-Auteur: Alban Koziol
-Texte publié sur le forum alpinisme en mai 2006
Feuilleton en 7 épisodes
1.
" Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide .
Le mot seul laisse un froid aussitôt qu'il est dit.
Les gens du show-bussiness vous prédiront le bide.
C'est un sujet tabou, pour poète maudit …"
Léo Ferré
"- Zean ! Hoho ! Zean ! "
Jean, il a mis son beau sourire sous son regard d'enfant surpris.
Ce n'était pas innocent, ce petit détour, là, juste à l'entrée de Chantelouve.
Je le sais bien, je ne lui en veux pas.
"-Oh ! Pâpo, que je réplique
-Ouh ! l'ami, lo Zean et l'Alban ", qu'il nous envoie, Pâpo.
Le voilà qui descend de cette petite butte d'herbe douce, là, vous savez bien…
Pâpo, vieux cep, tordu, quelques pas d'une très vieille danse, il est là, au devant de nous.
Les deux là, ils sourient….
" Viens de là, qu'il nous invite Pâpo, tous deux ! "
On marche un peu, on descend, avalés par la porte noire, dans cette cuisine noire.
Un soleil de miel enrage l'obscurité, au fond, le " fuel " ronronne.
Napoléon, le roux, dort en boule sur un fauteuil.
A notre arrivée, il saute sur ses pattes et vient se frotter à nos jambes d'hommes, miaule un peu et s'enfuit vivement, chassant l'ombre du temps qui passe.
Pâpo, d'autor, il nous a mis le blanc.
Le vin danse dans les raies de lumiére d'or.
"- Alors, mon Zean, qu'il dit le Pâpo et sa main claque la cuisse forte de mon ami.
Il existe un fil invisible qui lie ces deux là.
Aujourd'hui ( en 1984 ), Pâpo, il est déjà d'un autre siècle.
Firmin, c'est son prénom, il est d'Entraigues, il y est né en 18….., qui le sait ?
Marié puis veuf, il n'a eu qu'un enfant, une fille, l'Elizabeth.
Elle s'est marié à La Mure à un bon de Ponsonnas, grand joueur de clairon, ce qui ne fit que rajouter à son charme.
Mariage d'Amour, heureux, elle gantière, lui mineur de fond, ils eurent un fils : Jean, mon ami.
Firmin, lo Pâpo, il l'a gardé souvent et longtemps le Jean, ici, à Chantelouve, en pleine montagne.
Jean, il en a appris beaucoup du Pâpo, c'est avec lui qu'il a connu les sentiers et les chemins, les sommets environnants…
C'est Pâpo qui lui a offert ses premières grosses, sa fameuse corde, ils sont allés la chercher ensemble, à La Mure, chez Terras…
Dans les contreforts de l'Armet, c'est Pâpo qui lui a montré comment ficher ses premiers clous, car son Pâpo, au Jean, il a toujours eu la passion d 'enjamber les sommets qui l'entourent, de toutes les façons possibles….
Aujourd'hui, il a un peu passé la main, sa passion, il l'a bien foutue à l'interieur du Jean, bien tâssée, ça ne va pas ressortir comme ça.
Maintenant, il s'enfonce doucement dans le nuit.
De la maison, il voit encore le panneau, là-bas, après, c'est plutôt autour que ça se gâte…
"C'est pas bien grave", qu'il pense, et on en parle pas.
On lui en dit, on lui en raconte un peu, au Pâpo, et puis on parle de La Meije, du Taillefer, alors il est content.
Napoléon est rentré, vaincu par l'indicible, au fond, le " fuel " vibre doucement, la neige est au Rochail…
Bartholomé, c'est le frère du Pâpo.
Lo Bârtho, qu'on lui dit, et on a les yeux qui brillent.
Lo Bârtho, c'est le cadet au Pâpo, mais quel cadet !
Lo Bârtho, c'est deux hommes, ou un ours, comme ça vous arrange.
Il habite à Sainte Luce, la grosse maison, haut fond, après la grande courbe qui mène au Parquetou, celle-là justement qui ressemble à un château, avec ses bassins.
D'ailleurs, on dit : " le château ".
Lo Bârtho, il a la passion des bassins, il en a creusé trois, tout seul.
Dans le plus grand, il y a des carpes et un petit ponton, autour, des joncs, de l'osier, un saule et des boulots.
Au printemps, y poussent des [i)craous majestueux.
Au " château ", avec Lo Bârtho, vivent la Marthe, son épouse, Marie-Elise, leur fille , enfin Amélie, leur petite fille.
Les bassins, c'est pour elle, le ponton, c'est pour elle, les joncs, l'osier, les saules et les boulots, pour elle aussi.
Mélie, quand on parle d'elle, on baisse un peu la voix, on prend des mines.
Mélie, cheveux rouges, une barre de feuiiles de menthe zèbre son regard d'eau profonde.
Mélie….
Au " château " , j'y suis allé, plusieurs fois avec ma douce Maman.
Maman, elle aimait bien Marie-Elise, elles se parlaient longtemps.
Moi, j'allais aux bassins avec Lo bârtho, il me faisait hurler de rire avec ses grands mots et sa voix de tonnerre.
Là-bas, sur un banc, Mélie.
On lui parlait tendrement, Maman lui disait : " petite ".
Un soir, quelqu'un a dit de Mélie un mot que j'ai répété à Maman.
Elle m'a mis la main sur la bouche et m'a regardé d'un air tendre et triste.
" Simple " , que j'avais entendu…
Jean et moi, on sort souvent ensemble.
J'aime bien son style et mon pas lui " va ".
Ensemble, on a ouvert une belle ligne, au Clapier du Peyron, une belle ligne claire, évidente, au milieu de clochetons invraissemblables.
Jean, c'est le cousin de Mélie, lointaine et inaccessible, on a tous les trois, à pêu près le même âge…
2.
Lettre à un ami
" Les vallées, on a vite fait de les traverser.
En voiture, en autocar, en train, il faut filer, toujours plus vite, tracer, pas de temps, plus rien à foutre, la daï, quoi…
Les chemins sont devenus des routes, les routes des autoroutes.
On coupe en deux les collines, on perce les montagnes, on canalise les torrents, on rectifie les vallées.
Quand c'est bouché, on passe dessus ou dessous, pourvu qu'on passe.
Enfant, quand tu venais " chez nous ", tu devais bien te douter déjà que tout n'était pas si simple.
Tu vois, ça n'a pas changé.
Les axes, alors, il n'y a plus que ça .
C'est une sorte de maladie qui s'empare des vallées, ça monte très vite, très loin maintenant et très profondemment auusi, comme la gangrène.
Dans le contrefort des massifs, les sentiers s'élargissent, saisons après saisons, inéluctablement.
Ces vallées, tu les connais bien, elles gardent leur splendeur, mais, regarde à tes pieds s'ouvrir la sente, s'éffondrer le GR.
Tout est tracé, mètré, topographié, à l'extrème.
Au Vallon des Etages, des milliers des marcheurs, le Pré de Madame Carle, des millions de pas, comme au supermarché.
Où sont-elles, les vallées libres, dans Les Alpes ?
Et bien elles sont là où les voitures restent loins, où le dénivelé s'accentue, là où le silence est d'un autre ordre et d'une autre densité.
Je te disais l'autre jour, tu te souviens, je te parlais de cet ami, Jean.
Je voulais te dire et je voulais me taire.
Jean, c'est une grande blessure.
Enfin, il faut savoir ne plus se taire.
Il existe des vallées, tu y entres, personne…
C'est le fond intime des montagnes.
Ces vallées, elles sont traversées de sentiers, mais souvent elles sont un peu délaissées, c'est notre chance, à nous, qui avons des yeux faits pour nous émerveiller comme pour pleurer.
Donc, Jean et moi, nous étions tombés amoureux de la même : la vallée du Haut Bérenger, dans Les Ecrins.
C'est une vallée extraordinnaire, à mes yeux, la plus belle et certainement , une des plus sauvages qui soit…
J'y allais déjà très jeune, à dix ou onze ans, en camp, avec le curé de la paroisse du Villaret, le Père Bonnet.
C'était un curé Rouge, acharné à la rédemption des âmes ouvrières et infatiguable marcheur.
Puis, d'autres camps de jeunes, avec le CES des Trois Saules, à La Mure.
Quand je pris finalement mon essor, j'y suis retourné seul, ou avec mes amis.
Enfin, il y eut Jean.
Le désespoir, le vrai, c'est lorsqu'on décide de se tourner le dos, c'est l'âge, le mensonge et l'oubli.
Quand on aime plus, ça, c'est le vrai désespoir.
Il faut savoir réveiller les morts, les faire revenir à nous et reparler, ensembles, comme avant…
La philosophie de ces temps a bien résisté, vois-tu …
La vision, l'approche de la montagne, l'amour qui nous animaient, rien n'a changé.
Cette vision existe encore.
J'ai encore ce pas.
En vingt ans, il n'a pas changé.
L'amour que je porte en moi est un monument en airain, rien ne l'entame.
"Exigi monumentum aere perennius"
On sortait beaucoup, à deux, à quatre, à plus…
Les Ecrins, les Ecrins et les Ecrins encore.
Le Gioberney, Turbat ( un classique ! ), le Vallonet et puis La Meije orientale, et une vision toute autre, une approche différente, juste Jean et moi.
Au premier coup, ça avait marché.
Alors, on a poussé plus loin, dans le Queyras, entre-autre.
Mais chez nous, c'est là : dans Les Ecrins…
Je t'ai parlé du Clapier du Peyron….
Partis tôt.
Laissé la voiture à Valsenestre ( je venais d'avoir le permis !!! )
On remonte le Bérenger, aux Carrières, on traverse, c'est parti !!! côte 1635…
Etage après étage, on quitte le plancher des vaches.
On se tait.
On regarde pas trop à droite : La Pointe Swan nous rappelle un but monumental, un échec bien véxant, c'est vache, la montagne…
Finalement, au Ramu, on se pose, enfin, pas trop tôt !!!
C'est ouvert " en bas ", Versailles !!! pas besoin d'escalader la fenêtre d'en haut, c'est toujours ça de pris !!!
On est bien ici, le ciel est neuf.
C'est l'automne de la montagne, nous sommes le 8 septembre, demain, c'est mon anniversaire…
On apprend la carte, rien de neuf :
. . . . . . . . . . . . . . . Cabane du Ramu . . . . . . 2185
. . . . . . . . . . . . . . . . . . Pic du Clapier du Peyron . . . . . . . . 3169
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et puis quoi ?
Et ben, rien…
Les jumelles :
Là-haut, c'est l'embouteillage ! , des gendarmes partout !!!
" Mort aux vaches !!! " qu'il lâche, le Jean.
" Les gendarmes, y'en a que deux sortes : les Courts et les Longs ", que je lui balance !!!
On se marre !!!
Nescafé-lait concentré, soupe en sachet, Tortellini " au vrai jus de rôti ( !!! ) ", barre chocolatée et puis un kil de blanc.
J'ai toujours aimé le pinard, même à vingt ans, on a les Pérou qu'on peut…
Planqué dans le "rabbiot ", un torchon enveloppant deux Ponskis;, beignets polonais au zest d'orange, saupoudrés de sucre ( merci Maman ).
On s'enfile ça comme des morfals, on a les doigts en sucettes, Jean, il a du sucre plein sa barbe.
On rigole comme des baleines !!!
Une Camel, deux Camel ( quelle merde quand j'y pense ) et hop !, boulevard des allongés ( qu'on disait ).
Ça a tapé dur, mais on sort quand même les " sakaviandes ".
Demain, on fera moins les marioles…
La nuit tarde.
Sonnailles de barbéou…
Ça descend.
On tourne le dos à la nuit.
Combes noires, crépuscule agonisant.
L'obscurité dévore La Muzelle.
Une tache de soleil résiste encore au sommet de La Swan, puis cède, enfin…
C'est la nuit.
3.Swan
" On est puceau de l'horreur comme on l'est de la chasteté "
L F Céline
C'est Giono qui avait raison : les montagnes, quoi de plus docile ?
Tu les appelles, elles accourent, par centaine toujours prêtes, toujours au rendez-vous, à portée de la main.
Tu n'as qu'à décider, l'embarras du choix en somme, des petites, des grandes, des rondes, des pointues, des montagnes extraordinnaires ou des montagnes toutes simples, comme vous et moi, toujours égales à elles mêmes…
Et puis, les montagnes, elles n'ont pas ces sentiments : jalousie, haine.
Les montagnes, d'une fidélité remarquable, inouïe, rien à voir avec les femmes, ou pire, les amis…
Je n'ai jamais rencontré, je parle pour moi, des montagnes ourdissant dans l'ombre quelque lugubre dessein.
Les montagnes n'ont jamais tué personne, ni un homme, ni une bête, et encore moins une autre montagne.
Par contre, des hommes qui moururent en montagne, j'en ai connu, trop connu parfois, là dessus, c'est encore Giono qui a raison.
" Tu dors pas ? " que je me décide enfin.
Le Ramu, la nuit, c'est comme un tombeau.
L'obscurité la plus totale, ça a celà d'effrayant qu'on ose même plus bouger.
On quitte notre état humain, on devient ombre.
Pas de repères, plus d'angles, de lignes, de murs…
Plus de corps.
On passe la main devant le visage, on ne la voit pas.
Les ténèbres nous ont absorbés, digérés, anéantis…
Ombres glissant parmi les ombres, néant, abîmes, invoquant d'autres abîmes plus profondes encore.
"-Rhâeuuu…, qu'il fait, le Jean, hein, putain, c'est quelle heure ? "
Et c'est tout, le voilà reparti, submergé par la torpeur absurde du sommeil.
A nouveau la solitude.
La proximité audacieuse des montagnes, souvent, m'empêche de dormir, Jean, c'est pas son cas, assuremment.
C'est agaçant, ce moment où Morphée, petit prétentieux à qui tous succombent, se laisse désirer.
Le barbu, à côté, il ronfle, en sourdine.
Moi qui avais besoin de quelque chose d'humain dans ce goudron, je suis servi !
Ces confrontations débiles avec l'insomnie, je les ai toujours redoutées.
C'est par une de ces nuits illuminées que j'ai pris conscience de mon état de mortel, depuis, je suis habité par une frousse de lièvre…
L'insomnie m'amène invariablement sur des rivages aux bornes incertaines, aux berges vagues, aux horizons nébuleux, où ma raison et mes souvenirs se mèlent, créant autant d'avatars imprécis, rares, stupéfiants parfois…
Mon esprit baigne dans ce froid sirop, ça remonte souvent, comme un vomi…
La rancoeur et la ringue.
Ça faisait à peine deux ans qu'avec Jean, nous était arrivé une aventure qui allait nous laisser un gout bien amer dans la bouche…
Tiens, c'est bien le moment d'y penser.
Deux jours cioncés là-haut, en face, entre la Tour Myriem et la Brèche Swan, à attendre un type, un sale con, un pourri, un vrai salaud en fait.
Partis Jean et moi du mardi, lui, devait nous rejoindre le mercredi dans la journée, lui, le pourri…
On avait prévu la Pointe Swan le jeudi matin, par un tracé nouveau.
Je vous parle de cette époque où, à Buoux, les côtations commençaient à exploser.
Le Verdon était hanté par d'étranges funambules.
Les médias s'y pressaient, la télé, avide et charognarde, y accourait, transbahutant au quidam des images ahurissantes, d'un genre tout nouveau.
Sur les bords du lac de Ste Croix, on reconnaissait les camping-cars, les J7 trafiqués, toujours fushias ou à peu près.
A Moustiers, ils n'étaient pas toujours bien vu, les zigues, d'autant qu'il y avait pas mal de " Parigos ", alors ceux-là, ils faisaient l'unanimité contre eux.
Il y avait même des cons ( qu'ils disaient les locaux ) qui peignaient des conneries sur les falaises, au canyon.
Parfois, ça fumait dur, j'en atteste :
j'ai pris un bon marron dans la poire, à Buoux, de la part d'un zèbre du crux, assez excité, venu tout droit de Lourmarin afin de régler la musique.
Le toit de son cabanon ( à Buoux ) parait-il, il l'avait trouvé bien défoncé, à cause des pavasses qu'on faisait dégringoler, qu'il disait, le con.
J'ai pas pu m'empécher d'ouvrir ma gueule.
De retour, on m'avait pété le pare-brise de l'AMI 8, elle n'était pas à moi, allez expliquer après ça…
En attendant, à Ste Croix, il y avait du soleil et puis aussi de jolies petites fesses se promenaient, il y avait, cette semaine là, précisemment, des types qui tournaient un reportage TV et d'autres journalistes de certaine presse traitant d'alpinisme et de randonnée, qui eux, faisaient des interviews et de belles photos.
Tous, ils s'étaient donnés rendez-vous là-bas, au soleil.
Nous, le Jean et moi, on attendait, confiants, au Coin Charnier, les pieds dans la neige, à spéculer sur la valeur intrinsèque des cumulo-nimbus, sur leur persitance à nous oublier complètement…
Notre zigue, à nous, il allait bientôt arriver, qu'on pensait, naïfs.
Vous le connaissez sûrement, le haut alpin, de Bib, Briançon, pour les intimes…
C'est qu'il grimpait fort, le lascar, à peine plus agé que nous, mais lui avait déjà sa petite renommée, sa " basse-cour ".
On commençait à se déplacer pour sa pomme, pour voir un peu ses enchaînements, admirer sa souplesse, sa lecture intuitive…
A vue, parait qu'il était imbattable.
Son truc à lui, c'était les blondes, avec des épaules, des hollandaises quoi, ou des boches.
A Embrun, qu'on l'avait rencontrait, le copain, on s'était donné un beau rancard, là, à la Pointe Swan.
Evidemment, à Embrun, il y avait plus de blondes qu'à La Swan, au Verdon aussi, ça se passe de commentaires.
Il collait, lui, il avait un vrai niveau, faut reconnaître, du coup, il nous avait un peu oublié, là-haut, sur notre caillou, dans notre involontaire hermitage.
Moi, les culottes gainantes, surtout fluo, et les sacapof violets, c'était pas ma tasse de thé…
La verticalité, à partir d'un certain degré d'inclinaison et de gaz, ça me donnait les foins voire même une sacrée gerbe…
Avec les copains, on faisait plutôt dans le genre hors-GR , hors mode, hors tout, le genre " hors genre ", quoi…
Ce qu'on appréciait avant tout, c'était les gros amoncellements boîteux, les piles d'assiettes branlantes, les écailles foireuses, c'était pour nous, les trucs pourris, les paumantes hallucinatoires, les baquets friables, n'en parlons pas.
On était des bouffes-névés, des mange-vires, des suce-glaciers, des petits mange-merdes en somme .
En tout cas, pour lui, le Briançois ( là, il se reconnait ), c'est ce qu'on représentait…
Le premier soir, on a eu la frousse tout de suite.
" Y veindra jamais ", que je me disais, en moi-même, et on se souriait bêtement, avec le Jean…
On avait hissé tout le merdier à deux, des tonnes, comme des ânes.
Jean, il en avait les épaules sciées.
Tout de suite, il y eu du vent, avec ce goût prononcé de froid à l'intérieur.
Ça promettait…
4.Départ
Ô saisons, ô châteaux !
Quelle âme est sans défauts ?
A Rimbaud
Au lac de Pierre Châtel, il y a des vaches qui mangent des sacs à mains dans le bois
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
Maman, elle me montre des parachutistes en me disant : c'est les américains, ils
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
sautent sur le Cimon…..
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
" Putain !!! tu l'arrêtes ton truc, merde !!, qu'il gueule le Jean me tirant de ma torpeur et
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
de mon rêve débile.
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
Je cherche, à tâtons…
BIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBIBI
" Putain, mais tu le trouves !!! " ( exaspéré )
BIBIBIBIBIBIBI….CLAC
" Et ben, pas trop tôt, t'as réveillé tout le patelin !!"
Je ne suis pas tout là.
Mal au crâne.
Tout de suite, je pense à Mélie…
Je crevais de chaud sous la plume, soudain, le froid me brule la gorge et les narines, une bonne crève en perspective.
Jean, il fourgonne dans ses bruits aveugles.
Enfin, la lumière, et puis des bougies, ça change tout.
C'est bien lui, avec sa grosse tête d'ours et sa chevelure de clochard, alors mince, ça, c'est quelque chose !
Des gestes, des bruits, ça ressemble à un expérimental du Floyd : " Alan's psychedelic breakfast ".
L'eau sur le gaz, biscuits, pain de mie compressé…
Enfin, on s'attable et finalement, on mange.
" J'ai su pour ta cousine", je lui fait.
- Ouais, ma mère elle pense que c'est mieux, mais surtout, Mélie, elle partira pas longtemps, à peine quelques semaines.C'est le Barthô qui me l'a dit .
- Moi, j'ai vu ta tante il y a quinze jours, on s'est croisé là-haut.
- Qu'est-ce tu foutais là-bas ?
- Du vélo, j'ai fait le tour.
- De chez toi au Parquetou ?
- Ouais, ch'uis parti de chez nous, j'ai fait le Parquetou et ch'uis rentré par la route de Corps ( que je réponds, la bouche pleine ).
- Par là-haut ?
- Ben ouais…
- Putain… T'as la caisse !
C'était tout de même un peu pénible, à force, ce tic qu'il avait le Jean à vouloir tout le temps mettre des péripapéticiennes dans chacunes des ses phrases.
Pourtant Jean, lo Zean, toute une bonne éducation, la Babeth, elle rigolait pas avec ça et le Pâpo, n'en parlons pas .
En descendant du Parquetou, oui, vers Ste Luce, je les avais trouvées toutes les deux, Marie Elise et Amélie.
Bien sûr, je m'étais arrêté, il y avait un moment que je ne l'avais pas revue, Mélie.
Rien n'avait changé sur ce visage d'opaline où s'ouvrait le gouffre vert de son regard lointain.
Mélie, elle regardait à travers les choses.
Mélie souriait, sa mère avait tressé des nattes de tiges et de fleurs dans sa chevelure rouge.
Sa chevelure de folle .
Ça faisait mal, ce regard, à travers soi.
Elle allait partir, Mélie, quelques temps, elle avait des " carences ".
Elle partirait en Auvergnes, ( où, je ne sais plus), qu'elle me disait sa maman, mais pas trop longtemps.
Elle irait dans un centre, parce que, pour elle, c'est mieux, un centre, et puis, à La Mure, il ne pouvait pas la prendre.
On se sépara, il fallait dire à Maman que Marie Elise, elle pensait bien à elle, et qu'elle l'embrassait bien fort, et que j'avais bien de la chance d'avoir une maman aussi gentille.
Et que Mélie, elle l'embrassait aussi, n'est-ce pas Mélie? et elle se tournait vers elle, tenant dans sa main de femme cette petite main frèle, comme dans un rêve.
Mélie, elle souriait dans les orges et les avoines de sa chevelure libre.
Elle souriait à travers le temps et les bassins.
Elle souriait à travers Barthô et sa silhouette de roc.
Elle souriait aux arbres, aux nuages, au ciel, comme un oiseau…
C'est une jeune femme assise sur un banc, à écouter chanter les fontaines, dans un château, entourée de fayards gigantesques, enveloppée de corbeaux et de craous.
Elle garde sur les genoux un livre ouvert…
Vous savez bien lequel, s'il vous reste un peu de coeur.
Mélie, toujours ici, toujours absente…
La porte du Ramu poussa un chant grave et très ancien.
La nuit, impériale, entra en nous.
Tout de suite, il y eu le murmure du silence.
Toute vie sur terre avait disparue.
Il ne restait que Jean et moi.
Maîtres de ce monde inhumain, étourdis de puissance.
Un pas sur le perron, là-bas, se dresse notre " désirade ".
On a pris le minimum, le sac est léger, malgrè la corde et le ferraille.
On est excité et anxieux comme des jeunes pucelles.
Un pas de plus, la nuit nous avale, notre promise nous attend.
Dans les lointains, une pavasse décroche, rejoignant ses soeurs, dans les précipices ténébreux.
Une Camel, briquet…
Tout s'éclaire
Le balai blafard des frontales…
" Putain ", qu'il lache, le barbu.
Petits Gaspard devant notre Meije à nous, on y va, on ne recule plus.
Cette fois, c'est bien parti.
5.De l'étonnante vertue des bocks de bière
"Il pleut dehors il pleut,
Et c'est tant mieux,
Car s'il pleuvait dedans,
Je ne serai pas content"
Henri Dès ( on peut pas toujours citer Goethe !!! )
Un sac, c'est jamais bien lourd.
C'est ce qu'on met dedans en sentiments et en émotions qui fait de grand poids.
On l'enfile comme une veste.
Comme elle, il a gardé notre souvenir d'homme, comme une ombre.
On le sent autour de nous, le sac, c'est un morceau de nous qu'on a laissé et que l'on retrouve intact, avec bonheur.
Pour la bavante, je suis champion.
La daï, c'est mon affaire à moi, on me la laisse, on discute pas, pas de soucis.
Un peu de mise en train, et puis ça roule des genoux.
Le pas, le même depuis un temps déjà.
Je sue comme une mule, mais ça marche à tous les coups.
On me fait confiance, c'est mon ministère.
- Faï pas caou !!! ( le Jean )
- Humm… ( l'Alban )
Toux de fumeur, rhum matinal, crachat….
Les neurones reprennent leur place, leur activité normale, mais, ce matin, tout est trop lent.
Je suis encore dans les limbes, entre la Mélie, les vaches de Pierre-Châ et la Swan.
Pourtant, il faut s'enthousiasmer, on est parti, allez Alban, profite !
La sente, je ne la prends pas, je tape tout de suite en direction de la barre au dessus, après ce sera le pierrier, interminable.
Par deux fois déjà, je suis venu ici, pour repérer le meilleur tracé.
Jean, il me suit docile.
Il l'a enfin bouclé, c'est pas trop tôt, aujourd'hui, je ne suis pas du matin…
Ça ne démarre pas.
Je trébuche, deux fois de suite, c'est mal barré.
- Bon, on s'arrête et on recommence ( moi )
- Comme tu veux ( lui )
Je me cale les mains aux hanches, et puis non, je m'assois.
Au dessus, il y a quelques belles pavasses qui ont eu le bon-sens de finir leur course avant le pierrier, ça fait de bons fauteuils.
Donc, assis, on tend le museau du côté où doit se trouver le sommet, qui se découpe quand même un peu, noir sur noir.
J'ôte et je remets mon bonnet, alternativement.
Le barbu, il gratte sa barbe, bruyament.
- Putain, ça gratte, qu'il lache…
On vit un instant dégoulinent d'ennui dans la caillante matinale.
Un clope, allez, Camel, briquet…
Dans le globe lumineux qui nous étreint, je vois la grosse tronche de cake, là, souriante.
Jean :
- Au fait, bon anniversaire !
Alban :
- Ah ! t'es trop con ! ah putain, merci vieux !!!
On s'embrasse, on se tape sur les épaules, on se marre…
- Bon, on y passe pas la nuit ! ( le copain )
- Allez, zou !! à tout seigneur tout honneur !! ( l'autre copain ).
Ça caille, ça serre, ça pince mais qu'est-ce-que c'est bon.
Tout de suite, on prend pied sur le clapier.
La Swan, je l'avais laissée hier soir, dans mes pensées.
Je la retrouve, tout pareil, ce matin, en boquillonnant dans ce merdier du Peyron.
L'autre, l'Alpin, j'ai plus trop la ringue contre lui.
On s'est revu, lui et moi, une fois à Fontaine, vite-fait, une autre, à Guillestre, vraiment par hasard.
Là, on a pris le temps de parler.
Avec une bière et un peu de jujotte, les hommes arrivent toujours par s'arranger entre-eux.
C'est d'ailleurs ce qu'on devrait faire avant de se foutre des bombes sur la gueule, pour des idéologies raciales préhistoriques ou des prophètes à la con, barbus ou non.
On a parlé surtout de la suite, de notre manière qu'avait à nous arranger avec les absents comme avec les présents.
Bien sûr, il avait appris pour Jean, il avait appris pour Le Miou, il savait, comme moi.
On a pas échangé nos numéros, on s'est serré la main.
Il redescendait à L'Argentière, là, il avait un truc.
De mon côté, je montais au Queyras, avalé quelques temps par une solitude aussi amère que salvatrice.
Le premier soir, à la Swan, on a monté le " cercueil " vite fait.
On a tout foutu dedans, et on a gardé nos godasses.
Il faisait un froid de canard, ça sentait vraiment pas bon, le truc.
" Le ciel était gris de nuages,
il y passait des oies sauvages,
qui criaient la mort au passage,
au dessus des maisons des quais "
Sauf que là, l'Aragon, il ne se serait pas allongé " dans les hoquets du piano las ".
Un méchant zéphir nous mordait les lèvres, ça brouffait dur, mais les sommets se dégageaient bien, ils étaient à bonne distance…
- Ça fera pas d'orage, que je lui ai dit, t'as vu, elles se sont pas " rapprochées "
- Ouais, on voit " en haut " .
- Par contre, si ça tombe, ça va rincer dur.
- Putain, faudrait pas…
Les " phénomènes " , on connaissait, les montagnes trop près, les sourdes, les grains trop francs, on avait donné, merci.
Au Pic Turbat, un orage apocalyptique avait atomisé mon insouciance, j'étais devenu bien méfiant, mais on ne peut pas tout prévoir, surtout quand c'est le pire.
C'est bien ça, le vice.
Du coup, l'autre, on l'avait un peu oublié.
Le soir, on parla de tout, du beau temps et du beau temps, mais surtout pas de la pluie, ça, interdit, fallait conjurer coûte que coûte, on en avait la bouche pleine de frousse.
On priait, en douce, entre les dents.
Ça devait bien s'élever plus vite, la prière, si loin du sol!
Je me suis éveillé à quatre heures.
Ça faisait du brouillard dand la tente.
Le vent était tombé, il nous avait laissé un sacré cadeau.
On avait pas assez prié, assurément, ou il manquât de la ferveur, on aurait dû conjurer plus, amener, je ne sais pas, du sel et un poussin, un chat noir ou une échelle…
Les fers à chevaux, on en trouve pas au Coin Charnier et la farouch des turfistes, elle pousse pas sur la Pointe Swan.
Ça flottait donc, obstinément.
On était foutu, c'était décidé.
Il ne fallut pas attendre longtemps avant que le jour ne vint éclairer ce triste tableau.
Hélas, c'était pire que tout.
Une catastrophe acqueuse.
Des ruisseaux avaient poussé de partout.
Des cascades par poignées.
Ça pissait comme jamais, sans haine, avec une patience d'horloger, et tout ce joyeux bazar, agrémenté ça et là de brumes montantes, vous savez, celles qui ressemblent à des fantômes, tant on leur trouve des gestes humains, foutait par terre les derniers de nos espoirs.
Toute la vallée s'était travestie en rideau de douche.
Ça luisait de tous côtés.
On était marri, jusqu'au trognon.
Pourtant, on avait espéré, on aurait bien essayé le vaudou, si au moins on avait pu.
La martingale, c'était pas la bonne, pas ce coup-ci tout au moins.
On en revenait pas, ébaubis qu'on se retrouvait.
Mais, des fonds de notre cervelle liquéfiée, un vague éclair nous ramena à cette lancinante question :
" Et qu'est-ce qu'on fout maintenant ? "
Une lueur nous rappela qu'on attendait quelqu'un, ici, et que c'était pas Gonod.
Mercredi dans l'après-midi, qu'on avait convenu, avec le singe.
On avait pas la télé ici, Gicquel, il n'allait pas nous annoncer le retour du beau temps sur les Alpes du Sud, il fallait qu'on se décide.
- On a qu'à attendre, que j'ai sorti, professoral…
- Putain, quelle merde, ça fait chier, qu'il observa très justement, Jean.
Là dessus, je ne pouvais lui donner tort.
On a parfois des éclairs de génie qui nous laissent pantois.
On a pas eu faim de la journée…
A cette époque, j'avais des jumelles, des russes en plus, ça, c'était pas ordinaire.
Dans des jumelles soviétiques, on voit la vie en russe.
Je vous jure que c'est vrai.
Elles étaient d'une précision incroyable, ces jumelles, mais on aurait dit qu'elles gommaient les couleurs, qu'elles les avalaient en fait, ça rendait des paysages en noir et blanc, comme dans un vieux film, et puis, au milieu, une visée en abcisses et en ordonnées, une véritable lunette de tir, comme à Stalingrad en somme.
Jean, il les voulait tout le temps, les jumelles, je mettais de la buée sur les lentilles, qu'il prétendait, l'hypocrite.
A force d'insistance, il les avait obtenues, moi, je suis allé roupiller un moment.
Journée blème.
16 heures…
Le barbu, il s'était fabriqué une espèce de bunker avec son poncho ( américain, lui ) et son sac.
Calé au sec, il dévisageait la vallée, sans un mot, Commandeur patient, attendant son Don Giovanni, pour l'heure du règlement des comptes…
- Alors ?, je lui fait, éloquent…
- Nada !!!, viendra pas…
Les heures roulaient comme des billes, on avait l'air malin, tous les trois, là-haut, Jean, la pluie et moi.
Entre les jumelles russes et les ponchos US, on avait amenait la Guerre Froide à plus de 3000, il était grand temps que ça cesse, demain, on plie.
6.Paradigme, entropie et sardines-sauce-tomate
" Et à la fin de l'envoi, je touche "
E Rostand
"éhéhéhéhéhéhéhéhéhéhéh"
moi
Où l'on apprend avec stupeur que de l'accroissement du taux de désordre ne nait pas systématiquement l'énergie.
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Il pleut
….Quoi !!??!!
Persienne
Persienne
Persienne
Persienne
Persienne
Qu'il a écrit l'Aragon ( n'est-ce pas, Pierre ? ) et on a crié au génie, alors :
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Il pleut
Tant et si bien, avec un tel acharnement que ça transpire dans à travers la toile du cercueil, "imperméable ", tu parles.
Il finira bien par faire nuit, on se casse, à Valsenestre il y a une cabine à pièces, on appellera et quelqu'un viendra nous chercher.
On range tout, enfin le peu, on avait rien sorti en fait.
Pour la bouffe, on prend dessus, c'est des pilchards.
D'habitude, je m'enfile un pain entier avec la boîte.
Ce soir, ça ne passe pas trop, j'adore ça pourtant.
Gamin, la diplomatie, l'art de la modération, on ne contrôle pas encore :
"L'autre, putain ( Jean, il râlait ), si on l'avait eu sous la main, oh putain !,( c'était reparti ), on lui aurait foutu…"
au moins…
si ?
bon…
Enfin, si on l'avait eu sous la main, l'autre, ben, ça voudrait dire qu'il serait venu ( et toc !!! ), que je lui fait, au yéti.
Du coup, il la boucle et il fait la tronche.
Il ne va pas tarder à faire nuit…
A cette époque, Jean, il avait de la barbe, il en a toujours eu d'ailleurs, mais là, ça partait dans tous les sens.
Il devait la tailler deux fois l'an, et encore, à la hache, je vous laisse deviner l'horreur.
Clône hirsute, vacillant dangereusement entre Raspoutine et le fâmeux Ernesto Guevara ( dit Le Che, Rosario 1928-Région de Valle Grande, Bolivie, 1967, j'avais trois ans, éhéh !!! )
Lorsque la colère le prenait, il gueulait tout de suite.
Je pense que, dans une autre vie, il avait dû être viking, sûrement qu'il avait bouffé de chair humaine, certainement des enfants tiens, ceux des voisins qui vous emmerdent avec leurs vélos dans les allées, ceux qui s'égosillent en gueulantes suraigües et incessantes, les sales petits morveux.
Ou alors, il avait des côtés lycanthrope que j'ignorais.
On a tous nos jardins secrets.
Son regard lointain lui donnait un air encore plus rustique.
En fait, il était miro, comme une taupe.
Il y voyait à vingt mètres à peine, et encore, avec les phares.
Il possédait des montures " sécurité sociale " tellement affreuses qu'elles auraient fait pâlir d'effroi Nana Mouskouri elle-même, c'est vous dire.
Du coup, elles ne trônaient qu'en de très rares occasions, les châsses.
C'était dit.
Basta.
Les grandes décisions avaient été prises, il est vrai que ça ne valait plus la peine d'insister.
On avait une bouteille de pinard sous la main.
Elle fût sacrifiée sur l'autel humide de la déconfiture, la nôtre, mais, noyé sous la douche, le blanc, il nous parut quand même bien sec.
Huit heures, on est en train, on a pas déjeuné.
C'est plus de la pluie, c'est la piscine, olympique de surcroit.
Le barda, plié en vitesse.
Ça dégouline dans la nuque, le dos, et puis sur mes lunettes, fatalement, étant donné que je suis myope, de naissance.
J'avais bien un vague mouchoir, mais au deuxième passage, il était trempé, tant pis, je m'arrangerai.
Première erreur.
Finalement, les sacs sur les dos, vaille que vaille, on démarre.
Le mien, de sac, il tirait à droite, méchament.
Je saute sur place, je " rattrappe " à mort, rien y fait, il faudrait le détendre ou le refaire, pas envie.
Deuxième erreur.
Le Jean aussi, il a mis ses binocles, avec le " caoutchouc " ( acheté au stock américain ) pour pas qu'elles ne tombent.
On avance comme on peut sous les trombes et les ressacs bien décidés à nous liquéfier, à nous dissoudre.
Dans cette noyante aveugle, on devient soluble, poreux, spongieux, perméables.
Les ponchos, ils collent, je crève de chaud sous le plastoc, mes verres embués, je n'y vois plus rien, pourtant, c'est moi qui ouvre.
Troisième erreur.
Ça glisse de partout.
A un certain moment, il y a une vraie barre à redescendre, tous les skieurs connaissent.
On passe comme ça, en escargot, putain, ça tire, j'y vais à croupeton, en ramasse, j'ai le cul trempé.
Ça descend raide, je tire à gauche pour rattrapper le poids du sac qui bigle vers les tréfonds humides mais bien solides.
Soudain, je glisse.
" Ouèp !!!, qu'il gueule.
-Noooooooooooooom deeeee Diiiiiiieu !!!!!! "
Je me ramasse comme il faut, le genou, l'épaule, la tête.
Je me suis bien rétamé, en fait, en glissant, je suis parti en arrière et je me suis cogné sur le côté gauche.
Un bon coup dans le casque ( un idée de Jean : " on garde le casque " ), ça calme.
"Ça va ?, putain, c'te frousse !!!
En fait, c'est l'épaule qui a pris, j'ai franchement mal, le poncho est complètement déchiré, il pend lamentablement sur le devant.
" Tu veux attendre deux minutes ?
-Non non, 'te casse pas …
-T'es sûr ?
- Ouais ouais, c'est bon, c'est bon…"
On repart mais je n'y suis plus du tout.
Je foire complet.
Je roule des yeux, affreux.
J'ai vraiment la frousse.
J'ai les cailles.
Plus bas, on passe dans un vrai pas de III, je colle comme je peux, on a pas sorti la corde.
Jean, il suit, ça va.
On s'en sort, après c'est raide, plus qu'à La Muzelle.
Les lames, dans le sens de la pente.
Ça glisse de plus en plus, on nage dans de l'huile.
La flotte lave et relave.
Les sommets ont disparus, guillotinnés de brumes lourdes.
Ça coule sur mes lunettes, je vis dans ma douleur, je ne suis plus que douleur.
On m'arrache l'épaule.
Je ne vois plus rien dans cette merde.
On descend à travers les barres, il n'y a plus de couleurs, comme dans mes jumelles russes, on ne distingue plus les reliefs.
Je m'embrouille complètement dans cette patinoire.
J'envoie trois pas de godille.
" Putain, fais pas le con !!! " qu'il gueule, mais je veux être en bas vite fait.
J'accélère, il pleut de plus en plus, la pente elle se durcit, plus bas, ça va se calmer, je connais.
Pour l'heure, c'est tendu comme une élingue, ça daï, à mort, j'envoie dans la pente, je lève les genoux, Houch, Houch !!!, j'en ai marre, trois godilles, Jean, il suit plus, j'ai les quadri qui tétanissent, je file, je suis la ligne, à vue, deux sauts de bergère, je crache les poumons, j'accélère encore, Badoum Badoum !!!, à chaque pas, au bord de l'apoplexie, je fonce, je saute, je m'asphyxie la bouche ouverte, faut que je m'arrête, putain !!, c'est plus possible !!!, je mets les mains devant, par instinct, Jean, il voit tout , impuissant, je me mange une caillasse, ça dégadaille, je me marche sur le pied…
" Putain, Al !!!! putain !!! Ouèpèpèpèpèp !!! Pâpâpâpâ !!!, qu'il gueule, matheysin.
Je suis tout parti devant, les mains, la tête, j'ai roulé, trois fois au moins, je me reçois, en morceaux, je ne sents plus que la pluie sur moi, je râle, je suis en train de creuver, c'est sûr, je suis brisé, ruiné, ma vie s'échappe de partout…
Jean, il arrive, tout sur le cul, en fait, ça allait plus vite.
" Oh putain, Alban, Alban, putain, parle, putain, parle, dis-moi qu't'es pas mort !!! "
Moi, j'en suis à :
" Rhââââ …
-T'es vivant, putain, t'es vivant, qu'il pleure, l'autre.
Alors que je suis en morceaux, il est là à se réjouir !!!
- Bouge, nom de Dieu, bouge, s'te plait …
Moi, j'en étais resté à :
- Rhââââ…
- Putian mais bouge nom de Dieu !!! "
Finalement, je bougenomdedieu un peu.
Les sensations reviennent, la douleur aussi, implacable.
La tête, une courge en vrac, j'ai envie de vomir, de dormir, de mourir.
Je suis glacé par la chaleur qui m'étouffe.
Soudain, comme un éclair, dans la bras droit, un mal insoutenable.
" Whargg !!!, que je couine, je me suis pété le poignet !!! "
Difficilement, je me rassois, ça tire de partout, mais je suis entier.
Je soulève le bras droit : Horreur !! , au bout de ma main pend un doigt arraché, duquel fuit le sang mèlé de cette pluie terrible…
Ça coule de partout, sur les pierres, sur mon bénard, plein l'Eider.
La douleur et la vision, c'est trop.
Une boule me remonte du ventre jusqu'au front, j'envoie tout, je dégueule comme un ivrogne, c'est affreux.
Devant la scène, Jean, il se défrise, il dépose lui aussi, avec emphase, vigoureusement.
Je regarde cette chose sanguinolante, en pleurnichant.
" Oh putain ", je pleure franchement…
Jean, il déballe la boîte-en-fer, on va jouer au SAMU des montagnes.
J'amène ma main à moi.
Avec soulagement, on s'aperçoit que, dans les flots sanglants, j'ai tout l'ongle du pouce arraché et retourné, pendant lamentablement et toute la paume entaillée, comme une bouche ouverte.
C'est atroce mais quand même pas si grave.
" Touche pas ! " , que je lui gueule, à mon infirmière privée.
J'arrive tant bien que mal à refoutre le machin à sa place, mais la paume et le pouce, ça m'a l'air bien en mal et bien tordu aussi.
On fait une poupée, ça a de la gueule.
On regarde avec circonspection ce pouce…
" Attends, je vais faire un truc ", qu'il avance, le Jean.
Il prend mon poignet dans sa main, il a vu Pâpo le faire cent fois.
" Whô !!!, que je lui fait ( interjection matheysine exprimant le désaccord ).
Doucement, il palpe, ça va…
Après l'articulation, il serre un peu et d'un coup sec et sûr : Clôk !!!
" Wharrgghh !!, que je gueule, ça me remonte d'un coup, moi qui me croyais vide, j'envoie encore une bonne giclée, par la bouche, par le nez, par les yeux, que sais-je, les restes du pilchard !!! incroyable…
Jean, il me fout de la flotte sur la tronche, je pars, dans les vaps'…
Enfin, je reviens, doucement…
Ça va mieux, y'a pas à dire, un artiste, le con…
Il fallait repartir, Jean, il me tenait, j'étais bien amoché mais surtout occis, moribond.
Le plus dur, c'était cette envie de dormir.
Le chemin qui mène au village, il n'a jamais été aussi long.
Je tricotais sans arrêts, fallait me retenir tous les deux pas.
Enfin, on est arrivé à Valsenestre.
Il pleuvait toujours autant, voire plus.
Je ne voyais plus que la moitiè de ma misère, vu que mes lorgnons, dans la bagarre, ils en avaient pris un sacré coup.
Il n'y avait plus qu'un verre, des lunettes toutes neuves, prétenduement incassables, on appréciera…
On a appelé Maman, dans la cabine à pièces, Jean, il cherchait ses mots.
Ça a pas bardé avec Papa, j'étais vivant, c'est l'essentiel.
Des esprits libres, mes parents, je vous dis.
A l'hôpital, à La Mure, ils m'ont saucissonés aux rayons X.
Entorses pouce, poignet, une côte félée, leger trauma cranien, c'était pas cher payé pour un aussi joli ballet.
On allait me recoudre la main aussi.
Là, c'était moins joli.
A deux, ils se sont mis en tête de m'endormir la douleur.
On a enlevait la poupée ( ils ont reconnu qu'elle était bien jolie, cette poupée, quand même ) et puis, comme ça, sans prévenir, ils m'ont enfoncé une seringue dans le pouce.
Je l'ai bien sentie passer, la garce, et tout de suite, une écoeurante sensation de chaleur.
" Ah, c'est pas bien beau" , qu'il répétait, l'interne, obstiné…
Enfin, le chef de la tribu fit son entrée.
J'ai tout de suite compris que c'était lui le chef à voir la tête qu'ils ont fait, les deux fiottes.
Lui, le chef, il avait un faciès à la " Yves Robert ", mais Yves Robert ennervé.
Avec une pareille tête, c'était sûr qu'il était leur chef, il y avait même pas à réfléchir.
Il a commencé à les engueuler, les deux verdâtres, avec conscience, et puis, il a fourgonné dans les tiroirs, les armoires, sur les étagères…
Finalement, le plus téméraire lui a fait, des grelots plein la voix :
" J'ai préparé le haricot …"
Il a mufflé, l'Yves Robert, et puis il s'est assis près de moi, avec ses gros yeux.
" Bon, qu'il a dit, en expertisant le désastre, et bien maintenant, y'a plus qu'à recoudre …"
7.Par delà les horizons
Jeunes, on est tous pareils
On prend des airs.
Nos yeux qui en ont déjà vu, tant et tant.
On frôle du regard les Droites, on effleure les Bancs, le Tour Ronde, la Directe Walker…
On a dans le regard des reflets de Pamir, blasés d'Ama Dablam ou de Kangchenjunga…
Faut avoir l'air détaché, surtout devant les filles.
Les filles, parlons-en.
Quand je croisais la Françoise G, à la piscine, son corps de danaïde, fusain aux larges épaules des nageuses, je ne rêvais plus du tout aux montagnes…
Mais là, mon regard, il se posait bien sur les platanes de l'hôpital avec au fond, la tête de la Grisonnière pour me rappelait qu'ici, c'était pas l'Annapurna.
Ici, c'était La Mure, l'hôpital de La Mure, voire même de La Mûûûre, de gû, pour préciser exactement.
Les deux blâfards, ils se tenaient au garde-à-vous derrière l'Yves Robert.
Le second apparemment, il n'aimait pas trop la chirurgie, je dis ça à son teint à peine jaune…
Moustache, clac clac, il avait enfilé ses gants d'assasssin autour de ses mains d'étrangleur.
J'étais pas fier…
On ouvrit le bal.
Equipé d'une abominable tenaille ( gn…snak ! ), le voilà qui sectionne tout le restant d'ongle.
" Ça fait mal quand ça repousse, mais ça repousse, comme des queues de lézards !!! "qu'il glousse, " Hohohoh !!! ", qu'il rajoute, goguenard.
Le deuxième bachoteur,, il est pris d'une soudaine envie de pisser, tiens, juste au moment où l'ogre me conseille :
" Regardez pas, c'est que de la viande, hohoho !!!" , qu'il rajoute, à nouveau.
L'autre courageux, il reste là, la seringue en l'air, il vient de gagner ses galons de caporal, Champagne …
" Bon alors, expliquez-moi, jeune homme, ch'uis curieux de savoir " ( Yves Robert ).
L e néo-caporal, il lui psalmodie le verdict urgencéen…
( Yves Robert ) " Ah, en montagne ? " ( par devers moi ) " une belle chute, n'est-ce-pas ? "
Il veut des détails, il m'assaille avec curiosité, faut que je me couche.
Je m'y mets, doucement, sur le tapis vert, " gros yeux " à l'écoute, la moustache en alerte, frémissante…
Méfiance, j'en rajoute pas de trop, dehors, la pluie, tambour, confirme.
" Ouais ouais ouais…" ( Yves Robert ) pensif ( m'avoue )…
Il aime beaucoup les montagnes, qu'il m'avoue, ciseaux en suspens…
Et le voilà qui démarre :
Rateau, Ruine, Pelvoux, il envoie en douceur, Sirac, Bure pilier Ouest, ça monte à chaque coup, Meije troisième dent, Grivola, Verte, Supercouloir, Grand Capucin, sur un plateau…
C 'est pas qu'une moustache aux gros yeux, c'est un crack !
Je la boucle, je m'épate, il m'a à la bonne !!!
Il y retourne : des nuits, des bivouacs impromptus, des relais sous la neige, rappels célestes, pointes griffants le granite gelé…
Celui-là, il avançait sur du velours, il jouait à la belote avec les anges, il embrassait Dieu sur la bouche …
Il me sortait ça, sans frime ni godrillole, du miel, en sorte.
" L'âme de certains individus m'empêchera toujours de ne plus totalement croire en Dieu " …
Il m'a refermé, finalement, avec beaucoup de patience, de minutie et de fil noir.
En sortant, il m'a serré la main, " prudence ", qu'il a rajouté, ça, c'était un peu fort, je ne m'en suis toujours pas remis !!!
Tout ça, s'était bien joli, mais pour Maman, ça suffisait pas.
Il fallait l'avis du docteur B.
En Matheysine, les hommes, on les appelle " le père machin ", tiens, mon grand-père : le père S ( toujours à rigoler ! ), et puis le charcutier, le meilleur, le notre : le père N( tu le prends où le murçon toi? ben, chez le père N bien sûr !! Et les caillettes ?, ben, pareil, allons… ), et même mon Papa, le père K, ou bien le curé : le Père Bonnet, celui-là, je mets son nom, on aura l'occasion d'y revenir…
Concernant le docteur B, on disait plus " le père " du tout, là, on disait " le docteur B ", et pas autre chose…
Le docteur B dirigeait le dispensaire médical des houillères, à La Mure.
Le dispensaire, c'était un système amusant : dans le même bâtiment, on trouvait dentiste, ophtalmo, laboratoire, pharmacie et infirmerie.
Au dessus de ce monde grouillant et atypique officiait donc le docteur B, long et brun, grave aux paroles lentes.
Il a tout bien regardé, il m'a palpé de tous côtés,non, elle pouvait être rassurée Maman, tout allait bien, il n'y aurait même pas de séquelles, qu'il a encore ajouté.
On est reparti serein.
Le docteur B, je le savais pas encore, c'était là, la dernière fois que je le voyais.
Maintenant, il faut dire les choses et ne plus rien taire.
Il faur prendre le temps de se retourner, de venir à eux et d'évoquer nos souvenirs, sinon, les morts, alors, ils meurent vraiment.
La vie, elle réservait de drôles de surprises aux B.
Le docteur B, donc, avait trois enfants : un gaçon et deux filles.
Les filles, on les connaissaient bien, avec mon frère.
L'aînée était en classe avec moi, la cadette, avec mon frère.
La cadette ( appelons-là Justine, tant ce prénom m'inspire d'images libres ), la cadette donc, elle était toute en tempètes, portes qui claquent, ramarques cinglantes, mots qui fusent.
Gamine, je veux dire en sixième, elle était insurportable.
En fait, c'était une tronche, une poète-femme, toujours à fleur de peau, à fleur de coeur, à se déchirer l'âme.
Elle avait un ami, plus tard, ils deviendront amants.
Justine, elle brûlait, elle enrageait de sa vie, elle voulait sortir de sa peau, de son siècle, de son histoire.
Docile, son compagnon la suivait, l'écoutait, la comprenait.
Il devançait ses délires, sa folie, s'arrangeait du monde et lui arrangeait le monde.
Enfin, ils se décidèrent, tous deux, inséparables, c'était irréversible.
Il faut y aller en douceur, avec cette histoire, ça a déchiré la toile, carrément, c'est toujours pas recousu.
Il ne faut pas en rajouter, simplement trouver les mots, les mots justes, les mots vrais.
C'est un ami à moi qui les a trouvé, en montagne.
Ils étaient montés en voiture aussi haut que possible.
Ils avaient calfeutrés les ouïes, portières et tous passages d'air, de l'intérieur.
Ils étaient montés là avec pour compagnons une bouteilles de gaz ou deux, je ne me souviens plus, somnifères, whisky…
C'était l'automne.
On les cherchât longtemps.
Une fugue, assurément, pour un Pérou pas si lointain, un Eden enfin découvert, enfin, je le leur souhaite.
On les a trouvés en juin, l'hiver et le printemps avaient fait leur oeuvre.
Tout en fut changé, il n'y aurait plus d'innocence.
Le temps ne s'arrête pas pour si peu…
Le docteur B, grand étourdi et amateur de delta-plane, oublia un jour de se sangler.
Il tomba du ciel comme une pierre, dans la montagne, pauvre Pierrot brisé, parti rejoindre sa fille qui n'avait pas trop d'avance encore…
Madame C, son infirmière qui travailla 25 ans à son côté me l'a assuré :
" Non non non Alban, c'était un grand étourdi, je le connaissait bien moi,on a dit n'importe quoi, vous savez… "
La douce madame C, c'est une amie de Maman, alors, elle m'aime beaucoup, on parle de tout ça, avec elle, on peut.
Vieillir, c'est s'apercevoir que, petit à petit, les vivants laissent de plus en plus de place aux morts.
Doucement, ils se retirent, et entrent les morts.
Les voilà, les gentils morts, les nôtres, ils arrivent sans faire de bruit, s'installent dans notre quotidien.
Bientôt, on est plus entouré que de souvenirs.
Le Clapier du Peyron fut enlevé avant midi, ce neuf septembre, joyeux anniversaire, Alban.
On était monté au sommet de son invraisemblable pierrier, mollets en feu, souffle coupé, plus de jambes, plus de reins, plus de rien…
On y trouva un couloir caché, merveilleux ascenceur en L.
Il nous déposa au pied d'une dalle fracturée dans maëlstrom minéral en délire.
Un pas de IV, engagé cependant, et une cheminée étranglée, enfin, le sommet et puis le monde entier à nos pieds.
C'est l'instant magique, où même les autres sommets, plus hauts paraissent s'incliner devant nous, le monde, l'univers avec l'Olan en enfilade.
Allez-y en haut des montagnes, le neuf septembre, je vous y ai laissé des choses tendres.
On est redescendu par les arêtes, c'était vraiment un moment terrible d'altruisme et d'harmonie.
Et puis Jean, il vécut son rêve, au pays des montagnes vierges.
La contrée des " graviers noirs " , au royaume des Latok.
C'est Maman qui me l'avait annoncé :
" On a une bien mauvaise nouvelle, mon petit ", qu'elle m'a dit, comme ça…
Sur ces glaciers lointains, dans ces pentes mauvaises, ces ponts de neige inconnus, ces rimayes béantes…
Un jour, ça s'est ouvert, là, sous tes pieds.
Ça n'a pas tenu, la corniche.
Le balcon de Chantilly, il a craqué sous ton poids d'ours.
Jean, mon Zean, tu es parti dans les tréfonds, ça te suffisait donc pas ici ?
Chez nous, les montagnes portent des noms de filles ou de fleurs, Myriem, Henriette, Marguerite…
Jean, elles t'ont englouti, ces montagnes aux noms étranges.
Des noms comme des armes, qui font peur et qui font rêver.
Jean, ô mon Jean, tu es parti, là-bas, te faire dévorer par les glaciers horribles, dans cet hiver perpétuel.
Ta carcasse n'a pas fait le poids, au fond des précipices.
Chaque jour, un soleil inhumain éclaire ton cadavre disloqué, Jean, mon copain, mon pote, mon ami…
Quelle idée terrble, quelle folie stupide, Jean, putain, tu es mort, mon vieux, infiniment mort, et pour toujours.
Je ne verrai plus jamais ta figure, plus rien de ton rire, et avec qui, maintenant, me souvenir de tout ?
Tu nous a laché Jean, tu y es resté là-bas, on ne t'a jamais retrouvé.
Il fallait bien le dire Jean, ne plus se taire.
Nul tombeau ne porte ton nom.
A Chantelouve, là, juste à l'entrée, l'autre année, c'était un jour d'outre-septembre.
Un vieillard appuyé sur le vent.
Je traversais en voiture, pas le temps de m'arrêter, on m'attendait.
- Oh, Pâpo !, j'ai crié par la vitre baissée.
- Oh !, qu'il m'a répondu…
Ses yeux morts, et puis son geste, comme ça, comme pour un départ…
FIN
… à Miou, sinon, à qui d'autre…
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