
"Il existe un monde d'espace, d'eau libre, de bêtes naïves où brille encore la jeunesse du monde et il dépend de nous, et de nous seuls, qu'il survive.."
SAMIVEL
La protection de la montagne, vaste chantier pour un article sur la communauté camptocamp, mais comme il s'agit d'une question régulièrement soulevée, il paraît important d'en évoquer le champ thématique et d'en faire comprendre tous les enjeux. Il s'agit là d'un article de présentation générale appliquable plutôt côté territoire français, bien que la problématique est plutôt à caractère universel.
INTRODUCTION-ce que l'on entend par le mot « Protection » :
Je protège quelque chose...autrement dit je m'interpose entre quelque chose que je veux protéger et une autre chose extérieure (ou bien intérieure parfois) qui pourrait menacer son intégrité.
Protection suppose donc menace.(ex un projet d'équipement, une pollution)
Menace suppose vulnérabilité de la chose menacée.(ex un paysage)
Protéger c'est à la fois la prise de la conscience de la vulnérabilité de la chose menacée et de l'existence d'une menace mais c'est également l'action de trouver des moyens pour l'empêcher de nuire.
Reste un problème et pas des moindres :
-tout dépend comment on définit une menace
-tout dépend comment on définit la vulnérabilité d'un objet
Avons-nous tous les mêmes définitions d'une menace, de la vulnérabilité d'un paysage ou bien partageons-nous tous cette même préoccupation dans les mêmes termes?
Et là nous entrons dans la sphère des perceptions, et des représentations, bien en rapport avec un contexte sociologique, historique, géographique.
Ex Perception de l'impact d'une piste de ski telle que celle de Bellevarde (ça aurait pu être une autre)
-je suis un pratiquant de randonnée estivale un été sec à Val d'Isère « qu'est-ce que cette piste affreuse que je vois et qui matraque le paysage et détruit la montagne à coup de bulldozer, alors qu'on se doit de conserver la montagne en l'état pour les générations avenirs »
-je suis un professionnel du ski organisateur de compétition cet hiver « qu'est-ce qu'elle est belle cette piste, quel modelé formidable, c'est bien pour l'image de la station, elle fera partie de notre patrimoine, et il faut la conserver en l'état pour les prochaines compétitions »
Vous voyez que suivant le point de vue, le contexte, les motivations, notre vision diffère et le sens que nous donnons à un même objet n'est pas le même. Nous sommes là au coeur des problèmes de conflits d'usage, en liens avec les décalages de perception des mêmes objets.
En partant donc du simple mot « protection » nous arrivons à très vite à «société », « perception », bref des choses qui nous renvoie à nous-mêmes, et surtout qui nous renvoie à notre propre image, notre propre conscience de nous-mêmes!!
Ne dit-on pas d'alpinistes qu'ils ont parfois honte de voir les masses de déchets au camp de base de l'Everest et que cela renvoit une mauvaise image d'eux-mêmes, en contradiction avec les préconisations de leur activité et leur conscience de pratiquants?
Qu'est-ce qui fait qu'ils ont honte ?
Les sciences humaines et sociales se sont attelées récemment à ces questions, notamment les universitaires de Savoie, de Grenoble et de Genève.
Problème de sémantique entre « protection », « conservation » , « préservation » et « aménagement », « équipement »
-la protection est un principe juridique admis en principal fondamental du Code de l'Environnement. Il n'y a pas de « principe de conservation » ou « principe de préservation » au sens juridique. On parle également de « politique de protection ». De ce fait le mot protection a un champ sémantique plus abstrait, plus politique que celui de conservation qui a une valeur sémantique plus concrète : conservation d'un milieu, conservation d'un bien familial, conservation d'un monument. Le mot « préservation » est lui aussi plus quantitatif et concerne souvent la « ressource ». Protection est donc un mot plus « sensible » d'emploi, plus qualitatif, plus politique, plus propice à des décalages de perception!
-beaucoup de gens confondent allègrement aménagement et équipement! Ce n'est pas la même chose. Une opération d'aménagement s'applique à un espace donné et marque une intervention des sociétés au sens large, ça peut être une protection appliqué à l'espace (ex un parc national est une opération d'aménagement!) mais on peut avoir des opérations d'aménagement qui comprennent des équipements tels qu'un via ferrata etc...Aménagement du territoire, aménagement de la montagne, la connotation du mot est plutôt politique et fait souvent référence à un zonage (doc d'urbanisme, SIG etc...) Alors qu'équipement est plus concret et désigne un bien matériel qu'on va poser ou ajouter à un espace préexistant.
1. Pourquoi protéger?
A-protection et patrimonialisation
Quelles peuvent bien être les motivations qui nous poussent à vouloir protéger quelque chose, la «geler » contre les interventions extérieures comme on le dit parfois? Et si le fait de protéger n'était pas aussi une intervention extérieure, comme toutes les autres, qui voudrait empêcher un objet d'évoluer alors que c'est peut être dans la nature des choses? Vaste débat!
Les sciences humaines et sociales se sont penchées sur la question et ont identifié un facteur sociétal jouant un rôle moteur dans la protection, c'est la patrimonialisation. Grand mot!
Pour faire simple, qu'entendre par patrimoine? Une terme bien polysémique, allant du patrimoine familial, génétique et immobilier, au Patrimoine Mondiale de l'Unesco!
Les chercheurs l'ont défini par rapport à notre problématique « pourquoi protéger? »
-le patrimoine s'applique à « tous biens ou ensemble de bien réunis sur un espace limité à géométrie variable, d'ordre matériel ou immatériel (ex un savoir-faire), pouvant appartenir au monde vivant ainsi qu'au règne minéral »
-le rôle du patrimoine : il est « marqueur de l'évolution des systèmes humains ou naturels, considérés comme important à un moment de leur existence, transmissible en tant que porteur d'un lien, d'une valeur sociétale, symbolique. »
Patrimoine, transmission, protection, des mots qui vont ensembles? La montagne peut être considérée comme un patrimoine, et dans cette logique, elle a besoin d'être protégée si on veut permettre une bonne transmission de celle-ci aux générations futures. "Il existe un monde d'espace, d'eau libre, de bêtes naïves où brille encore la jeunesse du monde et il dépend de nous, et de nous seuls, qu'il survive.." pour reprendre la citation de Samivel, inscrite dans une logique patrimoniale avec une expression poétique.
Avant toute protection, les chercheurs ont identifié au préalable le processus de patrimonialisation:
c'est la reconnaissance sociale et/ou politique de la fonction patrimoniale d'un bien. Elle se traduit généralement par la mise en protection dont il est question sur cet article.
Nous avons notre réponse sur cette « étrange » volonté des hommes à protéger des choses qu'ils ont identifiées comme faisant partie de leur patrimoine.
Prenons cette phrase de Walter Bonatti, très caractéristique "Et n'oublions pas que les grandes montagnes ont la valeur de l'homme qui se mesure à elles ; autrement, elles ne sont plus que des tas de cailloux" D'un tas de cailloux à un patrimoine, il y a l'homme au coeur du processus de reconnaissance d'un patrimoine, et l'image que l'homme se renvoie à lui-même.
B-la ressource : une préservation d'intérêt général
La biomasse, la biodiversité, le monde minéral ne sont pas seulement que des objets de patrimonialisation mais aussi sont aussi des ressources nécessaires aux besoins fonctionnels des sociétés. Parce qu'elles sont ressources, elles ne sont pas, pour la plupart, inépuisables et le besoin de préservation est formulé pour la transmission en bon état pour les générations suivantes. On parle alors d'agir dans l'intérêt général. Le concept de développement durable joue alors son rôle.
Dans ce cas présent de la ressource, on emploiera plus les mots « conservation » et « préservation » que le mot « protection » qui est plus politique, appliqué à des espaces patrimonialisés et ayant également une fonction symbolique.
On entend parfois parler également de « ressource patrimoniale » mais dans ce cas-là, la connotation est plus en terme de mise en valeur touristique et culturelle des biens patrimoniaux allant de pair avec une politique de protection.
C-protection et identification de la menace
Ce qui fait qu'on identifie une chose patrimoniale, c'est aussi parce que nous seulement on lui a reconnu une valeur et/ou une rareté qu'on veut transmettre en l'état mais aussi qu'on a pris conscience de sa vulnérabilité face à des menaces qui pourraient modifier son intégrité et empêcher sa bonne transmission!
De ce fait, toutes politiques de protection d'un objet patrimonialisé passe par une étape de connaissance, généralement scientifique pour ce qui est de la montagne, nécessaire à l'identification de toutes les menaces possibles relativement à la prise de mesure de sa vulnérabilité à celles-ci.
Ces menaces sont donc relatives à l'objet concerné, cela va de soit. Par exemple, suivant la situation géographique d'un massif de montagne et les usages qu'on en fait, et suivant les caractéristiques propres de ce massif, les menaces ne seront pas identifiées de la même manière. Un massif isolé, dans un angle mort du territoire ne fera pas l'objet d'une même politique de protection qu'un autre massif, les menaces n'étant pas identifiées de la même manière. Le degré d'urgence du processus de reconnaissance patrimoniale et de protection ne sera pas le même.
D-protection et transmission
L'idée de protection, de figer les choses supporte l'idée implicite qu'on agit pour l'éternité. On présuppose, on fait comme si les générations suivantes seront attachées au patrimoine protégé au même titre!!
Dans la nécessité identifiée de transmission, il y a un rapport commun au temps. Nous postulons que nos choix et nos exigences seront partagées par les générations suivantes jusqu'à la fin des temps, d'où l'on peut déduire que la patrimonialisation et les politiques de protection engendrées sont un processus permanent dont il faut sans cesse raviver aux yeux des individus l'intérêt et les motivations! La cause n'est jamais gagnée. Par exemple, nos Parcs Nationaux sont toujours en recherche de légitimité, même si aujourd'hui la prise en compte de l'environnement se généralise.
2.La protection au coeur des conflits d'usage
A-le cas des Alpes, un espace convoité par des logiques contradictoires
Les Alpes sont, comparées à de nombreux massifs à travers le monde, un massif très peuplé avec localement de fortes densités en terme d'occupation du sol mais aussi en nombre d'usages. Aux milieux de montagne sont attachés des valeurs, des images et des pratiques qui ne sont pas toujours ressenties comme étant compatibles entre elles ou encore compatibles avec des objectifs de protection des milieux et leur transmission en l'état aux générations suivantes.
Prenons une citation dont l'interprétation risque fort de vous étonner mais elles en dit long : « La montagne, c'est notre terrain de jeux et nous y croyons. Elle reste une valeur sûre pour les gens qui aiment diversifier leur patrimoine. » Prise sans aucun contexte, la première phrase semble tout droit sortir de la bouche d'un alpiniste. Pour la seconde phrase, le début paraît toujours dans la même logique de l'alpiniste qui défend son terrain de jeux et son éthique mais voilà que la chute de la phrase étonne et prête à interprétation. Diversifier son patrimoine? Lequel, le nôtre? Hé bien figurez-vous que cette phrase a été prononcée dans un colloque sur l'immobilier des stations de ski. Rien à voir avec l'alpinisme et son éthique! En fait, la diversification du patrimoine, dans le sens du texte, n'était autre que les investissements de particuliers faits lors d'achats de biens immobiliers, probablement destinés à des résidences de tourisme par des grands groupes tels que MGM ou P&V. Vous voyez donc que la chute de la phrase vient changer brutalement le sens de ce qui a été auparavant et la personne à laquelle on a pu prêter les mots!! Et qu'au bout du compte, le message passé n'a en commun avec celui de l'alpiniste que l'attachement à la montagne, en tant que « terrain de jeux », mais pour les mêmes raisons et pas donc pas pour les mêmes usages!
Au coeur des politiques de protection, on note donc la part belle aux conflits d'usage. Le massif alpin est certainement un des massifs au monde où les conflits d'usage sont les plus forts. Prenons quelques cas classiques de conflits d'usage dans nos contrées:
-entre ski de station et ski de randonnée, notamment en cas d'arrêté UTN (Unité Touristique Nouvelle, loi montagne 1985), peut être extrapolé également aux activités estivales (ex affaire Val Chavière)
-entre héliskieur et skieur à peau de phoque (ex en Suisse)
-entre grimpeur sur falaise et propriétaire privée (ex Presles)
-entre randonneurs pédestres et loisirs motorisés, c'est un conflit émergeant
-entre chasseurs et randonneurs pédestres (ex affaires de balles perdues)
-entre skieurs hors-piste sur zone tétras et acteurs locaux de l'environnement (ex à Sixt)
-entre promoteurs immobiliers, industriels du tourisme et défenseur des espaces ouverts des vallées
-entre éleveurs, patous et randonneurs dans le contexte de la présence du loup et dans leur vision sur les grands prédateurs (idem pour l'ours dans les Pyrénées)
La liste serait longue à dresser pour être exhaustive!!!!
B-la politique de protection, au coeur d'arbitrages des conflits et génératrice de ses propres conflits
La reconnaissance patrimoniale et les politiques de protection qui en découlent, se font, dans les Alpes, dans ce contexte de conflits d'usage très marqués et presque systématiquement polémique depuis les années 1975-80 où les mouvances écologistes ou encore les pratiquants tout courts (pas forcément « écolos ») commencent à s'organiser.
Lorsque la reconnaissance patrimoniale d'un espace n'est pas partagée par tous dans sa volonté de transmission en l'état, la politique de protection va alors devoir procéder à un arbitrage de la question, c'est à dire qu'elle va trancher de manière plus ou moins autoritaire à ce conflit, en passant parfois par un compromis pas toujours satisfaisant pour tous mais qui va donner un statut à l'espace, clairement défini, statut qu'il conviendra de respecter.
Ex : lors de l'implantation du Parc National de la Vanoise, les politiques se sont vu posés des problèmes d'arbitrage entre des logiques de protection d'une part et des logiques d'équipements touristiques d'autre part. Le Parc, dans le choix de son zonage, a du céder des espaces pour des équipements touristiques (notamment à Tignes et Val d'Isère) et en échange les communes ont du concédé à la création de Réserves Naturelles, en guise de compromis entre des logiques antagonistes. Parmi ces Réserves, celle de la Grande Sassière a rempli sa mission mais celle de l'Iseran n'a pas tenu à long terme, faute d'arriver à concilier les logiques.
Nous voyons donc par là que l'arbitrage est difficile et est générateur de ses propres conflits notamment avec les populations locales! C'est alors que les composantes et les caractéristiques sociologiques, spatiales, historiques des populations locales vont entrer en jeux dans le processus de protection.
En effet, il est rare qu'une politique de protection soit favorablement et unanimement accueillie par les populations locales, surtout quand elle vient de l'extérieur, qu'elle n'est pas à l'initiative locale. Nous ouvrons là un autre grand débat, formulé par des scientifiques en sciences humaines sous les termes (d'origine allemande) d'acceptance et de réactance. En général, à proximité du zonage d'un espace protégé, on note une attitude de réactance des populations locales qui refusent qu'on vienne « geler » leur territoire. Et plus on s'éloigne, et plus on va vers des centres urbains en périphérie éloignée des espaces protégés, plus les logiques d'appropriation changent et plus c'est l'acceptance qui domine, c'est à dire une vision positive et défendue de ces politiques de protection. Ce phénomène récurrent a été modélisé, notamment dans la thèse de Lionel Laslaz sur les Parcs Nationaux français.Il est à rapprocher du fameux syndrome NIMBY : "not in my backyard", je veux qu'il y ait de la protection de la montagne mais pas sur mes terrains
Bien souvent, dans l'attitude des populations locales il y a une expression couramment reprise dans le refus d'une politique de protection, c'est celle de « réserve d'indiens ». Cette expression a été formulée pour le Parc National de la Vanoise, on l'a retrouvé par les autres Parcs alpins, pour des réserves naturelles, plus récemment pour le projet de Parc International du Mont Blanc où les élus chamoniards ont parlé d'un « diktat parisien » et ont décrié « une réserve d'indiens imposée par le-dessus ». Dernièrement, l'expression a été aussi prononcée par les populations de Presles lors du processus de classement du site des grottes de Choranche et du plateau de Presles. Il y a rejet et stigmatisation dans l'attitude des populations locales mais il y a parfois aussi des difficultés de communication des penseurs à l'origine des politiques de protection.
Dans l'attitude des populations locales sont formulées des craintes vis à vis des politiques de protection qui peuvent être formulées des manières suivantes:
-la perte de gouvernance et de compétence sur le territoire (notamment pour les élus)
-la lourdeur administrative et le manque d'efficacité de traitement de dossier = « faut que je demande un mois d'autorisation pour un simple coup de pioche » (critique souvent fondées sur des réalités!)
-le sentiment de confiscation des terres privés pour des servitudes de protection (fort chez les agriculteurs)
-les contraintes d'usage= sentiment que les gestionnaires de l'espace protégé ne communiquent qu'au travers des interdictions (très marqué en Vanoise)
-le sentiment de perte de moyens de continuer à se développer et à prospérer économiquement (notamment pour les élus et les professionnels du tourisme, sauf guide et AMM)
-le sentiment d'être pris pour un musée vivant et de faire de la vitrine (expression « réserve d'indiens »)
-l'empêchement de pratiquer des activités traditionnelles telles que la chasse (les chasseurs sont souvent anti-parcs)
-la main-mise d'un pouvoir étatique et centralisateur alors qu'on est habitué à une tradition d'autonomie («les parisiens n'ont pas de leçons à nous donner sur nos montagnes »)
-la défense des grands prédateurs jugés incompatibles avec les activités pastorales
La liste serait longue pour être exhaustive!
D'un autre côté les personnes (politique, administratif, association) qui engagent la politique de protection auprès des populations locales commettent parfois, voire souvent des erreurs stratégiques dans la concertation et n'ont pas toujours une attitude judicieuse au bon moment pour se montrer persuasives. Par exemple:
-elles utilisent des termes trop scientifiques et ne se mettent pas à la portée des usagers autochtones
-elles laissent penser qu'elles veulent protéger la montagne au détriment de la vie locale dont elles n'auraient que faire
-elles ne sont pas assez claires dans la formulation du projet de protection et il y a des amalgames et des confusion qui s'installent
-elles vont trop vite dans leur volonté de persuader et prennent des raccourcis dommageables pour la démarche
-elles sont trop « jusqu'auboutistes » dans les solutions qu'elles proposent et la discussion de compromis devient impossible, gelant la concertation
etc...etc..
Derrière ces problèmes se pose la question de la légitimité à la protection : qui a légitimité pour dire si un espace doit être protégé ou pas?
Cette question doit être soulevée et répondue au mieux lors de la démarche de concertation sinon les populations locales vont s'emparer d'un axe très pertinent de contestation! Pour une bonne concertation constructive, les initateurs du projet vont alors essayer d'être le plus clair possible, le plus ouvert et accessible dans leur démarche d'engagement d' une politique de protection. C'est très facile à dire, mais pas à faire!! Les conflits seront bien souvent inévitables, mais ils ne doivent pas empêcher la concertation.
3. les paradoxes de la protection
A-Protection et labellisation, un mode de mise en valeur?
Parce que la protection d'un espace comme celui de montagne ne peut passer sans reconnaissance patrimoniale, cette protection dans son dispositif est également un moyen de mise en valeur de l'espace concerné, une labellisation, un mode de promotion territoriale. Certaines communes, comme pour les habitants Bonneval-sur-Arc, ont accepté le Parc National de la Vanoise, qu'en tant que mode de mise en valeur touristique de l'activité estivale. En pratique, cela correspond effectivement à une certaine réalité, les enquêtes sur les espaces protégés montrent que le statut de protection compte dans la motivation du visiteur et que pour lui c'est une garantie d'une certaine qualité de paysage, de nature, d'un patrimoine bien conservé.
C'est néanmoins un peu paradoxal dans certaines situations vis à vis des engagements de protection, notamment en cas de forte fréquentation, comme on a pu le constater sur le site du glacier Blanc, au coeur du Parc National des Écrins. L'érosion due à la fréquentation est sensible dans certains secteurs, et finalement on se demande si le randonneur qui vient voir cet espace patrimonialisé ne convoite pas cet espace comme tout autre utilisateur et ne se met pas coeur de conflits d'usage, conflits dont la mesure de protection était sensée faire un arbitrage! C'est aussi le paradoxe d'un Parc National entre sa mission de protection et sa mission d'accueil, de pédagogie!
Néanmoins et nous le verrons dans l'article d'application sur les procédures de protection, ce paradoxe peut être dépassée à l'aide de mesures conséquentes de gestion selon une approche globale.
B-Consommation et consomption
Allons plus loin sur la question des usages d'un espace patrimonialisé. Les scientifiques, pour répondre au paradoxe protection/mise en valeur, font, de manière théorique mais pour application concrète, le distinguo entre la consommation et la consomption, comme ayant des implications différentes pour la protection de l'espace concerné.
Dans le cas d'une consommation simple : pour assurer sa protection, l'objet patrimonial continue de faire l'objet d'un usage mais un usage qui soit compatible avec l'exigence de transmission. Cela signifie que l'objet patrimonial peut faire l'objet de modes de gestion particuliers. Est alors demandé un caractère réversible des interventions et restrictivement que ce caractère. Les autres comportements font l'objet de sanctions.(ex pouvoir de police d'un garde de réserve ou d'un Parc)
Dans le cas d'une consomption avérée : on dit d'un objet patrimonial consomptible, qu'on ne peut s'en servir sans le détruire. C'est le cas classique des grottes de Lascaux, où le public ne peut plus venir sinon à terme les peintures de la grotte seraient condamnées. Des mesures totales et draconiennes de protection sont alors envisagées. C'est assez rare en montagne, il s'agit générale de lieux très spécifiques et dotés d'une certaine rareté. A ne pas confondre avec les dispositifs de Réserve Intégrale (ex Lauvitel) où le but est plutôt scientifique et ce n'est pas forcément un espace strictement exceptionnel qui est choisie, c'est avant tout un objectif de suivi en l'absence d'intervention de l'homme.
C-La protection en compensation d'équipement : la mesure compensatoire
Il y aussi des modes de protection un peu opportunistes qui soit profitent ou soit réagissent contre la volonté de se développer d'une commune pour y glisser des mesures de protection passant par la notion de mesure compensatoire, incluse dans le Code de l'environnement, pour tout UTN, et aménagement lourd.
Ex : la commune de Celliers a fait un dossier UTN de raccordement à Valmorel pour une remontée mécanique en ubac, et le dossier ayant fait l'objet de discussions difficiles, la DIREN qui cherchait déjà à classer la chaîne de la Lauzière toute proche, voyant que le dossier UTN de Celliers allait passer, a demandé à ce que soit inclue dedans au titre d'une mesure compensatoire, le classement de la chaîne en site classé loi 1930.
CONCLUSION -les conflits pour la protection, une étape nécessaire?
Dans cet article de présentation de la thématique, nous avons insisté sur les liens entre les politiques de protection des espaces de montagne et les processus de patrimonialisation. Tout peut faire patrimoine en montagne : un bel alpage, un rocher original, une chaîne granitique, un réseau souterrain dans le calcaire.... Nous avons vu que dans la protection, il est fortement question de la transmission : nous présupposons que les générations suivantes auront intégré la dimension patrimoiniale des espaces protégés qu'on leur lègue. Mais nous avons vu que du fait des décalages de perceptions sur le caractère patrimonial des espaces et sur leurs fonctions, la question des conflits d'usage est au coeur des politiques de protection et nécessite des arbitrages et des compromis complexes.
On peut parler de conflit environnemental. Ils sont bien souvent inévitables dans toutes politiques de protection, du fait des enjeux qu'un classement ou qu'une réglementation peut représenter aussi bien pour les acteurs extérieurs mais surtout pour les acteurs locaux. Les démarches font alors l'objet de tensions parfois très fortes où la part des problèmes de communication et des amalgames prend une ampleur considérable, parfois jusqu'au déchaînement des passions.
Néanmoins et nous allons conclure là-dessus, il apparaît bien souvent que dans l'esprit des gens ces conflits environnementaux sont perçus comme une décadence, ou le triste reflet de la réalité, bref à quelque chose de négatif à éviter absolument..Or si on y regarde bien, on peut se demander si les conflits ne sont pas une étape nécessaire dans la mise en oeuvre d'une politique de protection et qu'il ne faut pas le percevoir comme quelque chose de négatif a priori.
Tout d'abord, elle permet à la politique de protection de se confronter à la réalité, c'est à dire lui donner de la prégnance en terme d'argumentaire et de réalisme. Elle permet également de faire évoluer les consciences, quitte à heurter si elle n'a guère le choix. Une politique de protection qui sort « vainqueur » d'un conflit environnemental n'en sera que plus efficace, proche des réalités et donc plus effective.
Prenons l'exemple de l'affaire Val Chavière pour le Parc National de la Vanoise : il était question d'équiper le vallon de Polset avec une nouvelle station de 3ième génération, relié à Val Thorens. Or ce projet s'inscrivait dans la zone centrale du Parc National de la Vanoise, ce qui n'a pas perturbé la volonté de ses instigateurs. Il était proposé un déclassement du secteur de la zone centrale pour permettre les équipements. La présidence du Parc s'est bien entendu prononcé contre. L'affaire est montée jusqu'au préfet, et faute d'un arbitrage claire, constatant des pressions des deux côtés, elle est montée jusqu'aux plus hautes instances de l'Etat. L'Etat a souhaité réaffirmer son rôle de garant des politiques de protection à échelle nationale et a donné raison au Parc National de la Vanoise. Le Parc a vu non seulement sa mission soutenue et justifiée jusqu'aux plus hautes instances, mais en est sorti plus fort qu'il ne l'était avant. Cela ne veut pas dire qu'il n'a pas des difficultés, ce qui de toute façon, est inévitable mais une telle affaire ne s'est pas reproduite depuis et encore moins à cette ampleur. Nous voyons donc par là que les crises environnementales peuvent être salutaires pour les politiques de protection et pour les sociétés dans leur démarche de reconnaissance patrimoniale .
Articles d'application en France :
Les dispositifs de protection
Les acteurs de la protection de la montagne
L'ensemble de ces articles a été réalisé à l'aide des travaux d'études et de synthèse de chercheurs qui ont travaillé sur la question, notamment de l'Université de Savoie tels que Lionel Laslaz, Fabien Hobléa, Christophe Gauchon (EDYTEM) mais aussi de travaux de l'Institut de Géographie Alpine et de l'Université de Genève.
NB: la base initiale de cet article a été rédigé par Nicolas Strider Bobier, ne pas hésiter à me contacter pour des précisions supplémentaires
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