Ruwenzori 2004 - Partie 1/2

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Voici la première partie du carnet de voyage de Bertrand Semelet parti cet hivers en Ouganda à l'ascension du Ruwenzori, ascension marquée par une approche en milieu tropicale ...

Auteur: Bertrand Semelet

article du 13 février 2004, transféré de la V4 par gN


28/12, Kampala (Ouganda)

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« J’irai brûler un cierge pour vous ».
Comme à chaque départ vers des montagnes ésotériques, mes bons parents ne sont qu’à moitié rassurés… C’est vrai que sur le papier la destination semble conjuguer un bon paquets d’éléments « peu recommandables », à fortiori pour de jeunes parents responsables : l’Ouganda et sa sulfureuse réputation, des trajets routiers destroy, une jungle escarpée et gluante couronnée par de la glace et du rocher exigeant même des rudiments d’alpinisme, un peu de malaria multirésistante pour faire bonne mesure… on est loin d’Ibiza. Dont on cessera sûrement de se moquer dans 40 ans, couverts d’arthrose après trop de Ruwenzoris, de cordillères et de bavantes alpines… enfin c’est sans doute ce que souhaitent certains plus ou moins consciemment…

Pourtant une fois encore la fascination est bien excusable : le Ruwenzori, à cheval sur Ouganda et Congo, 5109m d’une des jungles les plus humides de la terre couronnée par les plus grands glaciers d’Afrique Equatoriale d’où naît le Nil en personne… 360 jours de pluie par an comme contrepartie d’une biodiversité presque sans équivalent dans le reste du monde… les mythiques « Montagnes de la Lune » imaginées par Ptolémée, redécouvertes par Stanley & Livingstone et explorées par le légendaire Duc des Abruzzes au siècle passé… Les rebelles excités qui hantaient la région 3 ans plus tôt ont fini par être trucidés, le Parc National a rouvert ses portes et l’enthousiasme de notre ami Raphaël – parti en éclaireur un an plus tôt et revenu totalement subjugué – a achevé de nous convaincre.

Réveil à 5h, décollage de Cointrin à 7h, arrivée à Entebbe à 23h après 2 escales à Amsterdam et Nairobi. KLM s’était bien gardé de dire que le dernier tronçon s’effectuait sur Kenya Airways… c’est l’occasion d’entendre les instructions de sécurité en Swahili. Pas d’illusions : malgré 2 semaines d’étude intensive et 10 heures à m’abrutir les oreilles et l’esprit avec mes cassettes et mon bouquin pendant le vol, mon taux de compréhension ne dépasse guère les 5%. Et oui, tout le monde vieillit… enfin peu avant l’atterrissage je parviens quand même à commander dans cet idiome local un verre à l’hôtesse. Et c’est même ce que j’ai demandé qui est servi ! Avec les félicitations d’usage sur ma merveilleuse pratique, si rare chez les Wazungus (les Blancs). Ahsante sana…

Le contrôle des passeports est expédié en 5 minutes, les sacs sortent en dernier sur le tapis mais sont tous là, par contre il faut encore les passer aux Rayons X pour avoir le droit… de s’en aller ! Et c’est comme par hasard mon gros sac qui éveille les soupçons du préposé : « Ouvrez moi ça ! » Aïe, aïe, aïe, à presque minuit et au bout de 12h de vol, alors qu’on rêvait déjà d’un bon lit… Le coupable est vite trouvé : le piolet. « What is that for ? »… 10 secondes de silence, une mûre réflexion et ma parade fuse… « kupanda barafu Ruwenzorini » (*) ! Echec et mat : un sourire illumine son visage , ce « Mzungu » vient faire de la montagne et en plus baragouine Swahili, la fouille s’achève séance tenante et je rejoins le reste du groupe gratifié d’un sonore « Karibu » (Bienvenue !).

« Hujambo, Semelet » : un bonheur n’arrive jamais seul, Chris Murithi, notre guide kenyan est bien au RV ; son visage rieur et sa petite bedaine le font plus ressembler à un bon vivant qu’à un montagnard pur et dur ; et pourtant avec 9 mois par ans sur les hauts massifs de Tanzanie, du Kenya et d’Ouganda, il ne doit pas manquer d’exercice ! L’abus d’Ugali peut-être, cet équivalent africain du Daalbat népalais ?

(*) « grimper la glace sur le Ruwenzori », en swahili dans le texte…
Pour ce qui est de faire de l’exercice, notre Hôtel Fairway semble le lieu choisi par le tout Kampala ce soir : nous sommes accueillis par une soirée dansante endiablée rythmée par une disco suffisamment glapissante pour ne pas épargner la moindre chambre. Le tout s’arrête heureusement vers 1h du matin ; « c’est vrai qu’ils sont sur la brèche depuis le début d’après-midi » selon François, arrivé 1 jour plus tôt et déjà familier des usages locaux. Ah oui, détail important : le groupe des 7, arrivés en 3 paquets et par des compagnies différentes depuis Noël, est réuni maintenant au grand complet, armes et bagages compris. L’aventure équatoriale version « boue et glace » peut maintenant commencer…




29/12, Margarita Lodge, Kasese

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Dixit Chris notre « Tour Leader » la veille au soir :

« Demain vous pouvez rester dormir, vous en avez bien besoin, on ne part qu’à 11h ». Puis 5 minutes plus tard : «Ah oui, je passerai à 8h récupérer vos dollars et les mettre en sécurité ». Tout le monde semble avoir compris… pourtant le matin à 8h, Bertrand est bien tout seul à la réception de l’hôtel. Pas de Corinne, pas de François, pas de Philippe, pas de Thibaud, pas de Jérôme… et bien sûr pas de Chris. A 8h30 non plus d’ailleurs. A 9h le groupe est finalement réuni devant le petit-déjeuner, arrivée de Chris vers 9h30… « Ah oui, finalement j’ai eu pitié, je me suis dit que vous préfèreriez dormir plus ! »


Dixit Chris le matin :
« Kasese, c’est 5h, 6h de route grand maximum,, en partant 11h on y sera dans l’après-midi, même pas 500km… ». Les vétérans de l’Afrique secouent la tête. 3 heures après le départ : « Pas trop faim ? Alors on va déjeuner à Mbara, c’est à 1h30 d’ici, un vrai restaurant, pas un de ces bouibouis de bord de route. De là il ne restera plus que 3h30 maximum pour Kasese »… Le ragoût de chèvre ( de peau et d’os plus précisément) tiède du « restaurant » est vite avalé et on arrive finalement avant la tombée de la nuit.

C’était mon chapitre « l’Afrique et la Notion du Temps ».

Le trajet du matin est vite répétitif au milieu de collines déboisés et de hameaux de cahutes cradingues, mais celui de l’après-midi nous fait rêver à la suite : les crêtes accidentées du Ruwenzori qui émergent au loin dans la brume, la vaste plaine du « Parc National de la Reine Elizabeth », ses grands lacs et ses animaux sauvages broutant au bord de la route…

Les instructions pour la suite du voyage rythment le bruit des fourchettes tout au long du dîner : nos interrogations donnent en général lieu à des « Hakuna matata » (« no problem » en Swahili, aussi classique en Afrique qu’en Inde ou au Pérou... ). Le programme final dans le Parc National et son luxueux Lodge est prolongé d’un jour au détriment du raft sur le Nil, le budget prend 100 $ au passage, Jérôme et Thibaud négocient leur aventureuse traversée solitaire vers l’ « Impénétrable Forest » de Bwindi et ses légendaires gorilles de montagne… et le serveur me rassure pour me permettre une nuit apaisée : « Comment ? Mais si, bien sûr que tout le monde parle Swahili ici » ; et ce misérable Paul, l’adjoint ougandais de Chris, qui m’affirmait un peu plus tôt que mes maigres rudiments si péniblement acquis ne m’aideraient guère au-delà de la banlieue de Kampala…




30/12, Nyabitaba Hut (2650m)

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Notre « Margarita Lodge » a beau être la référence luxe de la région, il s’agit bien de luxe au standard africain : ampoule claquée, tuyau de douche percé, climatiseur recyclant tout juste l’air moite de la pièce… du coup bien sûr impossible (pour moi) de ne garder ne serait-ce qu’un drap. Pas grave en soi. Mais comme la moustiquaire est évidemment trouée, le seul moustique du coin vient consciencieusement se remplir l’estomac sur moi : un coup sur l’épaule, un coup sur la fesse, un coup sur un mollet… Ai-je bien pris mon Lariam ? Ouf, oui ! Il parait que ça fait rêver… mais quand le réveil sonne je viens juste de m’endormir ! Voilà une journée qui s'annonce bien.

Premier souci du matin : faire un stock de cartes postales. Quelle chance, les bureaux du Parc National en ont. Un ou deux modèles sont corrects (neige et soleil, etc…), les autres pas terrible (sommet dans le brouillard, etc…, sûrement plus réaliste !). Mais même en se ruant sur les premiers il faut rapidement se rationner et chacun se voit obliger de panacher le bon grain et l’ivraie. Un peu déçus, nous négocions longuement le prix à la baisse pour nous consoler. De 1000 à 700 shillings après que l’employée ait fait venir son Big Boss pour décider. Pour des « bleus » de l’Ouganda, pas si mal.

Une heure de piste plus haut, au hameau d’Ibanda (déjà 1600m d’altitude !) les choses sérieuses commencent : d’abord pas moins de 2 briefings et 3 signatures dans 3 registres différents sont le prélude requis aux premiers pas en direction du Ruwenzori : auprès du bureau des guides, puis auprès du Parc National, et enfin… auprès des Rangers. La notre est d’ailleurs tout à fait charmantE. Mais ce n’est hélas pas elle qui nous accompagnera… Accompagnera ? Ah oui, chaque groupe se voit attribuer un ranger armé. Armé ? « Non, pas contre les bandits, plutôt contre les bêtes sauvages »…

Les conseils prodigués sont par contre de la plus haute importance : « Attention au Mal des Montagnes, il est sournois » , « marcher doucement », « boire beaucoup », « sur le glacier mettre des gants », « et des crampons », « et un baudrier », « se protéger du froid », « prendre un sac de couchage »… Au passage, les effectifs prennent l’ascenseur : aux 15 ( !) porteurs prévus initialement s’en rajoutent 10 ( !!) pour «excès de poids », plus un guide (prévu), plus 2 guides-adjoints (pas prévus), plus le Ranger armé dont on vient de parler…

Il s’appelle Wellington, a l’air doux comme un mouton malgré sa Kalachnikov et ne fera sans doute jamais de mal à une mouche. Il fuira sans doute devant le 1er bandit venu. Mais Jane (l’autre RangerE, la charmante, qui hélas ne nous accompagnera pas…) nous explique sérieusement que cette précaution est indispensable ; car nous risquons de rencontrer, durant la 1ère étape, des « bêtes sauvages », par exemple des éléphants de montagne, des babouins voire des chimpanzés… Tout émoustillé, notre petit (enfin façon de parler) groupe se met en route vers midi, horaire optimal pour transpirer un maximum sous le soleil vertical de l’équateur. Derrière, l’armée de guides et de porteurs s’explique bruyamment avec Chris, les fonctionnaires du parc National comptant les points : le jeu consiste à se répartir l’équivalent d’une camionnette de sacs à dos, vivres, tentes, sacs de charbon de bois et autres objets hétéroclites sans dépasser les 12 kg par tête de pipe. Comment des petits Népalais deux fois plus efflanqués parviennent à porter le double est une énigme à la limite du politiquement correct…

Ah oui, entre 2 briefings on découvre aussi un autre stock de cartes postales. A 700 shillings sans marchandage ! Heureusement qu’on a marchandé les premières à Kasese. Ce sont les mêmes mais avec un gros gisement intacts de belles… je ne sais plus qui mais l’un de nous a l’ingéniosité de proposer un troc à l’employée : une pas belle (celle dans le brouillard, par exemple) contre une belle au soleil. Et ça marche ! L’Afrique Noire est vraiment l’eldorado du business avec un peu de culot…

Les 4 heures de montée tranquille jusqu’au premier refuge (« 6 à 7 heures » selon Jane) se déroulent dans une somptueuse forêt équatoriale d’une exubérance absolue. Des sommets escarpés noyés dans la brume tapissent l’horizon. De là à imaginer là derrière, plus haut encore, de vrais glaciers il faut quand même avoir lu avec attention la littérature spécialisée et avoir la foi. Refuge plutôt accueillant aux standards locaux, que nous partageons avec deux couples : l’un flamand de retour du Refuge Guy Yeoman et aux pantalons couverts de boue jusqu’aux genoux (leurs guides leur avaient dit de laisser les bottes avec les porteurs) ; somme toute classique. L’autre « couple » (pacsés ou pas, difficile à dire…) sort par contre franchement de l’ordinaire : deux grands blonds Hollandais arrivés d’Entebbe à vélo ( !). Après un large crochet – toujours à vélo – vers le Rwanda pour gravir un premier volcan à 4000m. Et bien décidés à respecter sur le Ruwenzori leur stricte éthique d’autonomie complète. Et donc tout déçus de s’être fait « imposer » un guide et un porteur avec lequel partager leur charge. On se sent tout petits à coté, arrivés ici en bus 48h après avoir quitté l’Europe…

Les heures passent, la nuit tombe, et Chris n’est toujours pas là… Avant de s’inquiéter pour lui, chacun s’inquiète d’abord pour son petit estomac : il est non seulement notre guide, mais aussi notre cuistot officiel… et c’est qu’on a faim, maintenant ! Heureusement, un des guides « adjoints » (ceux que nous a refilé le Parc National et qui auront donc servi à quelque chose) finit par nous improviser un vague dîner de pâtes trop cuites, chou et morceaux de chèvre. Interrogé d’heure en heure sur le sort de Chris, sa réponse est immuable : « il est derrière nous, il arrive bientôt. A propos vous avez tous vos baudriers et une corde pour le sommet ? » « Euh, oui, pourquoi ? » « Pour rien, bonne nuit et hakuna matata… »





31/12, John Matte Hut (3350m)

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Notre regretté camarade Yves était coutumier de ce genre de disparition mais finissait toujours par arriver au milieu de la nuit et chacun le retrouvait, rassuré, au réveil. Mais au réveil toujours pas de Chris… l’affaire commence à prendre une sale tournure ? Disparu avec nos dollars ? Mangé par une bête sauvage ? Gisant au bord du sentier avec une jambe cassée ? Parti rejoindre d’avance son groupe suivant, une équipe d’ « Ambassadeurs et de diplomates que j’emmène en stage de cohésion d’équipe sur le Kili ». Le porridge à peine avalé, et le voilà qui déboule ruisselant de sueur…

Explication un peu confuse où il est question de tricherie, de non-respect par le Parc National de ses engagements, de disputes et de menaces avec le chef des rangers, de 350 $ supplémentaires facturés pour les guides et les porteurs non prévus au départ… Bon ce style d’arnaque à l’Africaine est finalement inévitable à un moment ou à un autre, 350 divisé par 7 ça ne fait toujours que 50 $ par tête, pas la mer à boire (pour un Blanc)… Par contre c’est l’étape du jour qui a de quoi inquiéter pour de bon : selon le topo, 7 heures de marche éprouvante démarrant par « une remontée très raide au dessus du torrent en escaladant des racines » et suivie d’une longue portion « escarpée à sauter précautionneusement d’un bloc rocheux gluant à l’autre ». Sur le terrain, comme prévu, pas plus terrible qu’un bon sentier tessinois ou valdotain, bien mieux que les chemins verticaux de la jungle de Rio…

Et surtout une journée somptueuse : la végétation équatoriale exubérante mais de facture « classique » de la veille cède le pas vers 3000m à une forêt enchantée d’arbres aux formes les plus incongrues, couverts de mousse ou ruisselants de barbes et lichens verdâtres, ambiance Seigneur des Anneaux, Brocéliande ou Jurassic Parc selon la sensibilité culturelle de chacun… Des fleurs magnifiques, des cris d’oiseaux exotiques, des tapis végétaux aux bizarres teintes blondes ou carrément fluo, des cascades partout… et tout au fond, pointant de temps en temps leur nez au milieu des nuages, les plus hauts sommets du massif. Avec de la neige ! Le Speke et ses parois déchiquetées, et bien sûr le Stanley et son glacier tout blanc. L’émerveillement est à son comble, cet endroit est encore bien plus fascinant que ce qu’on avait pensé…

Le refuge est une nouvelle fois tout simple mais très convenable, les porteurs sont tous arrivés et prennent le soleil en rigolant sur la pelouse voisine… mais le meilleur reste à venir : la toilette revigorante dans les eaux (fraîches !) du torrent Bujuku tout proche. La dernière avant longtemps, sans doute ! Mais on s’en souviendra, sous les lobélies géantes et les grands séneçons barbus, sur fond de Speke et Stanley saupoudrés de neige fraîche… Toilette suivie de thé au lait, pain beurré, ananas et fruits de la passion… tout le bonheur simple des vacances, somme toute. Les insensés, s’ils savaient la suite…

Et le Réveillon du Nouvel An dans tout ça ? Certes personne n’a le courage d’attendre jusqu’à minuit, mais Philippe et François sortent de leur besace (enfin de celle traînée sur le dos de leurs porteurs) un bloc de foie gras et une bouteille de Sauternes pour fêter dignement le 1er Janvier 2004 sur les coups de 20h. Chris fait la grimace en goûtant le foie gras mais s’extasie devant le vin (pourtant joyeusement secoué depuis 48h !). « Introuvable au Kenya, ça ! » Ou alors peut-être à la légendaire rôtisserie nairobienne du « Carnivore »… Mais alors « for the price of a house, Bertrand ! »





1/1/04, Bujuku Hut (3950m)

4h00 du matin : 2-3 gouttes sur le nez me tirent d’un profond sommeil. D’abord doucement, puis brutalement. « Hein, quoi, gouttes = pluie dehors… et dedans aussi !!! ». Les boules retirées des oreilles, c’est bien le son familier de la pluie tambourinant sur le toit qui couvre les ronflements puissants de Chris. Dans les Alpes, c’est – au-delà de la frustration passagère de rater la course du lendemain – le sentiment délicieux du nid douillet protégé de la tourmente. Ici c’est plutôt « où est-ce que le toit va fuir ? » , « faut-il protéger le duvet ? », « serons-nous tous trempés demain ?». En fait c’est simplement l’une des 3 gouttières intérieures qui déverse ses grosses larmes de manière millimétrée sur mon sac à dos. Chaque goutte en s’écrasant me projette ensuite des goutelettes sur le visage. Le sac à dos file aussitôt sous le bat-flanc, l’arrosage prend fin séance tenante, mais le vacarme de la pluie redouble, les ronflements de Chris aussi, et malgré les boules difficile de se rendormir.

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Au petit-déjeuner de 8h30 la pluie a baissé d’intensité mais la montagne a pris un aspect typiquement ruwenzorien, ruisselante de tous cotés et noyée dans la brume. Il faut se rendre à l’évidence, nous allons connaître enfin notre 1ère véritable journée humide au sens local du terme… L’ascension du Mont Speke, prévue l’après-midi même, est remise avec beaucoup d’optimisme au lendemain matin.

Pas de chance pour Chris : il cherche depuis 3 jours à compter nos porteurs (« ces voleurs du Parc National nous en ont facturés 26, je suis sûr qu’il y en a moins, mais impossible de les compter, ils se mélangent sans cesse avec ceux des autres groupes »). En fait d’autres groupes, il n’y a qu’un couple anglo-italien qui justement pensait filer à l’aube pour faire 2 étapes en une (et ne pas nous avoir notre armée sur le dos tous les soirs !). C’était l’occasion rêvée ! « Comme ça on restera seuls, je ferai une photo de groupe, tu verras qu’il n’y en a que 20, on aura une preuve pour qu’ils nous remboursent ! ». Mais avec la flotte nos 2 tourtereaux font comme nous, attendent que ça se calme, tout le monde part ensemble, c’est encore raté… Chris tente quand même un comptage, aboutit à 21… mais le leader des 26 porteurs lui raconte évidemment que les premiers « sont partis seuls en avance »…

En attendant, pour ceux qui craignaient que la sécheresse des semaines passées ne banalise trop l’étape aquatique du jour, plus de souci : avec le déluge de la nuit, les 3 immenses marais à traverser ont rechargé leurs accus ; dès les 1ers mètres, on plonge enfin dans l’ambiance décrite par toute la littérature de ces mythiques « Montagnes de la Lune » : forêt préhistorique de fougères barbues, lobélies géantes, séneçons moussus et quantité d’autres créatures végétales aux formes les plus délirantes sorties tout droit d’un conte de fée. Effectivement sans bottes on n’irait pas bien loin : à 200m du refuge, le rythme ralentit soudain, la progression s’accompagne de bruits de succion plus ou moins évocateurs et chaque pas s’enfonce profondément dans le sol…

Monotone ? Pas du tout, c’est à chaque fois la surprise : s’enfoncera jusqu’où ? Dans l’eau ou la boue ? Et l’ennemi n’est pas toujours là où on l’attend : la boue la plus profonde est souvent bien liquide et libère facilement sa proie. La boue qui s’arrête juste après la cheville, plus sournoise et plus collante, menace parfois de tout garder… l’herbe mouillée est parfois sans fond alors que les flaques d’eau ne cachent pas toujours les pièges qu’on imagine… la présence de troncs ou de bouts de branche pour marcher dessus est souvent le signe qu’ils ne sont pas là pour rien et que c’est très profond à coté… mais c’est aussi très glissant dessus… il faut arbitrer… Chacun réapprend à marcher comme un gamin, développe ses propres stratégies autour de ces quelques trucs et de bien d’autres !

5 heures, 3 marais et bien des moments d’émerveillement plus tard, le refuge apparaît juste après un joli lac aux eaux noires et aux rives particulièrement mouvantes. Le Bujuku Lake n’invite pas à la baignade, surtout sous un ciel toujours aussi plombé ; le refuge homonyme voisin, lui, n’invite pas à s’y attarder plus d’une nuit. Comme prévu, plus on monte et plus l’hébergement se précarise : 3 cabanes de tôle cradingues, dont deux sont déjà colonisées par les porteurs et la 3ème (celle des touristes) pue tellement le kérosène (le cuisinier s’y est installé avec son réchaud !) qu’il vaut mieux rester dehors sous les premières gouttes. Il est 15h, tout le monde a faim, le lunch a pris un peu de retard (« 3 heures de marche » nous disait Chris le matin « autant faire tout d’une traite et déjeuner là bas »…) mais tout finit par arriver : soupe en sachet vite tiède, pain industriel défraîchi, beurre fondu, mortadelle, biscuits kenyans (beurk !)… thé ou chocolat au lait (mais le chocolat est quasiment épuisé et le lait aussi). Et quelques fruits de la passion pour faire bonne mesure, mais je suis presque le seul à aimer ça. Bref ceux qui étaient venus pour éliminer les excès de Noël sentent qu’ils ont choisi la bonne destination. Et ce n’est que le début, attendez la suite…

En fin d’après-midi, 4 Anglais font leur apparition, tout juste revenus de l’ascension du Speke. 4900m, le 3ème sommet du massif, que nous avions naïvement imaginé gravir au passage. Ils sont aux mains d’ un guide écossais vivant à Chamonix et à l’allure particulièrement impressionnante. Equipés de pied en cape de baudriers, cordes, crampons et piolet… bizarre. Ceux (moi, en fait) qui pensaient à une ballade tranquille déchantent rapidement quand Jim, le guide, nous raconte leur épopée, 6 heures à grimper – en se perdant régulièrement dans le brouillard – sur des dalles rocheuses exposées et gluantes à souhait puis dans un couloir de 400m en neige à 40°. Même par grand beau temps (celui qui vient justement de nous quitter pour quelques jours), une entreprise sérieuse. Notre ami Raphaël, qui l’avait fait au pas de course l’année précédente, joue bien dans une autre division. Le Speke est remis au prochain voyage au Ruwenzori, par le versant congolais, dans 10 ou 20 ans.

Nous avons d’autres soucis pour le moment : il reflotte, Jérôme ne se sent pas très bien et se demande s’il pourra monter le lendemain au refuge Elena, dans lequel nous serons au minimum 11 avec nos 4 Anglais. 11 à Bujuku ça va à peu près en mangeant sur les bat-flanc, mais - au contraire de la végétation - les cabanes rapetissent avec l’altitude ici… Certes nous avons des tentes, mais là haut c’est du caillou et on ne peut pas camper. Ce soir par contre Chris en a monté une pour décongestionner le refuge. Question à 100 Shillings : qu’est ce qui prendra le plus d’eau cette nuit, la tente kenyane ou la cabane ougandaise ? Philippe a fait son choix passera une nuit exquise en solitaire et au sec dans la grande tente cabanon. Ce sera la seule du séjour.






2/1/04, Elena Hut (4540m)

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Le pire est toujours possible. Mais nous ne le savons pas, en partant ce matin. Sous la pluie. Qui a dit « comme toujours » ? Non, jusqu’à présent elle ne tombait que la nuit. Mais ça va bien changer… Jérôme va mieux ce matin. Rien de tel qu’une bonne douche pour remettre un bonhomme d’aplomb. On est à 4000m et la douche est fraîche. 1h plus tard à 4150m elle devient même franchement froide. A 4200m c’est de la neige fondue et à 4250m de la neige qui refuse de fondre. Les séneçons et la mousse tout blancs, c’est d’abord très photogénique. Mais il faut du courage pour sortir les mains des poches dans ce froid humide. Des gants ? Non, laissés avec les porteurs pour les garder secs jusqu’au lendemain. Le hic c’est que le terrain devient sournoisement de plus en plus raide et de plus en plus rocheux et qu’il faut bientôt s’accrocher… avec les mains. Ceux qui ont des gants n’ont gagné qu’un bref répit de confort, quand ils sont trempés c’est pareil que sans… même pour Corinne dont les mains semblent pourtant avoir été équipées de chaufferettes éternelles à sa naissance.

A l’inconfort s’ajoute vite l’appréhension, puis parfois la trouille : la dernière heure sous le refuge se passe à cheminer sur de grandes dalles rocheuses peu inclinées mais totalement lisses et coupées de petites barres. Sec, sans trop de problème. Mouillé, le topo avertit déjà que cela peut devenir délicat. Couvert de neige et en bottes (eh oui, obligatoires pour le bourbier de départ), c’est franchement dangereux, en tous cas par endroits. Pas de falaise à sauter si on part sur les fesses mais une cheville cassée aurait déjà des conséquences très fâcheuses ici ! Nous croisons quelques petits groupes redescendent du refuge après avoir du faire ½ tour sous le sommet – ils sont en crampons ! Ca racle et c’est pénible, ça fait même parfois des étincelles, mais c’est souvent une stratégie plus sûre. Récapitulons : en bottes de pécheur sur des dalles rocheuses lisses et gluantes de neige fraîche, transis pas le grésil qui fouette le visage, les mains totalement insensibles qui cherchent vainement les prises, le refuge bien sûr invisible dans le brouillard… Qu’est ce qu’on f…ici ? Oui, c’est ça, c’est bien la question que chacun se pose longuement et de nombreuses fois…

Mais le groupe est composé de montagnards, ils ont l’habitude de serrer les dents… dans les Alpes, avec la perspective d’un bon refuge ou d’un petit hôtel de montagne douillet à la fin de la journée. Ici la perspective c’est Elena Hut, 4540m. Qui finit par émerger du brouillard. C’est vite résumé : 1 toit et 4 murs de planches disjointes, un sol de planches humides, 4mètres sur 4, une porte et pas de fenêtre, et c’est tout. Ni table, ni bat-flanc, ni rien d’autre. Juste les 4 Anglais qui, avec leurs bagages, occupent déjà la totalité de la surface. Avec nous 7 en plus, il va falloir gérer l’espace subtilement…

Les porteurs sont tous arrivés, sans se plaindre, eux, pourtant ils sont aussi mains nues et trempés, se sont farcis les même dalles rocheuses zippantes… par contre ils ne sont pas fâchés de déguerpir pour retourner dans le confort relatif de Bujuku dès leur tache accomplie ! On finit par s’entasser à 11 en essayant vainement de se sécher. Et de rigoler de notre situation, histoire de couvrir le bruit de la grêle qui tambourine sur le toit. Chris met des heures à cuisiner dans la cahute voisine mais le repas du soir assis en rond est revigorant, le temps s’est calmé et les alentours sèchent vite avec le vent. Nous avons même le temps avec Agnès de repérer l’accès au glacier, toujours le même labyrinthe de dalles rocheuses couchées mais lisses pimenté de quelques petits pas d’escalade amusants… quand ils sont secs…

C’est au moment de se coucher que le pire, toujours possible (cf. plus haut) est découvert, en tous cas pour Agnès et moi : le tiers inférieur de nos 2 sacs de couchage est totalement trempé, à tordre. Le moral prend un coup terrible. Le coupable est vite trouvé, non pas le toit qui fuirait (pas encore), non pas la condensation (elle ne fait que goutter) mais la vache à eau et sa pipette (la version moderne de la gourde pour les montagnards high-tech) : l’écrou s’est dévissé, les 2 litres se sont répandus dans le sac à dos puis sur les duvets. Il est clair qu’ils ne sècheront ni ce soir, ni demain, ni peut-être même jusqu’au retour en plaine. Entassés par terre dans des duvets mouillés, une nuit difficile s’annonce. Jérôme ne se sent à nouveau pas très bien…



Texte et photos : Bertrand Semelet


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Version #5, date 11 January 2011