au quotidien comme en montagne. Il avait abandonné le métier de guide (les clampins, c’est trop lent ! il avait conseillé à trop de clients de plutôt prendre des vacances à …la mer !) alors il s’était associé avec Tonio dans les travaux acros. Il était capable de bourriner 2 heures sur un pan après avoir passé 10 heures pendu sur une stat.
La nuit fut calme au poste de police et étoilée en montagne.
Le 2ème jour,au programme, un bouchon de neige récalcitrant pour s’échauffer, du mixte comme à la maison, 2 longueurs un peu délicates et de la glace au dessert. Encore un virage à droite , fin de la deuxième rampe, pour une section d’artif qui devait nous conduire au bivouac. Des slovènes avaient séjourné 10 jours dans la voie quelque temps auparavant (en Slovénie, il y a 2 types de vacances : soit tu prends tes congés en Adriatique, soit tu vas aux Grandes Jorasses), ils avaient laissé une corde dans le passage d’A1 . Alors on teste la dame, et hop on monte dessus. Résultat , 2 ème bivouac plus tôt que prévu .Rebelote, pour faire fondre de l’eau, préparer une banquette pour tenter de s’allonger un peu, un bruit de casseroles pour malheureusement ingurgiter quelques « lyos ». .Et puis une p’tite tisane, un p’tit cachet, et au lit.( Il manque quelque chose…à vous de trouver .)
Le 3ème jour, de la belle escalade dans du rocher correct, un peu de mixte et surtout une belle vue sur le Linceul. En prenant de la hauteur , l’ambiance devenait exaltante et l’envie de sortir se faisait de plus en plus forte. Quand on passa devant le sac Millet laissé par René (par pour Céline ), on pensa que le « diable » venait d’être médaillé il y a quelques jours : son pote Mazeaud, président du Conseil constitutionnel pour quelques temps encore, l’avait proposé aux plus hautes distinctions, chapeau bas pour ce Monsieur , on peut le dire , d’ailleurs on le gueulait si fort (l’heure du délire avait sonné ) que les 2 cordées qui étaient dans Le Linceul se posaient des questions .
Bref, ça montait, ça montait, R32 au compteur. Une petite longueur d’artif avant le dodo, du mixte un peu délicat, et retour au bivouac à l’étage du dessous. Cette nuit Marc dormira saucissonné dans un hamac, et moi les fesses collées, non pas, contre Ginette mais contre Rocher.
Aujourd’hui, ce devrait être la sortie. Les 2 compères étaient en forme, la remontée des cordes constituait l’échauffement du jour, et toujours ces grosses conneries jetées en l’air, on était heureux comme 2 gamins.
Je finissais de remonter le sac de hissage quand ce dernier se coinça , un p’tit coup sur le jumar pour ramener le récalcitrant quand une écaille se détacha, elle toucha Marc à la main. Quand je le vis arriver au relais, sa main était déjà enflée .Il ne pouvait pas franchement bien la fermer. On mit le dit membre dans la neige, et, moi, je me préparais à sortir, bref il fallait faire vite, ce soir il fallait être au refuge Boccalatte.
La longueur suivante réclamait un peu d’attention : le topo disait 35 m, mixte délicat. Concentré, matériel organisé, les petits devant, les gros derrière, en route.
Malheureusement, au bout de quelques mètres, et heureusement juste au dessus d’un bon camalot, plus de crampon droit, la talonnière avait cassé. Marc me redescendit au relais.
1 heure à ficeler quelque chose pour essayer de retrouver une pseudo fixation, pas question d’échanger avec Marc, il avait, lui, des pieds de nabot.
En montagne, la roue peut vite tourner et, en ce moment à notre sens, elle tournait un peu trop vite…
Il était maintenant 10 h, il fallait sortir de ce merdier, et là, commença une séance de pédalage : bien sûr à chaque fois que j’essayais de me propulser sur le pied droit, je voyais le crampon se mettre de travers, une glissade s’en suivait, la glace était mince mais suffisante pour rendre les choses compliquées, j’essayais toutes les positions, ma créativité me permit d’avancer de 4 à 5 mètres en 4 heures, j’avais beau être actif mais la progression devenait impossible. En plus un » putain » de foehn s’était mis de la partie, des coulées de poudreuse m’arrosait en continu.
On changea de vocabulaire : les noms d’oiseaux furent évoquées, les gentes féminines citées, il ne restait plus qu’appeler le PG. pour rétablir l’ordre dans cette foutaise.
Marc dégrafa le pantalon pour récupérer les piles de la radio LT 36 qu’il avait strappées sur son ventre pour les protéger du froid. Nos copains du PG furent vite à notre écoute, mais le vent devait forcir dans l’après-midi et pas question d’hélitreuiller dans ces conditions, pas de gros pépins, alors il fallait attendre demain, peut-être ?
Notre copain Gibé, big boss de météo cham, dit « moulure », (il avait pris l’habitude de noter sur son carnet toutes les moulures des voies un peu dures de la Yaute, eh “moulure » qu’est ce que tu fais dans ce crux, et lui, il te sortait son carnet et t’expliquait calmement pied droit, pied gauche ,… ) nous avait promis un anticyclone encore pour « au moins une semaine », mais là c’était presque Beyrouth, et où ça ?Aux Grandes Jorasses, juste 80 m sous le sommet.
Dans la vallée, c’était morose , il faisait » presque » beau, mais par ici, manque de neige , par là, manque de rien, par là- bas, manque de tout, c’était la vie du bas, comme ils disent en haut lieu.
En plus la campagne électorale commençait à raser vraiment tout le monde, les poilus comme les autres : la surenchère dans les propositions avait dépassé tous les records, et on ne savait plus qui couchait avec qui , seuls quelques journalistes, les derniers charognards, les spécialistes des faits qui font peur, ceux qui rendent la ménagère frileuse dès le mois de septembre, traînaient dans le coin, ils attendaient la réception du René au Majestic.
L’écho des montagnes fit son œuvre : 2 soldats sont bloqués dans la face nord des Grandes Jorasses au même endroit que René , 30 ans plus tôt, l’histoire se répétait, au moment même , où on honorait notre ancien combattant.
Tout le monde fut averti, la nouvelle se propagea au-delà du col, jusqu’au bord du lac d’Annecy ,jusque dans les familles…
Nous avions versé sur l’autre rive : il fallait absolument se protéger de ce vent, celui qui laisse des traces bleues sur les extrémités, celui qui use le combattant, la main de Marc n’ était pas très belle. Notre tente de paroi fut arrimée du mieux possible, l’attente pouvait commencer, et peut-être durer plusieurs jours.
La nuit fut longue, nous n’avions plus rien à nous dire, chacun avait construit sa bulle.
Le froid du matin nous sortit de notre somnolence, les mêmes gestes, les mêmes pensées, mais un soulagement profond, le vent était tombé, la lumière était redevenue limpide, aujourd’hui nous serions dans la vallée, le moral remontait.
Les relations publiques se rétablissaient, le téléphone avait résisté au froid.
C’était Krysten, la copine de Marc, elle ne comprenait pas tous ces risques pris pour quelques cailloux, elle s’en remettait à tous les commentaires qui s’étaient développés sous l’action des journalistes, elle avait entendu ceux qui ne vont jamais en montagne s’étonner de tous ces morts, des touristes qui ne comprenaient rien à ces 2 personnages alors que les pistes sont si bien balisées, elle envisageait de mettre fin à ces relations avec un individu si incohérent.
Les aventures amoureuses de mon compagnon devenaient sombres malgré les avantages que portaient sur elle la belle islandaise. Marc avait beau clamer le contraire, revendiquer sa liberté, expliquer son bonheur d’être là-haut avec des potes, lui rappeler les vacances en amoureux à Cuba, rien n’y fit, et, la communication se conclut pas un grand M…..
Nos sacs étaient prêts, ils nous tardaient de quitter cet endroit.
C’est alors que le premier hélicoptère fit son apparition, il se mit en vol stationnaire devant l’éperon Walker, un photographe filmait avec son barda, les journaux avaient besoin d’images en ces temps moroses. Derrière l’hélicoptère du PGHM attendait son tour pour approcher.
Marc me tendit son portable pour me faire lire le texto de Muriel, qui avait réalisé ma supercherie. (toi é ta montagn alé vou fèr FOUTR mu).
La déception totale était maintenant partagée, et l’autre qui continuait de nous bombarder avec son objectif.
Sans se concerter, 2 mains se levèrent et 2 doigts se raidirent, il n’en fallut pas plus pour que l’hélicoptère vire de bord.
La photo fit le tour des rédactions:
Face Nord des GRANDES JORASSES, le geste qui sauve !!!!
Didier
Tous les personnages fictifs de ce récit existent, regarder bien autour de vous….
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