-Auteur: Catherine Hubert
-Texte publié sur le forum alpinisme en octobre 2005
-Feuilleton en 4 épisodes.
1.La petite annonce au CAF
NDLR : où il est montré comment les anciens se débrouillaient avant l’existence de C2C pour trouver un coéquipier.
Cet été, j’étais de nouveau à Chamonix, avec tout mon matériel et une grosse pêche.
J’avais trouvé un super emplacement de camping à Argentières, dans les bois clairsemés, un peu au-dessus du départ du téléphérique des Grands Montets. J’avais installé ma tente dans une minuscule clairière, et au-travers des arbres je devinais le scintillement du glacier.
Dans ce temps-là, les constructions n’avaient pas tout envahi, et il y avait encore beaucoup de coins superbes où on pouvait faire du camping sauvage à 2 pas de Chamonix.
Quelques petits panneaux avaient été accrochés ça et là sur les arbres : "camping interdit", mais la municipalité laissait faire et avait même installé des poubelles qui étaient régulièrement ramassées. Le coin était superbe, tranquille et propre, et chacun des campeurs sauvages se comportait de manière à ce qu’il reste ainsi.
Les tentes étaient bien espacées, on ne se gênait pas du tout. C’est là que j’allais tous les ans l’été avec les copains, c’était en fait notre camp de base car on passait plus de temps là-haut, en bivouac ou en refuge.
Le torrent était vraiment très froid, ça pouvait aller pour se nettoyer le museau, mais pour être bien propres on allait régulièrement aux bains-douches de Chamonix et on en profitait pour laver en même temps notre linge, avec des ruses de sioux pour ne pas se faire pincer car c’était bien noté sur les portes des cabines que c’était interdit.
Les bains-douches étaient au sous-sol du musée. C’était une de nos sorties favorites lorsqu’il faisait mauvais : au moins là, on avait chaud ! et on en profitait pour visiter le musée qu’on finissait par connaître par cœur car les jours de pluie étaient fréquents l’été dans cette vallée !
Un été même, lassés d’une semaine de bains-douches-musée quotidiens, avec la perspective d’une prolongation des précipitations, et surtout des mauvaises conditions en montagne qui persisteraient encore un certains temps après le retour du soleil… on a fui dans le Sud !
On s’est engouffrés avec le matériel et les tentes trempées dans les 2CV, et zou ! direction les calanques ! Sur le plateau de Castelviel, on a tout étalé par terre, et on a retrouvé le plaisir d’être enfin secs et au chaud ! … et de pouvoir enfin grimper !
Mais là, pas question de partir : il faisait un temps superbe, les conditions en montagne étaient excellentes et la météo annonçait que ça allait durer encore un bon bout de temps.
Mais il y avait un hic : cette année-là, j’étais seule, tous les copains étaient retenus par des obligations professionnelles ou familiales. J’étais venue quand même, j’avais un besoin vital de ce mois de montagne dans ma vie de parisienne.
Au bout d’une semaine de jogging quotidien sur le sentier-balcon des Aiguilles Rouges, à voir défiler les glaciers, les hauts sommets de l’autre côté de la vallée, je n’en pouvais plus : il me fallait aller en face, retrouver les glaciers, faire de grandes courses en altitude, comme avec les copains les autres années.
J’avais vu quelques annonces dans la vitrine du chalet CAF, ça m’a semblé un bon moyen pour trouver un coéquipier. C’est ainsi que ma modeste recherche de partenaire (niveau AD+) s’est retrouvée parmi des offres de vente de crampons, piolets, mousquetons, … entourée de l’enregistreur de pression atmosphérique d’un côté, et de l’annonce d’un certain JC de l’autre.
Le JC en question tapait plutôt dans le TD+ à ED. Son annonce m’a rassurée : il m’a semblé que j’avais statistiquement plus de chance que lui pour trouver chaussure à mon pied.
Sur mon papier j’avais précisé que je repasserai le lendemain à 17 heures.
C’est ainsi que ledit lendemain à 17 heures j’arrivais toute excitée, le cœur battant au chalet CAF.
Il était là, il m’attendait… c’était JC !
2.La fièvre au bivouac
NDLR : où il est montré comment on peut donner à son insu une fausse idée de son niveau, certaines conséquences d’une hypoglycémie, et le rôle des gros mots dans le traitement de l’angoisse.
Je n’en revenais pas… je n’en demandais pas tant !
J’avais du mal à réaliser qu’un tel alpiniste puisse s’intéresser à mon petit niveau, il avait dû mal lire mon annonce…
Mais si ! C’était bien avec moi et mon petit AD+ qu’il souhaitait grimper : « la pédagogie m’intéresse beaucoup » me dit-il, « d’ailleurs si tu en es restée au niveau AD+ c’est que tu n’as pas encore osé faire des voies bien plus difficiles, mais tu vas voir, avec moi tu vas progresser ! » Et il me parla de la face Nord des Droites, et du versant Italien du Mont Blanc où il m’emmènerait faire je ne sais plus quoi, mais c’était des voies TD minimum.
J’étais convaincue qu’avec lui je pourrais progresser, mais, bien que cela flattait pas mal mon égo, j’avais le sentiment qu’il surestimait vraiment mes possibilités !
J’eus beaucoup de mal à le convaincre de me tester d’abord sur une petite course à la journée, dans les Aiguilles Rouges. J’avais récupéré pas mal d’idées et d’informations à l’OHM, et j’avais recopié les topos et les conseils sur quelques feuilles que j’avais apportées.
Lorsqu’il me proposa la voie des Dalles au Pouce, je réussis à lui faire accepter d’escalader d’abord la face Est de l’Index, et qu’ensuite on aviserait…
Cette discussion m’avait demandé beaucoup d’énergie, je me sentais flancher, la tête me tournait, le sang cognait dans mes tempes… J’avais dû un peu trop forcer dans mon jogging (cette fois-ci j’avais fait l’intégrale, depuis le Col des Montets jusqu’au Brévent), et je réalisais à moitié que j’étais en hypoglycémie et que j’avais attrapé la crève. Il me tardait de retourner à ma tente, et dormir bien au chaud !
Je n’avais plus aucune volonté, les évènements se sont alors enchaînés comme dans un mauvais rêve, je n’avais plus de prise sur eux, JC dirigeait tout…
J’ai un vague souvenir cotonneux de courses chez Payot Pertin pendant la fermeture du magasin, d’un tour à l’appart de JC puis à ma tente d’où on a récupéré nos sacs respectifs contenant ce qu’il fallait pour grimper et bivouaquer.
C’est ainsi que je me suis retrouvée le soir même, en pleine nuit, en compagnie d’un parfait inconnu, montant bivouaquer avec 39 de fièvre et un début d’angine…
JC avait une sacré forme physique, il avançait d’un bon pas, à grandes enjambées, et il me fallait faire 2 pas quand lui n’en faisait qu’un. Il portait un sac énorme, qui contenait la corde, le réchaud, et j’y avais entrevu un nombre impressionnant de sangles et mousquetons.
Ce sentier, je l’avais fait de nombreuses fois, il ne m’avait jamais paru si raide, si interminable. La montée semblait devoir durer toute la nuit…
J’avançais comme un automate, les joues rouges de fièvre, l’inquiétude commençait à m’envahir : j’avais peur de ne pas être à la hauteur et de décevoir mon coéquipier, mais aussi ce JC me semblait « bizarre » : mes compagnons de montagne d’alors étaient enthousiastes, mais posés, calmes, réfléchis. Ce JC me semblait trop intrépide, ne se souciant pas de brûler les étapes, fonçant tête baissée. J’avais bien essayé de lui expliquer que j’étais malade, que j’aurais souhaité différer notre escapade, mais il avait été inflexible, il avait décidé de monter le soir même, et rien ne pouvait modifier ce choix. Je me demande encore maintenant par quel miracle j’avais réussi à ce qu’on ne soit pas en train de remonter le Glacier d’Argentière pour bivouaquer au pied des Droites.
Je ne sais pas si chez moi c’est volontaire ou non, mais parfois lors de gros stress je me mets soudain à penser à une scène futile et drôle. C’est alors qu’il m’arrive de rire de manière très incongrue, parfois en scandalisant mes interlocuteurs !
En l’occurrence, c’est le ZOB du golf qui me vint à l’esprit.
L’année précédente, lors d’un stage UCPA, nous étions montés avec le téléphérique de la Flégère pour aller faire la face Nord de la Floria. Avec les copains on mettait un point d’honneur à ne pas prendre les remontées mécaniques, et à bivouaquer chaque fois que c’était possible, tout cela pour le plus grand bien de notre forme physique , de notre égo, de notre penchant « écolo », et de notre porte-monnaie. Mais avec l’UCPA il fallait rentabiliser le stage, et donc nous avions pris le télé.
La cabine commençait à s’élever, ainsi que les "oh !" et les "ah !" d’admiration des passagers devant le paysage sublime des glaciers… C’est alors qu’un immense fou-rire secoua la cabine sous l’air blasé du préposé aux commandes, et de l’air étonné de ceux qui n’avaient pas vu ou pas compris : "mais qu’y a-t-il de drôle ?" demandait autour de lui un monsieur très élégant avec un fort accent londonien. La cabine riait de plus belle en essayant de lui traduire. Une bonne sœur à qui il s’était adressée répliqua l’air pincé, rouge comme une tomate : "c’est le golf qui est en-dessous, je ne sais pas ce qui est drôle".
En fait, les jardiniers, en combinant un engrais renforcé à une variété spéciale de gazon, avaient écrit ZOB en très grosses lettres sur les pelouses du golf. Et ces Messieurs-Dames très distingués qui faisait leur 18 trous ne se doutaient pas ce que le "peuple" voyait d’en haut !
Il parait que ce texte est resté pas mal de temps indélébile, malgré les tontes et arrosages répétés.
Cette histoire de message botanique m’a rappelé celle-ci entendue à la radio :
Des prisonniers, dans le cadre d’un travail d’intérêt collectif, avaient réalisé des plantations de bulbes de fleurs dans le parterre de la place principale d’une ville de province. Personne ne s’était rendu compte de rien jusqu’à la floraison où des gros mots avaient jailli de toutes les couleurs, savamment mis en valeur par le choix et la disposition des oignons ! Cela avait causé un grand scandale, il avait été question d’arrachage, mais au vu de l’afflux de touristes qui venaient se faire photographier à côté des fleurs à gros mots, la municipalité y trouva son compte, je me demande même si depuis elle ne renouvelle pas tous les ans l’expérience !
C’est alors que j’ai réalisé que j’étais en train de rigoler, que j’avais accéléré le pas et que nous arrivions au bivouac. L’angine avait progressé, je ne pus rien avaler d’autre qu’un bol de tisane, je m’enfilai dans mon duvet et je sombrai dans un sommeil agité, peuplé d’immenses parois terrifiantes…
3.La grande peur dans la montagne
NDLR : où l’on voit que le chanvre est sacrément accrocheur, et que le cul de chien bellifontain est très efficace pour l’escalade.
Au petit matin, je dormais comme un loir lorsque JC vint me secouer : "allez hop ! C’est l’heure !"
J’avais transpiré toute la nuit, la fièvre avait presque complètement disparu. Comme j’avais dormi toute habillée, je n’eus qu’à sortir de mon duvet et enfiler mes chaussures. Le soleil éclairait déjà les plus hauts sommets, des brumes légères s’évaporaient dans l’air frais du matin, la journée s’annonçait superbe !
Je me sentais toute ragaillardie, et j’espérais faire honneur à JC en grimpant de mon mieux.
Le petit déjeuner fut rapide, on a fait un petit tas avec nos affaires de bivouac qu’on a cachées dans les rhododendrons, et nous sommes partis, JC en tête, à la recherche du début de la voie.
Cela nous a pris pas mal de temps, les indices étaient rares, voire inexistants, car en ces temps-là, personne ne grimpait l’index par ce côté.
On a fini par trouver le départ et on s’est équipés. A l’époque, les baudriers n’étaient pas aussi sophistiqués que maintenant et n’avaient pas de porte-matériel. Les voies n’étaient pas très équipées non plus, parfois pas du tout, alors on emmenait tout un tas de sangles, des mousquetons, et si besoin des pitons et un marteau. On mettait les anneaux en bandoulière et sur l’un d’eux on accrochait la quincaillerie. C’était le début des coinceurs, tous les grands grimpeurs et les guides en avaient, mais emportaient toujours pitons et marteau.
A l’OHM, on m’avait rassurée : on pourrait s’assurer tout le long sur des becquets, donc sangles et mousquetons suffiraient.
JC portait sur lui une quantité incroyable de sangles, mousquetons, et même des beaux coinceurs tout neufs et de toutes tailles, ça cliquetait et scintillait de partout ! J’étais très impressionnée… Pourvu que je sois à la hauteur, pensais-je, il va me trouver minable, trop nulle…
J’étais décidée à faire de mon mieux, avec mon style affiné tout au long de l’année sur les rochers de Fontainebleau, bien qu’en fait je brillais surtout sur la "Jaune du Cul de Chien" !
Comme je voulais lui montrer ce dont j’étais capable et profiter de son expérience, je lui demandais la faveur de me laisser faire la voie en tête : il pourrait ainsi m’observer et me donner des conseils pour améliorer ma technique. Il a été d’accord, et j’ai réalisé, avec une certaine fierté, la chance que j’avais de pouvoir grimper ainsi avec un alpiniste d’un tel niveau.
Je connaissais par cœur la voie normale de l’index, mais cette face est, je la découvrais. En fait, elle correspondait à ce que j’en avais lu : escalade pas très difficile, mais par endroits sur du rocher assez délité, à manier avec précaution.
Au bout de la première longueur, j’étais très fière de moi : j’avais grimpé comme un chat, en souplesse, sans faire tomber un seul caillou, et j’avais réussi à installer un beau relai, bien sécurisé. J’étais un peu déçue car à cause d’un bombement du relief, JC n’avais pas pu me voir dans un passage en dulfer que j’avais réalisé magistralement avant l’arrivée au relai.
Ce fut au tour de JC. Il était masqué par le bombement, mais je pourrai admirer son style dans la dulfer.
Et puis, il arriva quelque chose d’invraisemblable, de tellement inimaginable que je mis du temps à réaliser ce qui se passait…
Le JC tempêtait, faisait tomber des pierres, agitait la corde en violentes secousses, et lorsqu’il apparut pour le fameux passage où je brûlais de le voir en artiste, il s’est tout simplement tiré sur la corde !
Il arriva au relai le visage fermé, tendu, les mâchoires serrées, m’a dépassée en me bousculant et a continué sans un mot. Je n’avais pas du tout prévu qu’il passe en tête, et le relai n’était pas du tout en bonne configuration… J’ai dû bricoler en vitesse un semblant d’assurance pendant qu’il continuait à progresser comme un somnambule sans tenir compte de mes appels et protestations.
L’inquiétude commençait à m’envahir : Il ripait, faisait tomber des pierres, et je me protégeais de ces bombardements comme je pouvais, en l’assurant. La configuration de l’endroit m’empêchait de le voir, mais j’avais l’impression qu’il était en train de désagréger toute la montagne ! Puis, tout d’un coup tout est devenu calme, la corde se figea, plus un bruit… je me demandais avec anxiété ce qui allait suivre… lorsque tout à coup : "ting ting ting !" le gars pitonnait ! Enfin essayait plutôt de pitonner car j’ai vu bientôt le piton me passer sous le nez, précédé d’un juron. Je crois bien en avoir vu deux ou trois filer ainsi vers le bas.
Mon inquiétude devint terreur : tous ces détails que j’avais enregistrés inconsciemment depuis la veille, en trouvant ce gars bizarre, me revenaient à l’esprit, s’articulaient, s’emboitaient et l’évidence était là, fulgurante : ce gars était dingue, j’étais encordée avec un fou !
Ma première idée fut de me désencorder illico et de redescendre en désescalade cette première longueur.
Il existe de nombreux livres décrivant comment bien s’encorder, avec moult schémas et conseils, mais aucun sur l’art et la manière de l’opération inverse.
Mes seules expériences de problèmes de désencordement jusqu’alors s’étaient toujours passées avec l’accord et la collaboration de toute la cordée, en l’occurrence mon papa, mon frère Gégé et moi. Mon papa avait une superbe corde en chanvre qui avait déjà bien servi, et nous y attachait ainsi que lui-même avec des nœuds en queue de vache bien serrés.
Et invariablement, au retour de course, si l’on s’était pris de la neige, de la grêle, ou pire de la pluie (ce qui était assez fréquent à cette époque en été dans les montagnes de Chamonix), on n’arrivait plus à desserrer nos liens. J’ai plusieurs souvenirs de retours au refuge où on se retrouvait dans la grande salle du réfectoire, en sabots, mais toujours encordés, et tout le monde s’y mettait, parfois même le gardien pour venir à bout de ces satanés nœuds.
Une fois même quelqu’un suggéra de couper la corde, ce à quoi mon pater s’opposa fermement, et on a dû rester encordés sur le chemin, puis dans la voiture jusqu’au chalet où la chaleur du feu dans la cheminée nous a permis de ne pas devoir rester attachés pour la nuit !
Cette fois-ci, la corde était en nylon, mais le problème était plus compliqué : mon éducation m’interdisait de laisser planté là mon coéquipier sans assurance… et puis je n’étais pas non plus si sûre que ça de pouvoir redescendre sans encombre cette partie que je venais de monter.
"Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar, je vais me réveiller !" espérais-je de toutes mes forces… Hélas, non, c’était pour de vrai, et j’étais dans une situation très délicate sinon désespérée.
4.La chute attendue
NDLR : où l’on voit que l’art est mis en valeur par une certaine nudité, et que toute mesure modifie sans doute l’objet testé mais aussi sûrement le testeur.
NDLR2 : le lecteur est expressément prié de ne voir aucune corrélation entre les deux assertions ci-dessus.
Une peur panique m’envahit, mes jambes flageolèrent, je sentis la sueur couler le long de mes tempes, mes mains devinrent moites.
Une idée me vint à l’esprit : si on redescendait, là, maintenant, tous les deux ? il me sembla opportun, voire obligatoire, de ménager la susceptibilité de mon coéquipier, donc j’enrobai la chose : "je ne me sens pas bien, j’ai la fièvre, ça doit être mon angine… sisisi je t’assure, ça ne va pas du tout, il vaut mieux que je redescende…"
Peine perdue ! Son entêtement à continuer était irréductible ! C’est ainsi que je fus obligée de poursuivre cette escalade qui devait nous conduire à la catastrophe, à l’accident, j’en étais convaincue…
Je ne sais combien de temps ni combien de longueurs de corde dura cette torture, mais cela me sembla une éternité. Mon cœur battait la chamade, je transpirais à grosses gouttes, j’avais le feu aux joues, chaque moment me semblait le dernier. J’allais le plus vite possible, je faisais débarouler des pierres, je ne me souciais plus de bien grimper, de "faire joli", je cherchais seulement à rejoindre en vie chaque relai qui me rapprochait du haut, puisque le seul salut possible, s’il pouvait y en avoir encore un, serait en haut. Et lorsque j’assurais, je me préparais au pire…
Soudain, tout ce que j’attendais avec tant d’anxiété, d’angoisse, … arriva !
Nous étions au sommet ! (là je vous sens très déçus, non, non, ne niez pas ! vous espériez avec vos petits yeux brillants de convoitise qu’on s’explose hein ?)
Deux cordées montées par la voie normale étaient là, et avaient déjà posé un rappel. Je me suis jetée et vachée sur le gros anneau métallique comme un naufragé s’accroche à la bouée qu’on vient de lui jeter, et je me suis enfin libérée des liens qui me ligotaient à ce JC de cauchemar !
Je devais avoir un air d’hallucinée car les gens me regardaient d’un air bizarre, surtout lorsque je soufflai à l’un d’eux "je suis avec un fou, je n’en peux plus, laissez-moi descendre tout de suite s’il vous plait". Ils m’ont laissée descendre sur leur rappel, non sans avoir bien vérifié eux-mêmes mon baudrier, mon "8", mes mousquetons, mon prussic… et demandé cent fois "ça ira ? vous êtes sûre ? vous ne voulez pas qu’on vous assure du haut ?…"
Je crois bien que je n’ai jamais descendu aussi vite ce rappel, puis le petit couloir en-dessous, et j’ai foncé au bivouac récupérer mes affaires. Tout en enfournant mon duvet dans mon sac à dos, je levai les yeux, et je vis un attroupement au pied de l’Index. J’ai tout de suite pensé : "aïe, ça y est ! il s’est cassé la figure !" et je me suis approchée avec anxiété.
La foule était là, silencieuse, je me suis faufilée parmi les badauds, très inquiète. Le sac de JC était posé sur le côté, avec quelques affaires… C’est alors que je le vis : il s’était mis torse et pieds nus, en short, un bandeau dans les cheveux, et devant la foule admirative, bouche bée, il gratonnait en traversée à plus de 15 mètres du sol, dans de savantes contorsions alliant croisements, étirements et contre-appuis.
Je me suis esquivée avant qu’il ne s’écrase par terre.
Quelques nuits d’insomnie plus tard, je passai à tout hasard à l’OHM, et le gars à l’accueil me reconnut : "alors, cette face Est de l’Index que je vous avais conseillée, vous y êtes allée ?"
Encore toute émotionnée, je lui racontai ma mésaventure, c’est alors que le gars rameuta tout le monde "vous voyez cette jeune femme ici, eh bien elle est allée faire de l’escalade encordée avec JC !"
Un souffle mystique traversa l’OHM et je fus promue illico au rang de miraculée.
Le JC en question était fort connu des services de secours héliportés qui avaient dû à maintes reprises aller le récupérer dans de grandes voies où il se retrouvait soit bloqué soit accidenté.
Il semblait que jusqu’à présent il n’avait réalisé ces genres d’exploits qu’en solo, mais je l’avais échappé belle !
Je n’entendis plus parler de lui, je pensais que peut-être j’avais assisté à sa dernière représentation. Le souvenir de cet incident m’avait profondément ébranlée : moi qui tenais tant à ma sécurité, qui choisissais scrupuleusement mes coéquipiers et mes courses, comment n’avais-je pas su déceler à temps ce qui clochait ?
Plusieurs années plus tard, quelques lignes dans une grande revue de montagne me rassurèrent sur mon niveau de naïveté : JC, « mon » JC, préparait une expédition dans un des grands massifs des Alpes, et s’apprêtait à réaliser la première en solo d’une grande face. Pour cela, il acheminait une quantité astronomique de matériel et de victuailles, le tout porté à dos d’homme depuis la vallée lors d’innombrables allées et venues, par JC lui-même et quelques aides-porteurs.
Par la suite j’appris qu’une avalanche ou qu’un éboulement avait englouti tout le dépôt avant que la tentative d’ascension elle-même ait commencé, tout ceci sans doute au grand soulagement des sauveteurs !
Cette petite histoire correspond à une aventure qui m’est réellement arrivée, mais j’avoue que je l’ai quand même un peu "arrangée"…
Ne recherchez donc pas la date de l’évènement, ni le nom de mon protagoniste ! (au fait JC ne sont pas ses initiales !)
Et si vous regardez le descriptif de la face Est de l’Index dans les topos de C2C, vous devez vous dire que tous les deux, on a drôlement purgé la voie !
N’empêche que le problème reste entier :
Comment savoir si le menu du restaurant est bon ?
si on skiera mieux en diamir ou en lowtec ?
si on peut s’encorder avec un gars recruté sur C2C ?
si on sera plus mignonne avec les cheveux courts ?
Pour savoir, il faut tester, et certains tests sont parfois irréversibles, du moins dans l’immédiat… (euh, c’est long à repousser, les cheveux ?)
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